L’Étranger ver­sion Ozon com­mence et s’achève par ce que l’on croit d’abord être une sub­sti­tu­tion. « J’ai tué un Arabe » est la pre­mière phrase pronon­cée par Meur­sault, en lieu et place du « Aujourd’hui, maman est morte » de Camus. Au terme du film, Ozon répète l’idée : le réc­it ne se con­clut pas sur le per­son­nage, mais sur la tombe de sa vic­time, avant que ne résonne « Killing an Arab » de The Cure pour accom­pa­g­n­er le générique de fin. Or la chan­son de Robert Smith opérait déjà elle-même un décalage par rap­port à l’œuvre à laque­lle elle se référait, trou­vant son titre et son acmé dans l’obscénité du geste du nar­ra­teur, et non dans le vers qui précé­dait, « I’m the stranger » ; phrase qui aurait pu con­stituer pour le morceau un titre plus atten­du en guise d’hommage au roman. Cela com­mence à ressem­bler à un point de vue : Ozon adapterait-il L’Étranger en met­tant au jour ses insuff­i­sances et ses angles morts, sur le mod­èle de Meur­sault, con­tre-enquête de Kamel Daoud ? Pas si vite. On peut certes dans un pre­mier temps le sup­pos­er, au regard des signes qu’Ozon dis­tille dans ses plans. Ici, un pan­neau « inter­dit aux indigènes » présent dans le ciné­ma où Meur­sault et Marie ont leur pre­mier ren­dez-vous, pointe le poids de la ségré­ga­tion ; là, l’anti-héros regarde en con­tre­bas un pas­sant algérien chas­sé de la ter­rasse d’un café. Le réal­isa­teur va même plus loin, puisque le titre du film s’affiche d’abord en arabe (encore une sub­sti­tu­tion appar­ente). Mais son adap­ta­tion, assez respectueuse de la matière du roman, ne pro­pose pas pour autant une véri­ta­ble « relec­ture » de la trame ; son point de vue est en réal­ité plus fuyant.

Il faut rap­pel­er qu’il y a une gageure à adapter L’Étranger, puisque le roman est branché sur un flux de pen­sées par­fois aus­si cryp­tiques que dépas­sion­nées. L’hiératisme qu’adopte Ben­jamin Voisin est une pre­mière réponse à l’impératif de trans­po­si­tion : l’ac­teur exprime le moins de choses pos­si­ble, lais­sant transparaître un détache­ment, voire un creux. De fait, le por­trait ne passe pas par l’expression d’une intéri­or­ité, mais plutôt par ce qui lui manque. À plusieurs repris­es, Meur­sault sem­ble imiter les com­porte­ments et rit­uels soci­aux (par exem­ple, se lever à un enter­re­ment en guise de respect), comme si le per­son­nage ne ressen­tait rien et qu’il lui fal­lait un point de com­para­i­son pour agir comme il le devrait. Un pas­sage tiré du livre, qui prend néan­moins ici une autre couleur, paraît cor­ro­bor­er cette inter­pré­ta­tion. Dans le cadre de sa plaidoirie, l’av­o­cat de Meur­sault se met à la place de son client et emploie la pre­mière per­son­ne, ce qui sur­prend l’in­culpé. Là où chez Camus ce dernier se dis­ait « que c’était m’écarter encore de l’affaire, me réduire à zéro et, en un cer­tain sens, se sub­stituer à moi », la rai­son dans le film est tout autre : Meur­sault s’étonne de cette stratégie rhé­torique visant l’empathie, car l’empathie est un sen­ti­ment qui lui est étranger. En somme, le Meur­sault d’Ozon serait une forme de sociopathe. Et si l’on s’en aperçoit plus net­te­ment à l’écran que dans le roman, c’est parce que Meur­sault est perçu d’un point de vue extérieur (le nôtre, celui de la caméra, celui des autres per­son­nages sem­blant par­fois s’étonner de son atti­tude), quand chez Camus, toute l’action reste dans la tête du tueur. Ain­si, dans le roman, l’anecdote du fait-divers sur l’homme tchèque assas­s­iné par sa famille est sim­ple­ment racon­tée telle quelle lorsque le pris­on­nier trou­ve l’article sous la pail­lasse de sa cel­lule. Dans le film, le scé­nario invente en revanche une vis­ite de Marie (Rebec­ca Marder) à Meur­sault, où ce dernier relate l’histoire avec une froideur mon­strueuse. Là où l’incise était orig­inelle­ment prise dans un con­tin­u­um de con­sid­éra­tions sub­jec­tives, elle est désor­mais détachée du reste et filmée depuis le point de vue inter­loqué de la femme, qui sent bien que quelque chose cloche chez celui qu’elle aime.

Cohabitation

Si l’adaptation pro­duit de la sorte son lot de surlig­nages, elle accouche toute­fois d’une thèse intéres­sante, plus soci­ologique que méta­physique – et en cela, s’écartant de l’interprétation pre­mière que l’on peut tir­er du texte de Camus : puisque Meur­sault mime et agglomère ce qui l’entoure, son geste meur­tri­er serait la cristalli­sa­tion du racisme ambiant et banal­isé de la société des colons d’Alger. Sauf que ça coince à plusieurs endroits, notam­ment lors du meurtre, dont Ozon veut préserv­er la part énig­ma­tique – tout l’intérêt du roman tient à ce que le per­son­nage tue sans savoir exacte­ment pourquoi. Le film joue alors la carte de la sat­u­ra­tion de sens, du trop-plein qui bute sur l’opacité irré­ductible de Meur­sault. Comme dans le dernier plan que le film lui con­sacre, le vis­age de l’assassin est irradié par la lumière aveuglante du soleil, et l’on devine que c’est ce para­doxe qui intéresse surtout le réal­isa­teur, cette ombre qu’on ne peut dis­siper alors même que l’astre inonde tout de ses rayons. D’ailleurs, Ozon redou­ble l’idée : après le crime, on entend pour la pre­mière fois la voix off, qui réplique à la vir­gule près la fin de la pre­mière par­tie du livre. Ce qui revient à accéder enfin à l’intériorité de Meur­sault, au moment pré­cis où cette intéri­or­ité se dérobe à nous. Mais le geste d’Ozon ne con­siste pas à creuser la com­plex­ité, à approcher « le cas Meur­sault » dans toute sa sub­til­ité ; jusqu’au bout, le per­son­nage restera une sur­face, un corps nu sans pro­fondeur, sur lequel est d’ailleurs pro­jeté un cer­tain éro­tisme (les scènes d’in­tim­ité avec Marie témoignent d’une sen­su­al­ité mor­bide).

Ce qui retient aus­si Ozon d’aller au bout de cette réin­ter­pré­ta­tion promet­teuse, au-delà de la volon­té de con­serv­er l’intégrité du mys­tère orig­inel, c’est in fine le respect envers Camus, voire le soin de bon élève avec lequel il restitue les temps forts du réc­it – l’application académique du noir et blanc et l’épure affichée de la mise en scène s’inscrivent dans la même ten­dance. Je pense notam­ment à la scène de l’aumônier (cam­pé par Swann Arlaud), où j’ai sen­ti une forme de dis­so­nance très forte entre le Meur­sault de Camus et celui d’Ozon, comme si Voisin jouait ici un autre per­son­nage, celui du roman, qui n’est pas celui du film ; cette colère en l’occurrence ne colle pas. Chez Camus, les pen­sées et les pro­pos du con­damné se con­fondent, quand chez Ozon, son explo­sion n’est en rien pré­parée par ce qui nous a été jusque-là mon­tré – un indi­vidu sans désir pro­pre, ou presque. À force de ménag­er la chèvre et le chou, de jux­ta­pos­er les pistes inter­pré­ta­tives, l’adaptation prend le risque de con­fon­dre com­plex­ité et con­fu­sion. À ce titre, la fin est élo­quente : Ozon filme d’abord celle du livre, revenant à la voix off et au point de vue intérieur du per­son­nage, puis lui adosse son con­tre­point, la tombe du vrai « étranger » (du moins du point de vue de Meur­sault et plus large­ment des colons). Mais n’y a‑t-il pas ici au fond davan­tage « cohab­i­ta­tion » que « sub­sti­tu­tion » des deux con­clu­sions ? Le réal­isa­teur se veut à la fois méta­physique et soci­ologique, camusien et cri­tique de ses lacunes, fidèle et par­fois libre, sans jamais tranch­er. C’est l’intérêt et la lim­ite du film que de s’en tenir à l’éclat d’un soleil trompeur qui, loin de faire la lumière (révéler le hors-champ du livre), porte dans son irra­di­a­tion une ambiva­lence plus cal­culée que trou­blante.