Entre 1963 et 1964, un film col­lec­tif de six “sketch­es” voit le jour sous l’impulsion de Bar­bet Schroed­er[1], fon­da­teur quelques années plus tôt avec Éric Rohmer de la société Les Films du Losange. Inti­t­ulé Paris vu par…, ce pro­jet (mas­culin) se donne pour règle de filmer la cap­i­tale à tra­vers six de ses arrondisse­ments, ou plus pré­cisé­ment quartiers. Autre con­stante: à chaque “vil­lage”[2] parisien, son réal­isa­teur. Et pas des moin­dres, puisque tous sont asso­ciés à la fameuse Nou­velle Vague. Ain­si Jean Douchet explore Saint-Ger­main des Prés (VIe), Jean Rouch élit domi­cile autour de la Gare du Nord (Xe), Jean-Daniel Pol­let colle au plus près de l’atmosphère grivoise de la rue Saint-Denis, Godard fait le grand écart entre Mont­par­nasse (XIVe) et Lev­al­lois-Per­ret, tan­dis que Chabrol dézingue une famille bour­geoise du XVIe.[3] Bref, tous ces ingré­di­ents avaient l’avant-goût d’un pro­jet mythique. Et si seul Éric Rohmer, fil­mant la ten­tac­u­laire place de l’Étoile (VII­Ie), y tirait vrai­ment son épin­gle du jeu ?

Paris vu par…, pari mythique? Certes. Le pro­jet a même fait des petits[4]. Mais revu aujourd’hui, il dégage une cer­taine odeur de ren­fer­mé. Bien sûr, un esprit “inter-nou­velle vague”[5] imprègne ces des six vignettes. Mais dans leur ensem­ble, ces cour­tes fic­tions s’avèrent très éloignées des car­ac­téris­tiques formelles et tech­niques nova­tri­ces qui ont fait le suc­cès de la Nou­velle Vague.[6] Comme s’il s’agissait là du point final d’un mou­ve­ment en train de se déliter… Chose éton­nante pour un pro­jet urbain: la ville est glob­ale­ment reléguée au sec­ond plan – au prof­it de tour­nages en intérieur. Seul Rohmer sem­ble se démar­quer de cette “logique de l’appartement” qui donne une teinte bien datée à l’ensemble, mal­gré le ton ironique déce­lable dans plusieurs des seg­ments (chez Chabrol et Godard notam­ment). Don­nant à la place de l’Étoile l’envergure d’un per­son­nage à part entière, il en explore en pro­fondeur la con­fig­u­ra­tion réelle. La fic­tion, dis­ons poli­cière, imag­inée, naît en effet des dan­gers de ce gigan­tesque rond-point étoilé de douze avenues sur­plom­bé par l’Arc de Tri­om­phe.

En guise de présen­ta­tion de ce “no man’s land ignoré de la pop­u­la­tion active”[7], Rohmer con­fie à une voix off le soin de rap­pel­er quelques pré­ci­sions his­toriques et topographiques venant illus­tr­er des plans vifs au style doc­u­men­taire. Très vite, le com­men­ta­teur s’attarde sur l’un des trou­bles du lieu: l’enfilade de chaussées à tra­vers­er chaque douz­ième de cer­cle est entre­coupée par des feux réglés sur le pas­sage des voitures. D’où les dan­gers pour le pié­ton et la généra­tion d’un “vaste champ d’exercices […] pour l’individualisme parisien”. Sur ces con­sid­éra­tions urban­is­tiques, le “héros” entre en scène: Jean-Marc, la quar­an­taine, l’allure apprêtée (cos­tume gris clair et para­pluie). Après avoir tra­ver­sé plusieurs inter­sec­tions de la place, le voici en activ­ité dans la bou­tique chic de prêt-à-porter mas­culin où il tra­vaille. On voit là l’archétype d’un employé mod­èle à la vie bien rangée : métro, jour­naux (L’Équipe), boulot, dodo. Un grain de sable va pour­tant faire dérailler le train-train de Jean-Marc. Un matin, au sor­tir de sa sta­tion d’arrivée, un drôle de zigue vis­i­ble­ment éméché se heurte à lui, l’insulte, l’empoigne par le para­pluie pour tomber à terre. Mort. Enfin, mort, mort? Une attente de plusieurs mois fini­ra par apais­er le mal­heureux Jean-Marc, expéri­men­tant entre temps autour de l’Étoile une marche du crabe minu­tieuse­ment étudiée. Par­a­digme rohmérien?

Pour nous livr­er sa vision de Paris, Rohmer s’empare donc avec drô­lerie d’une légende urbaine prob­a­ble­ment en vogue à l’époque: le coup du para­pluie. Cette “arme red­outable” fait en réal­ité par­tie d’une espèce plus large: l’arsenal éclec­tique dégainé par tout bon citadin névrosé qui se respecte. Pour preuve, Rohmer intro­duit aux trois quarts de son film une suc­ces­sion de faits divers dont cer­tains jour­naux sont friands: “Un auto­mo­biliste en frappe un autre à coups de cravache”, “Le crime des Champs-Élysées”, “Un fou dans le métro […] armé d’une cara­bine de chas­se”, “L’étudiante jugée à Lyon […] avait cassé son para­pluie sur la tête d’un polici­er”… Même si la présence de ces titres en insert est déclenchée par le regard du per­son­nage en train de lire fébrile­ment son jour­nal dans le plan précé­dent, on sent claire­ment Rohmer pren­dre ici la main sur le réc­it. La musique de fan­fare util­isée en fond vient en tout cas soulign­er sa jubi­la­tion à nous livr­er ce flo­rilège de drames rocam­bo­lesques. Point d’orgue de ce col­lage bur­lesque: un film dans le film com­posé de 4 pho­togrammes en noir et blanc nous pro­pose le bref roman-pho­to d’une jeune fille brune se débar­ras­sant d’un mal­otru à coups (vic­to­rieux) de para­pluie. Ou com­ment met­tre en scène un vul­gaire pépin comme le meilleur allié des femmes dans leur entre­prise de libéra­tion?

Si les ambi­tions poli­tiques du film s’arrêtent là, Paris vu par… Rohmer dépasse la sim­ple anec­dote des petites et grandes frayeurs d’un habitué de la place de l’Étoile. Jean-Marc représente finale­ment beau­coup d’anonymes muselés ou agressés par la ville, ses nui­sances sonores et ses fous ordi­naires. Vic­time, l’homme n’en pas moins con­sen­tant; retour­nant bien tran­quille­ment à sa vie de mét­ro­pol­i­tain sans his­toire. Din­don de la farce par excès de con­formisme? Dif­fi­cile de tranch­er…

Dans l’introduction doc­u­men­taire de son sketch, Rohmer filme De Gaulle tra­vers­er furtive­ment le champ de la caméra lors d’un défilé organ­isé en grande pompe sur l’une des avenues. Il igno­rait que, qua­tre ans plus tard, des mil­liers d’étudiants allaient bat­tre le pavé de “sa” place, bien­tôt con­trés en juin par une marée humaine anti-marx­iste, excédée par cette vague con­tes­tataire qui s’était pour­tant rêvée… révo­lu­tion.

Notes

Notes
↑1 Ce dernier incar­ne d’ailleurs le per­son­nage de Jean-Pierre dans le film de Jean Rouch.
↑2 Expres­sion emprun­tée à Jean Douchet dans ses com­men­taires du pro­jet, écouta­bles en bonus du DVD (“Six Paris”).
↑3 D’autres per­son­nal­ités sont pressen­ties pour par­ticiper au pro­jet, comme Jacques Riv­ette, François Truf­faut, Alexan­dre Astruc ou Jacques Rozi­er – mais pour des raisons d’indisponibilité ou de con­flits internes aux Cahiers du ciné­ma, ces derniers décli­nent l’offre de Bar­bet Schroed­er.
↑4 De leurs petits noms, Paris vu par… 20 ans après (1984) et Paris, je t’aime (2006).
↑5 Autre emprunt aux com­men­taires de Douchet dans “Six Paris”.
↑6 Les seules con­traintes respec­tées par tous sont la couleur, une équipe légère et le choix du 16mm (gon­flé plus tard en 35mm). En revanche, les acteurs retenus ne sont pas tous des acteurs non-pro­fes­sion­nels (par exem­ple, Miche­line Dax ou Stéphane Audran); le son est post­syn­chro­nisé…
↑7 Sauf indi­ca­tion con­traire, les cita­tions insérées ci-après sont extraites du film.