Steven Spiel­berg est-il indéboulonnable ? Il ne se passe plus un mois sans que le petit père de l’enter­tain­ment hol­ly­woo­d­i­en ne donne de ses nou­velles, entre une œuvre tou­jours pro­lifique, des pro­duc­tions tout aus­si nom­breuses au ciné­ma et à la télévi­sion, une vidéo potache avec rien de moins que Barack Oba­ma cette semaine – tan­dis que, bien sûr, sa recon­nais­sance sym­bol­ique lui est enfin acquise avec la prési­dence du jury can­nois. Pour le meilleur ou pour le pire, le nom Spiel­berg est désor­mais une mar­que statu­taire dont Juras­sic Park est peut-être le pro­duit phare[1]. Uni­ver­sal le réédite en relief comme on ressor­ti­rait une Game Boy ou un walk­man : une offre de nos­tal­gie brute, un voy­age dans l’enfance. C’est l’occasion de décrypter l’intact pou­voir de fas­ci­na­tion d’un chef‑d’œuvre du diver­tisse­ment, qui ren­ferme à la fois l’apogée de la magie Amblin[2] et le début de son cré­pus­cule.

De l’extinction

Trois sci­en­tifiques dont un scep­tique, et un avo­cat vénal, vien­nent arbi­tr­er la fia­bil­ité d’un parc d’attractions révo­lu­tion­naire fondé par un vision­naire un brin dan­gereux. Ce dernier est inter­prété par un cinéaste (Richard Atten­bor­ough), l’ambiguïté inhérente au fait de plac­er un réal­isa­teur à l’écran n’étant pas étrangère à Spiel­berg – voir François Truf­faut dans Ren­con­tres du troisième type. Nous sommes en 1993, et la supré­matie de l’Animatronic est en sévère déclin ; son prince Alien se trou­ve ici hon­or­able­ment cité, que ce soit dans les intérieurs alu­mineux où mon­stres et hommes jouent à cache-cache ou dans une scène où un saurien attaque mortelle­ment Wayne Knight au crachat acide. La saga Alien con­naît bien les dom­mages causés par la tran­si­tion au numérique : David Finch­er en fait les frais avec le troisième volet, peu avant la sor­tie de Juras­sic Park. Les deux films mélan­gent mod­èles ani­més mécanique­ment et images de syn­thèse, avec des résul­tats tout à fait dif­férents, si ce n’est opposés.

Quoi qu’il en soit, le cadre est posé : une vaste affaire de méta­lan­gage est en jeu. Juras­sic Park com­mente explicite­ment les muta­tions tech­niques de son époque et son réal­isa­teur y clame un très net « je reste », à la façon d’un Chap­lin der­rière et devant la caméra des Lumières de la ville. Spiel­berg fait fusion­ner le parc et le film lui-même : partageant un logo et une imagerie con­stam­ment rap­pelés à l’écran, ils s’assimilent peu à peu l’un à l’autre dans un entremêle­ment très appuyé par les séquences d’arrivée (le pas­sage du por­tail repris par les affich­es de la ressor­tie 3D en est emblé­ma­tique). Le pro­longe­ment du cinéaste à l’écran oscille : l’on pour­rait y voir Alan Grant, dépassé et cha­griné par la prise de pou­voir de l’ordinateur sur l’homme dans son méti­er de paléon­to­logue, mais surtout, bien sûr, John Ham­mond, pro­fesseur Tour­nesol démesuré­ment ambitieux, jouant sans crainte avec le feu prométhéen. Ancien illu­sion­niste don­nant dans les puces savantes, il con­fie, une flamme dans l’œil, vouloir enfin de la « réal­ité » – qui donc nous par­le vrai­ment dans cette scène éton­nante ? La posi­tion de Spiel­berg est ambiguë : en même temps qu’il offre au spec­ta­teur de 1993 les mer­veilles du ciné­ma du futur et se place en pio­nnier dans l’île vierge de l’animation par ordi­na­teur, il y oppose un Ani­ma­tron­ic régulière­ment assim­ilé au vivant et à l’âge d’or per­du, dont Juras­sic Park serait le vibrant chant du cygne.

Genèse darwiniste

Juras­sic Park vaut aus­si qu’on le dis­tingue de sa dimen­sion métalin­guis­tique, un peu hors-film quoi qu’on en dise. L’adaptation de Spiel­berg choisit pour enjeu prin­ci­pal un car­ré famil­ial for­cé entre deux par­ents sans enfants et deux enfants sans par­ents. Propul­sés dans un Éden de cauchemar – Adam-Alan et Eve-Ellie par­mi les dinosaures, un régal pour les créa­tion­nistes –, les doc­teurs se voient affublés de leurs par­faits symétriques, ressem­blance physique incluse. Fan­tasme pour elle, han­tise pour lui, le film sera pour l’un l’épreuve de la respon­s­abil­ité, et pour l’autre celle de l’absence et d’une sorte de deuil mater­nel, vis-à-vis de ces deux kids (« small ver­sion of adults, hon­ey ») tombés du ciel, tout à la fois désirés et rejetés. La vir­tu­osité de l’écriture à l’intérieur de ce quatuor sul­fureux donne lieu à une nar­ra­tion très agile, tou­jours col­orée d’un niveau de lec­ture sup­plé­men­taire, sou­vent bous­culée par le mâle alpha Jeff Gold­blum, et qui doit cer­taine­ment beau­coup au roman de Michael Crich­ton, co-auteur de l’adaptation à l’écran.

Ressor­tir Juras­sic Park en relief en 2013, c’est un peu nous faire croire qu’il est pos­si­ble de trans­later pure­ment et sim­ple­ment la muta­tion du mécanique au numérique à celle de la 2D à la 3D. Or le big­ger than life gagé il y a vingt ans par les diplodocus de syn­thès­es est sans com­mune mesure avec la pâle promesse du relief, désor­mais réduite à hypothé­quer sa rentabil­ité sur le gon­flage 3D de vieilles valeurs sûres. Reste un film dont la voca­tion essen­tielle­ment famil­iale vit aujourd’hui une épreuve elle aus­si déci­sive : tra­vers­er la seule valeur nos­tal­gique, et charmer une nou­velle généra­tion de publics. Les révo­lu­tions tech­nologiques ne sont pas éter­nelles ; mais les véloci­rap­tors, eux, le sont-ils ?

Notes

Notes
↑1 Avec E.T., ou Les Dents de la mer.
↑2 Mai­son de pro­duc­tion créée par Spiel­berg, à l’origine de plusieurs de ses films mais aus­si des Goonies, de Grem­lins…