Le pre­mier Avengers avait ouvert avec panache la sai­son 2012 des block­busters, offrant une réjouis­sante antithèse à The Dark Knight Ris­es, véri­ta­ble apothéose de l’esprit de sérieux du ciné­ma de Christo­pher Nolan. Même si le Bri­tan­nique s’est depuis décou­vert, avec Inter­stel­lar, un lyrisme et une grâce insoupçon­nés, l’influence de sa trilo­gie Bat­man con­tin­ue de peser lour­de­ment sur le film en col­lants (de Man of Steel à X‑Men : Days of Future Past)[1] et d’autres fran­chis­es qui n’y ont rien gag­né (celle des James Bond, par exem­ple). L’arrivée de Joss Whe­don aux com­man­des d’un bud­get gar­gantuesque de 220 mil­lions de dol­lars sig­nalait à l’époque un retour appré­cia­ble de Mar­vel vers une con­cep­tion, dis­ons, plus ter­mite qu’éléphant blanc de ses super­pro­duc­tions, où, der­rière la mod­estie de l’artisan et sa stricte obéis­sance au cahi­er des charges imposé, fil­trait un pro­gramme dont l’ambition lorgnait du côté du Spi­der-Man de Sam Rai­mi. Mais suiv­re deux heures durant les péripéties d’une fig­urine est une chose ; jon­gler avec une col­lec­tion com­plète sur la même durée en est une autre. Avec cette suite ébou­rif­fante, l’outsider devenu won­der boy y parvient à nou­veau, pro­je­tant sa rib­am­belle de freaks bar­i­olés dans un diver­tisse­ment fuselé à l’extrême qui fait la part belle à cha­cun sans rien sac­ri­fi­er de leur chan­son de geste col­lec­tive.

Class Action

Il n’y a bien, aujourd’hui à Hol­ly­wood, que Whe­don pour tenir pareil équili­bre, autrement plus périlleux qu’à la télévi­sion, où il dis­po­sait de saisons entières pour faire éta­lage de sa sci­ence iné­galée de l’ensem­ble cast[2] La vir­tu­osité scé­nar­is­tique va donc ici de pair avec une con­den­sa­tion inévitable du réc­it, for­cé­ment un peu à l’étroit dans ce cos­tume-là. Comme le précé­dent opus, le film va vite, au rythme de répar­ties fusant comme les coups qui s’échangent de part et d’autre, et mul­ti­pli­ant les change­ments de régimes à l’intérieur d’une nar­ra­tion qui ne s’embarrasse pour­tant d’aucun bavardage super­flu : une prouesse quand on sait que James Spad­er (Ultron) et Robert Downey Jr (Tony Stark) s’y livrent à un for­mi­da­ble con­cours de cabotins. Le pré-générique illus­tre à mer­veille cette ingénierie rodée il y a trois ans. La fine équipe teste en ter­ri­toire enne­mi son jeu offen­sif tout en trou­vant le temps de railler le par­ler suran­né de Cap­tain Amer­i­ca (Chris Evans, hap­pé par son devenir-Has­bro). Si Avengers 2 est drôle de bout en bout, il refuse de faire de l’ironie son seul fonds de com­merce, évi­tant l’écueil des Gar­di­ens de la galax­ie, qui se répandaient en humour bravache et en con­tor­sions cir­cassi­ennes. Dénué du moin­dre cynisme, Whe­don aime trop ses per­son­nages pour les tourn­er en déri­sion. Un human­isme aus­si sincère que touchant irrigue depuis tou­jours son écri­t­ure poly­phonique qui, de Buffy con­tre les vam­pires à Fire­fly, en pas­sant par Angel, sert un idéal très sim­ple : restau­r­er une com­mu­nauté inclu­sive de toutes les dif­férences.

Quitte à ce que la dif­férence se con­cré­tise ici par l’absence même de super­pou­voirs. C’est une fort belle idée que d’avoir déplacé le lead­er­ship du groupe des épaules de Cap­tain Amer­i­ca vers celles du dénom­mé Hawk­eye (Jere­my Ren­ner), certes archer d’exception, mais qui ne pèse pas bézef face aux mul­ti­pli­ca­teurs de force que sont Hulk, Thor et Iron Man. En faisant du plus frêle de ses héros le corps con­duc­teur de l’action, Whe­don leur donne une fig­ure fédéra­trice inat­ten­due. Grâce à lui, le film reprend sa res­pi­ra­tion à mi-par­cours, avant de repar­tir à l’assaut : à l’issue d’une raclée mon­u­men­tale, Œil-de-Fau­con (son sobri­quet en français) invite ses cama­rades à un repli tac­tique qui s’avérera riche en sur­pris­es et en émo­tions. À chaque fois qu’ils déposent leurs armes, nos vengeurs démasqués gag­nent d’ailleurs une épais­seur que le pre­mier épisode, qui fai­sait la chas­se aux temps morts, leur déni­ait. Exem­plaire à ce titre, la fête don­née au domi­cile de Stark, où, entre deux coupes de cham­pagne, le gang se lance dans un remake impro­visé d’Excal­ibur avec le marteau de Thor, dans un ultime moment d’insouciance et de répit avant l’entrée en scène d’Ultron, hybride gogue­nard de Pinoc­chio et de Ter­mi­na­tor.

Feu roulant numérique

Au lieu de cass­er le rythme, ces décéléra­tions aigu­isent l’attente sus­citée par les scènes d’action, par­faite­ment dosées et d’une lis­i­bil­ité tou­jours aus­si éton­nante devant le foi­son­nement des pro­tag­o­nistes. Ahuris­sante, la bataille rangée finale se plie fatale­ment aux fig­ures imposées du destruc­tion porn sans retrou­ver la charge sym­bol­ique évi­dente de celle qui con­clu­ait le pre­mier volet dans les canyons fumants de Man­hat­tan. Dif­fi­cile aus­si de ne pas voir dans cette séquence un pas­tiche un rien agaçant de celle du stade de foot­ball de X‑Men : Days of Future Past, qui pom­pait déjà allè­gre­ment The Dark Knight Ris­es. Mais le com­bat opposant Hulk à une ver­sion géante de Iron Man dans les rues paniquées de Johan­nes­burg prend le tour sidérant d’un affron­te­ment mythologique sous stéroïdes où le mon­stre verdâtre est tout à la dépense de sa part mau­dite. Scar­lett Johans­son ne sera pas de trop pour apais­er les tour­ments de la créa­ture, qui con­tin­ueront de hanter son alter ego Bruce Ban­ner (impec­ca­ble Mark Ruf­fa­lo). Rejouer la Belle et la Bête le temps d’un motion cap­ture est bien le seul luxe que peut se per­me­t­tre ce cou­ple impos­si­ble, dont les amours con­trar­iées injectent un zeste de grav­ité et de doute dans ce beau film indus­triel caté­gorie lourd-léger. La sai­son 2015 est ouverte, et elle démarre pied au planch­er.

Notes

Notes
↑1 Aux­quels vien­nent s’a­jouter la série Dare­dev­il et le prochain Zack Sny­der, Bat­man v Super­man, à en juger du moins par sa bande-annonce.
↑2 Atten­dons quand même de voir de quel bois J.J. Abrams, autre ex-showrun­ner de tal­ent, va se chauf­fer avec Star Wars : The Force Awak­ens.