À tous les amoureux des deux pre­miers épisodes de la série, autant le dire tout de suite, le retour de Bryan Singer aux com­man­des de la fran­chise la plus pro­lifique des supers-héros ne con­firme pas vrai­ment ses promess­es. Passé un pre­mier tiers plutôt fidèle à la petite cui­sine assaison­née d’étrangeté et de noirceur du papa d’Usu­al Sus­pects (sur 2h15 ce n’est quand même pas rien), la machiner­ie se vautre lam­en­ta­ble­ment dans ses rouages pon­tif­i­ants, empor­tant, sur les deux tiers restant (sur 2h15 c’est franche­ment ennuyeux), nos espoirs d’ados des années 2000 dans une dig­i­tale-rata­touille bien grumeleuse aux relents de déjà-(mal) vu. Pour­tant, tous les ingré­di­ents sem­blaient réu­nis pour clore en apothéose l’épopée feuil­letonesque en sept épisodes de Wolver­ine et ses con­génères plus ou moins belliqueux. À com­mencer par le rassem­ble­ment de tous les acteurs du pre­mier film, d’un Hugh Jack­man réin­car­né en biceps à une ver­sion empail­lée d’Ian McK­ellen (Mag­né­to), en pas­sant par la fig­u­ra­tion sénile de Halle Berry (Tor­nade), sham­pooinée pour l’occasion à l’eau de Jav­el, trébuchant tous ensem­ble dans une valse de gra­bataires aux allures de tes­ta­ment d’Expend­ables encore plus fatigués que les orig­in­aux.

Pastichoïde

Tout com­mence avec un flash-back de vingt-deux ans : retour en 1992, à l’univers et au scé­nario de Ter­mi­na­tor 2 : Le Juge­ment dernier, cité dans le cel­lu­loïd. Pour faire court, dans un monde post-apoc­a­lyp­tique où les hommes sont enfin par­venus à décimer les mutants et leurs sym­pa­thisants humains, Charles Xavier, Mag­né­to, Wolver­ine, Tor­nade et quelques sur­vivants – dont Omar Sy, insipi­de en « Edgar Davids » de ser­vice, avec dread­locks et yeux ultra­vi­o­lets – déci­dent d’envoyer un émis­saire dans le passé pour chang­er le cours de l’histoire. On passe sur les détails, paresseux, d’un canevas cameronien bien plus fade que l’original, pour arriv­er à Wolver­ine, téléchargé dans les sev­en­ties en vitesse 4G, tâché de con­trari­er la jeune Mys­tique (Jen­nifer Lawrence, éton­nam­ment plus crédi­ble que dans le dernier X‑Men : First Class) résolue à buter le super-vilain du mil­lésime 2014 : un nain sur le point de créer des androïdes anti-mutant, con­fec­tion­nés à par­tir de son sang de méta­mor­phe à elle, la fameuse Mys­tique – qui, pour mémoire, peut pren­dre l’apparence de n’importe qui. Pour illus­tr­er le pas­tiche, ren­dons hom­mage à la scène plutôt réussie du réveil de Logan (prénom civ­il de Wolver­ine) dans le passé, débar­quant du futur nu dans le lit d’un « one shoot » évidem­ment hyper sexy. En clin d’œil à la scène auto-par­o­dique de Schwarzy dans un bar de motards au début de T2, Hugh Jack­man exhibe une mus­cu­la­ture moulée sur le mod­èle d’origine, au del­toïde près, exhumant le temps d’une séquence de démon­stra­tion de viril­ité, la bonne vieille car­casse du White man mus­cled des années Rea­gan. Con­férant à l’univers des X‑Men une his­toric­ité et un fond de toile vague­ment poli­tique, le détours du jeu référen­tiel dote Singer d’une marge de manœu­vre moins étriquée qu’il n’y paraît. Mali­cieux dans sa mise en route, le film actionne des leviers plutôt sim­ples : on y retrou­ve les mutants un à un, plus jeunes, sous les traits des McAvoy (en Charles Xavier chevelu) et Fass­ben­der (en Mag­né­to canon) vus dans le précé­dent numéro, on y recrute de la mau­vaise graine gavée de tal­ent et on y reforme le crew « à l’ancienne », à grand ren­fort d’humour potache et de pri­vate jokes. Mais qu’on se le dise, le film n’ira jamais plus loin. Et la séquence d’évasion de Mag­né­to, de loin la plus intense et la mieux con­stru­ite, fait office d’anecdote insu­laire, noyée dans les flots d’une nar­ra­tion casse-tête et échevelée.

Digital Biactol

Quand tout s’accélère, et que les événe­ments s’empilent sco­laire­ment sur le mod­èle des gros block­busters pon­tif­i­ants à la Christo­pher Nolan (pour don­ner un sem­blant d’envergure à des fic­tions qui récla­ment d’abord un univers pro­pre et de l’étrange), on pense, un peu nos­tal­giques, au film de 2000, qui relançait magis­trale­ment la mode des jus­ticiers dans une économie d’effets qui sem­ble aujourd’hui com­plète­ment désuète. Si les dia­logues n’ont jamais été le point fort des scé­nar­istes de Singer (il faudrait compter le nom­bre d’injonctions à « l’espoir » pronon­cées par Charles Xavier, tous films con­fon­dus), trop peu de réal­isa­teurs sem­blent avoir tiré les leçons de son usage de l’ombre et du maquil­lage dans la représen­ta­tion de la mon­stru­osité. Alors que la grande majorité des films de super-héros surenchéris­sent dans le spec­tac­u­laire ultra tape-à‑l’œil, arc-bouté sur des effets numériques par­fois indignes du niveau de la pro­duc­tion (à titre d’exemple, la mod­éli­sa­tion des sen­tinelles anti-mutant est calami­teuse), le pre­mier X‑Men mis­ait sur l’étrangeté et l’épouvante des érup­tions soudaines du par­tic­u­lar­isme mutagène. Le film s’ouvrait d’ailleurs sur deux très belles séquences d’initiation ado­les­cente. Et le pou­voir était moins traité en gad­get qu’en secret puber­taire, en dif­for­mité cachée, source d’angoisses, d’exclusion et de mal de vivre. Exit le point de vue épi­der­mique, quand l’anomalie bour­geon­nait comme une poussée d’acné, bal­ayé d’un revers de manche. On regrette aus­si l’attraction inquiète d’un vis­age arti­sanale­ment grimé comme le « cra­paud », ou les trans­for­ma­tions sur-découpées de la pre­mière Mys­tique, opérées dans l’obscurité ou le bat­te­ment d’une cloi­son, rem­placés depuis par des mor­ph­ings numériques liss­es et bon marché. Depuis dix ans et les illu­sions d’une tech­nolo­gie capa­ble de tout mon­tr­er, l’ère du tout vis­i­ble con­damne l’image et les per­son­nages à la sur­bril­lance. Aucun mys­tère n’est plus per­mis, les mon­stres sont dévoilés d’emblée et leur étrangeté con­fisquée, neu­tral­isée au béné­fice de sit­u­a­tions grotesques et inter­change­ables d’un univers à l’autre – la séquence finale du stade de foot­ball dérac­iné par Mag­né­to rap­pelant sans com­plexe l’effondrement spec­tac­u­laire du ter­rain de The Dark Knight Ris­es (2012).

Dès lors, com­ment ne pas voir les pre­miers acteurs de la licence comme les fos­siles d’un ciné­ma du passé, où l’intrigue com­mençait sous la peau des héros pour s’achever dans un corps à corps entre bons et méchants ? Doré­na­vant, les per­son­nages agi­tent des pou­voirs de plus en plus sophis­tiqués, et se retrou­vent dis­posés comme des pio­ns sur l’échiquier de réc­its plate­ment escha­tologiques. Han­té par la viral­ité des médias et la men­ace ter­ror­iste, X‑Men : Days of Future Past suc­combe, comme beau­coup de films de super-héros, à la ten­ta­tion d’élargir le cadre hors de toute pro­por­tion humaine, au risque de per­dre le spec­ta­teur en cours de route. Enfin, il serait peut-être temps de rem­bobin­er les Mag­né­to, Wolver­ine et Tor­nade qui, après qua­torze ans de ser­vices ren­dus en com­bi­naisons moulantes, com­men­cent à macér­er dans le for­mol de nos dernières VHS.