Cet arti­cle a été ini­tiale­ment pub­lié en sep­tem­bre 2017.

Ter­mi­na­tor 2 com­mence par une ter­ri­ble vision d’apoc­a­lypse : en 2029, les hommes et les robots s’af­fron­tent sur un tas de cen­dres et de détri­tus, tristes restes d’une guerre nucléaire. Dans cette ver­sion restau­rée en 3D, les débris s’en­v­o­lent mélan­col­ique­ment jusqu’au spec­ta­teur, les bal­ançoires enflam­mées se détachent de l’écran, et le vis­age effrayant du Ter­mi­na­tor sort au ralen­ti des volutes de l’ex­plo­sion nucléaire pour mieux nous dard­er de ses yeux rouges. Plus que jamais, la 3D ren­force l’art con­sumé de Cameron dans la styl­i­sa­tion du chaos et de la destruc­tion pour en faire un spec­ta­cle à la fois poé­tique et ter­ri­fi­ant. Il faut dire que la restau­ra­tion en 3D de Ter­mi­na­tor 2 cor­re­spond à un pro­jet de longue date pour le cinéaste. En 1995, il réal­isa en effet pour le parc d’at­trac­tion de la Uni­ver­sal un petit film 3D de douze min­utes inti­t­ulé : Ter­mi­na­tor 2 3D : Bat­tle Across Time, pour la mod­ique somme de 60 mil­lions d’eu­ros.

La foi en l’action

Dans ce chef-d’œu­vre “botoxé” par la 3D, le cinéaste manip­ule con­stam­ment les apparences. Ici, tout le monde se cam­ou­fle, à com­mencer par les deux robots envoyés depuis l’avenir — le T‑1000, venu pour tuer à l’âge de l’ado­les­cence le futur chef de la résis­tance, John Con­nor, et le T‑800, repro­gram­mé par Con­nor adulte pour pro­téger ce dernier. Lors de la pre­mière course con­tre la mon­tre entre les deux robots à la recherche de John, le cinéaste détourne astu­cieuse­ment les attentes du spec­ta­teur du Ter­mi­na­tor de 1984 :  le T‑800 a la gueule farouche et les mus­cles sail­lants d’Arnold Schwarzeneg­ger, l’ac­teur qui jouait juste­ment le tout pre­mier Ter­mi­na­tor assas­sin. Cameron entre­tient sci­em­ment son allure inquié­tante de bad boy, lui qui com­mence par bra­quer un bar de bik­ers, roule en Harley-David­son, fusil à pompe à la main. Au con­traire, le T‑1000 a un vis­age d’ange, une sil­hou­ette frêle et un uni­forme de polici­er. L’er­reur et la frayeur du spec­ta­teur atteignent leur apogée alors que le T‑800 fait face au jeune John : la botte de ros­es qu’il trans­porte s’ef­fon­dre en 3D dans notre direc­tion et dévoile au ralen­ti le canon d’un fusil. L’in­stant d’après, le con­trechamp révèle la présence du T‑1000 face au robot — c’é­tait en fait lui que “Schwarzy le robot” visait. Ain­si, la vraie nature des per­son­nages ne se décèle pas grâce aux apparences, mais par l’ac­tion. Par exem­ple, ils prou­vent par leurs actes leur human­ité. Sarah Con­nor, décidée à élim­in­er Miles Dyson, le futur inven­teur de l’IA Skynet à l’o­rig­ine de la guerre con­tre les humains, se révélera inca­pable de tuer. Et le T‑800 respecte son engage­ment auprès du petit John Con­nor : plus aucune perte humaine. Le block­buster prend donc tout son sens : il est la déc­la­ra­tion inlass­able d’une sou­veraine con­fi­ance dans la vérité de l’ac­tion. D’où un évi­dent lyrisme des scènes les plus “mus­clées”, volon­tiers filmées au ralen­ti, sub­limées par les reliefs sail­lants de la 3D. Alors que le jeune John file seul en scoot­er sur la Los Ange­les Riv­er, un énorme camion con­duit par le T‑1000 se jette dans le vide au ralen­ti depuis les hau­teurs de la route pour chas­s­er l’ado­les­cent. La folie destruc­trice de la machine s’in­car­ne com­plète­ment dans la démesure et l’am­pleur de la course-pour­suite. La vérité du T‑800 se révèle au con­traire dans la con­stance héroïque de son corps gigan­tesque, lui qui tra­verse épique­ment tous les dan­gers pour sauver John, avançant sans ciller sous l’im­pact des balles, lui dont le vis­age et les mem­bres par­tent stoïque­ment en lam­beaux dans une lutte acharnée con­tre le T‑1000. À l’in­verse, le robot exter­mi­na­teur, fait de métal liq­uide, se définit par son art du sim­u­lacre et du men­songe, lui qui est capa­ble de copi­er tout ce qu’il touche.

La poésie des éléments

C’est bien cet être de mer­cure resplendis­sant qui est à la fois un enjeu majeur de la nar­ra­tion (com­ment élim­in­er un corps capa­ble de tou­jours se reformer ?) et du spec­ta­cle visuel. Ce qui impres­sionne cer­taine­ment le plus, ce sont les séquences de mor­ph­ing (aus­si con­sid­érable­ment raje­u­nies par la restau­ra­tion numérique) où la fig­ure du T‑1000 transparaît flu­ide­ment sous celle d’un autre. Con­fon­dus avec une flaque d’eau, le vis­age impas­si­ble puis la sil­hou­ette tout entière du T‑1000 sur­gis­sent à même un sol car­relé. James Cameron fut alors le pre­mier à créer entière­ment numérique­ment des per­son­nages, grâce à la col­lab­o­ra­tion d’In­dus­tri­al Light and Mag­ic (un an plus tard, l’en­tre­prise créait la plu­part des dinosaures de Juras­sic Park). Ni tout à fait aque­ux, ni tout à fait ter­restre, le T‑1000 pro­longe la fasci­nante poé­tique des élé­ments déjà présente dans le per­son­nage d’ex­trater­restre d’Abyss, le précé­dent film de James Cameron. La créa­ture au corps translu­cide, aqua­tique et lumineux y alli­ait elle aus­si de manière spec­tac­u­laire le solide et le liq­uide. Quant au T‑1000, les balles lais­sent sur lui des auréoles de métal bril­lant, comme de minus­cules ondes de choc à la sur­face de l’eau ; son corps fendu en deux par une barre métallique s’é­carte comme une corolle de fleur, avant de se refon­dre en un seul geste. Le feu et la glace s’y affron­tent égale­ment : le corps cryo­génisé du Ter­mi­na­tor assas­sin, brisé en mille morceaux, se rassem­ble à nou­veau sous l’ef­fet de la chaleur d’une vaste usine métal­lurgique. Pour racon­ter le cauchemar prométhéen d’une human­ité asservie par sa pro­pre tech­nolo­gie, James Cameron donne au réc­it une puis­sante dimen­sion cos­mique, où, comme dans un poème hal­lu­ciné de Rim­baud, s’il­lus­tre géniale­ment le vaste dérè­gle­ment du monde. L’ensem­ble du film est tra­ver­sé par cette alter­nance oxy­morique entre un univers froid et bleuté, dom­iné par l’in­for­ma­tique et la tech­nolo­gie à haute dose (même Sarah Con­nor, internée dans un asile au bleu pâle clin­ique, sera envi­ron­née d’écrans et de caméras de sur­veil­lance), et un vrai fes­ti­val pyrotech­nique d’ex­plo­sions enflam­mées. Étrange para­doxe : pour exprimer l’an­goisse d’un monde gou­verné par les machines, la créa­tion spec­tac­u­laire de James Cameron dépend plus qu’au­cune autre d’une débauche inno­vante et vir­tu­ose d’ef­fets spé­ci­aux. Au fond, le T‑800, c’est le cinéaste lui-même — un cheval de Troie de l’ère de la tech­nique qui en exploite tous les pos­si­bles pour l’amen­er à quelque chose d’autre : une œuvre d’art, tout sim­ple­ment.