Et main­tenant ? C’est la ques­tion que l’on se posait au sor­tir de La Voie de l’eau. Si le film était très beau, il lais­sait peu de per­spec­tives pour imag­in­er le futur de la fran­chise Avatar, ani­mé par le désir prég­nant (du moins dans les deux précé­dents volets) de touch­er du doigt le ravisse­ment d’une pre­mière fois. Le film s’achevait d’ailleurs sur une note ambiva­lente, entre un rejeu légère­ment déce­vant du dernier plan du Avatar orig­inel (une paire d’yeux fix­ant la caméra en même temps qu’elle s’ouvrait au monde) et une com­mu­nion poignante de Sul­ly avec son fils aîné mort au com­bat. De feu et de cen­dres com­mence là où le précé­dent volet s’éteignait : moins dans la célébra­tion hédon­iste d’une jouis­sance à vivre sur Pan­do­ra que dans une ver­sion alter­na­tive de la planète sem­blable à des limbes, où vivants et morts peu­vent momen­tané­ment se retrou­ver. C’est l’heure du deuil. Point de départ pas­sion­nant : Cameron aurait pu acter que l’innocence était pour de bon finie ; qu’il lui faudrait désor­mais aban­don­ner la pléni­tude des com­mence­ments recom­mencés pour embrass­er un sen­ti­ment nou­veau, celui d’une perdi­tion. Dans un pre­mier temps, sa mise en scène ordi­naire­ment très nette ne s’attelle pas à mag­ni­fi­er la flo­re extrater­restre, mais plutôt à déchir­er les plans par des change­ments de focale heurtés, mesurant la dis­tance qui se creuse entre les per­son­nages. Sul­ly se tait, quand Neytiri som­bre dans un mélange de tristesse aiguë et de névrose raciste à l’égard des humains, respon­s­ables de la mort de son enfant.

Sauf que, évidem­ment, ce film-là n’est pas pos­si­ble, pour des raisons à la fois économiques – imag­ine-t-on Dis­ney sor­tir un film de deuil de 3h17 des­tiné à rap­porter au moins deux mil­liards de dol­lars ? –, et liées à la nature même de la saga, qui n’a jamais réelle­ment reposé sur les aven­tures de Sul­ly et de ses amis. Avatar est à ce titre une fran­chise curieuse : son poten­tiel d’attraction ne repose pas sur son « univers » (à l’inverse, dis­ons, de Star Wars ou d’Har­ry Pot­ter) ni sur ses per­son­nages, mais sur une promesse d’inédit tech­nique (la 3D en 2009, le HFR en 2023) et de grand spec­ta­cle orchestré par un spé­cial­iste de la ques­tion. Sur ce point, force est de con­stater que De feu et de cen­dres est le pre­mier Avatar qui ne mar­que aucun renou­veau tech­nologique ; il témoigne même d’une cer­taine régres­sion, ou du moins ampli­fie une lim­ite de La Voie de l’eau : son usage du HFR vari­able (oscil­lant entre 24, 48 et 60 images par sec­onde). Si le deux­ième volet affichait en la matière quelques bizarreries de mon­tage – au cœur d’une même scène d’action, le nom­bre d’images repas­sait par­fois à 24 par sec­onde sans que l’on com­prenne pourquoi –, il fai­sait aus­si de ce dis­posi­tif élas­tique le fer­ment d’un véri­ta­ble ver­tige, le décu­ple­ment des frames ayant valeur de tra­ver­sée du miroir vers un autre rap­port sen­soriel au monde – cf. la pre­mière plongée sous-marine. Mais ici, il n’y a pas une scène, pas un plan où les oscil­la­tions du HFR ouvrent sur une idée pro­pre­ment formelle ; pire, le retour ponctuel aux 24 images par sec­onde pro­duit la sen­sa­tion d’une pénible sac­cade. Cette impres­sion d’un mon­tage brouil­lon, on la sent aus­si plus large­ment à l’échelle du réc­it et du grand assem­blage qu’il opère : jamais un film de Cameron n’avait paru à ce point avancer laborieuse­ment, dans un éclate­ment de lignes nar­ra­tives qui rap­proche ce nou­v­el Avatar du tout-venant du block­buster hol­ly­woo­d­i­en, con­t­a­m­iné par le mod­èle du mon­tage alterné fixé par Le Seigneur des anneaux de Peter Jack­son et l’influence de l’écriture sérielle.

Sur les cendres du blockbuster numérique

Que racon­te donc ce troisième Avatar, puisqu’il n’est pas le réc­it d’un deuil, ni d’un recom­mence­ment ? Là où La Voie de l’eau ambi­tion­nait à peine tacite­ment de remak­er le pre­mier volet en mieux, De feu et de cen­dres essaie quant à lui de refaire La Voie de l’eau. Et quand on dit refaire, c’est refaire en moins bien, en mul­ti­pli­ant des micro-scènes filmées à l’identique (l’incendie d’un vil­lage, la chas­se au tulkun, une attaque de mon­stres sous-marins, etc.) et des blocs entiers ; l’affrontement final, décalque pas très inspiré de celui du précé­dent volet. Les nou­veautés sont rares : une belle bataille aéri­enne inspirée de Mad Max : Fury Road où la mise en scène de Cameron s’amuse d’un foi­son­nement de matières, une tribu belliqueuse de Na’vis con­tin­u­ant de tiss­er (mais cette fois de manière soulignée) des liens entre Pan­do­ra et l’héritage du west­ern… et c’est à peu près tout. On s’en moquerait si le film creu­sait un sil­lon sin­guli­er, car la force d’un met­teur en scène ne réside pas dans son imag­i­naire, en par­ti­c­uli­er pour Cameron[1], mais dans son écri­t­ure. Il y a par exem­ple un monde entre les nou­velles de Love­craft et celles des auteurs qui ont décidé de pro­longer sa mytholo­gie ; un monde qui s’appelle le style. On l’écrit dès lors avec beau­coup de tristesse : De feu et de cen­dres laisse entrevoir à quoi ressem­blerait un Avatar réal­isé par quelqu’un d’autre que James Cameron. Ou pour aller plus loin encore : par un maître d’œuvre plutôt que par un cinéaste.

Cette fois, Cameron s’est donc plan­té. Et avec son échec, c’est un con­stat, pas moins triste, qui s’affirme : la fin d’un cer­tain âge d’or du block­buster numérique, envis­agé comme un ter­rain de jeu pour inve­stir les pos­si­bil­ités offertes par de nou­veaux out­ils. Ce champ du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en était déjà qua­si mort depuis la fin des années 2010 ; on sait main­tenant que La Voie de l’eau, plutôt que la promesse d’un renou­veau, tenait davan­tage du chant du cygne. Quant à Cameron, on lui souhaite de pass­er à autre chose, tant il paraît clair que Pan­do­ra ne le stim­ule plus beau­coup. De feu et de cen­dres a beau s’achever sur la célébra­tion des deux corps les plus mutants du réc­it, vais­seaux d’un tran­shu­man­isme recon­fig­uré, il s’agit de son ouvrage le plus générique. Un adjec­tif qu’on n’aurait jamais pen­sé accol­er un jour à un film de James Cameron.

Notes

Notes
↑1 C’est mal­heureux à dire, mais la fadeur de ce troisième volet ne fait que ren­dre plus sail­lantes les faib­less­es de l’imaginaire d’Avatar, allè­gre­ment ciblées par les détracteurs de Cameron lors de la sor­tie de La Voie de l’eau : tro­pisme pour les bidass­es, famil­ial­isme un peu lour­dingue, etc. On peut tou­jours con­sid­ér­er ces élé­ments comme sec­ondaires dans le ratage du film, mais la mise en scène ne les con­tre­bal­ance plus.