Dans la foulée du méta-match en dou­ble Batman/Superman ver­sus Cap­tain America/Iron Man (soit : DC con­tre Mar­vel), et alors que les regards sont logique­ment tournés vers Cannes, le dis­cret X‑Men : Apoc­a­lypse de Bryan Singer, 234 mil­lions de dol­lars au comp­teur, passerait presque inaperçu. De quoi se deman­der si cinquante-deux mer­cre­dis par ans suf­firont à insér­er les mul­ti­ples échéances d’un genre plus que jamais inus­able. Ce n’est pas que l’on soit con­tre, les morveux d’aujourd’hui rumineront sans doute leur Iron Man d’enfance avec le même regard vit­reux que quand on se mate, dis­ons, Over the Top un lende­main de cuite, mais manque au super-hero movie quelque chose d’essentiel au com­postage défini­tif de son hégé­monie cul­turelle : des stars. Cela dit, à l’heure du virage vers l’union sacrée des héros – fil con­duc­teur des trois mastodontes print­aniers, dans le sil­lage des suc­cès d’Avengers –, la décap­i­ta­tion des têtes d’affiches n’est peut-être pas une coïn­ci­dence.

Niveau vedettes, mal­gré son cast­ing cinq étoiles, ce n’est pas cet X‑Men : Apoc­a­lypse qui nous fera dire le con­traire. Para­doxe en apparence : car mal­gré sa palan­quée de noms flat­teurs, aucuns des Fass­ben­der (qui, passé son quart d’heure trag­ique, sem­ble errer en se deman­dant ce qu’il fout là), Jen­nifer Lawrence, James McAvoy, Oscar Isaac ou Hugh Jack­man n’y brille. Cha­cun vient docile­ment s’amalgamer dans une pelote de sous-intrigues inter­dis­ant la petite marge per­for­ma­tive qui avait mise, à titre d’exemple, le Tobey Maguire des pre­miers Spi­der-Man sur orbite. À cela, on le sait, deux caus­es : la pre­mière, prosaïque, réside dans la surenchère con­séc­u­tive à l’épuisement du cat­a­logue de per­son­nages indi­vidu­els ; la sec­onde, idéologique et par­tielle­ment enchevêtrée à la pre­mière, tient à la vogue des films de bande – squads, crews, teams, bref, à la con­ver­gence démoc­ra­tique des égos (pour ne pas dire des luttes, si si). C’est pourquoi l’ère Oba­ma, bien plus que celle de Bush qui les avait vus naître, com­mandait logique­ment le retour des X‑Men : cette com­mu­nauté de parias divisée en deux camps, opposant d’un côté les paci­fistes sous l’égide de Charles Xavier, et de l’autre la vengeance fas­cisante dans le giron du belliqueux Mag­ne­to (relec­ture comics des deux facettes du mil­i­tan­tisme noir : Luther King con­tre Mal­colm X). Depuis 2008, à Hol­ly­wood, l’heure n’est donc plus aux exploits per­son­nels du Bat­man de Nolan (héros droiti­er du reg­istre qui dis­paraît dans l’entre-deux man­dats d’Obama) ; l’époque est au repli stratégique et à l’union des forces en présence – com­pren­dre : de toutes les com­mu­nautés. Or, ce qu’il y a de bien chez les X‑Men, c’est qu’à la dif­férence de la fran­chise Avengers – qui ne sait plus dans quelle galax­ie fouin­er ses ter­ror­istes inter­sidéraux –, le péril vient tou­jours, lucide­ment, de l’intérieur.

Intérêt gâché

C’est ain­si qu’en nouant le des­tin du genre à celui de la nation tout entière, cet X‑Men : Apoc­a­lypse s’avère, à l’instant «t» de sa sor­tie, plus intéres­sant que prévu : soit le réveil d’un Prométhée (Sabah Nur, père des X‑Men, jadis trahi par les hommes) qui, con­statant que per­son­ne ne croit plus en lui, se voit con­traint de nar­rer sa pro­pre légende – voilà pour le des­tin du film de super-héros, con­damné à remâch­er sa mytholo­gie comme un chew­ing-gum usagé, au risque, à terme, de la ren­dre insipi­de. Or, ici, le pro­jet de tab­u­la rasa de notre bad guy (Oscar Isaac, mécon­naiss­able sous ses pos­tich­es pour­raves façon “Teal’c” dans Star­gate) vient se heurter au lead­er­ship du Pro­fesseur Xavier, par­venant à ral­li­er tous les X‑Men à sa cause. En plein cœur des pri­maires améri­caines, c’est peu dire que ce jail­lisse­ment d’une men­ace intes­tine trou­ve dans l’élan sol­idaire affiché con­tre Trump (fig­ure sémi­nale du gold­en boy érigée en men­ace con­tre la démoc­ra­tie) un reflet cri­ant de ressem­blance. Et c’est comme ça que les block­busters trou­vent encore grâce à nos yeux : à défaut d’émerveiller, ils sus­ci­tent un petit intérêt d’exégète. Pour autant, per­son­ne n’est dupe, et à sup­pos­er qu’il en ait eu con­science, aucune intu­ition ne dis­pen­sait Bryan Singer de faire un bon film.

Prob­lème : depuis Avengers, les réc­its de super-héros next gen appliquent tous la même recette. X‑Men : Apoc­a­lypse se con­tente ain­si de refaire le précé­dent en plus mon­u­men­tal (X‑Men : Days of Future Past, pour­tant déjà goin­fre), avec com­pile de clins d’œil – l’histoire se passe en 1983, au moment du Retour du Jedi – et brico­lage all inclu­sive de pop-cul­ture. Au point de s’ouvrir sur un péplum égyp­tien, d’envoyer mille faire-part à George Lucas, de look­er ses pro­tag­o­nistes en punks à chiens, de faire de “Mys­tique” une Angela Davis pour mutants et d’orchestrer un cli­max com­plète­ment foireux dont le bou­quet final, sorte de Kaméhaméha façon San­go­han, ressem­ble telle­ment à l’épilogue du com­bat con­tre “Cell” qu’on se demande si la référence à Drag­on Ball Z est si for­tu­ite que ça… Bref, appuyé sur un foutoir de béquilles cita­tion­nelles, le métis­sage finit fatale­ment par tourn­er à vide. Lim­ite à quoi s’ajoute ce drôle de pro­gramme bib­li­co-bor­délique, égale­ment com­mun aux deux films cités en intro, con­sis­tant à bousiller deux bonnes heures d’installation méthodique (déroule­ment soigné des enjeux et close up sur les drames intimes de cha­cun – seg­ments, ici, plutôt con­va­in­cants) par un destruc­tion porn vom­i­tif en diar­rhée d’images de syn­thèse. Dif­fi­cile de dire ce qui est pire entre ça et l’esprit de con­nivence, obtenu à grand ren­fort de blagounettes auto-par­o­diques, dont Dead­pool s’est récem­ment fait la coqueluche. Car, quoique mod­érée, l’allégeance de Bryan Singer à cet esprit du temps (beurk) est d’autant plus regret­table que sa série des X‑Men a tou­jours été l’une des rares à équili­br­er la décep­tion sys­té­ma­tique des bou­quets fin­aux par un univers plus réal­iste et con­trasté que la moyenne – mélange de teen movie et de beat’em all en bunkers décrépis, qui la détachait un peu du lot. Mais cette fois-ci rien n’y fait, et sous l’enrobage d’origine, parse­mant çà et là ses petites touch­es de noirceur, le film a bien le goût de son époque : celui, juste­ment, d’une énième pâtée pour fan­boys.