Lestée d’un des héros les moins charis­ma­tiques de la galax­ie Mar­vel, la licence Cap­tain Amer­i­ca pour­suit mine de rien son bon­homme de chemin avec la régu­lar­ité d’un métronome : First Avenger en 2011, The Win­ter Sol­dier en 2014, Civ­il War en 2016. Troisième opus de la série, ce Civ­il War élar­git le spec­tre de sa mobil­i­sa­tion super-héroïque en con­vo­quant une myr­i­ade de col­lants en latex, pro­thès­es mus­clées et autres cos­tumes étranges. Cap­tain Amer­i­ca s’apparente désor­mais à un opus des Avengers dont le focus aurait été détourné de la tri­ade Iron Man-Thor-Hulk pour se cen­tr­er sur le qua­trième, Steve Rogers (a.k.a. Cap­tain Amer­i­ca). Alors que le héros (Chris Evans) appa­rais­sait fade et mono­lithique face au charis­ma­tique et pétu­lant Tony Stark (Robert Downey Jr), sa mise au cen­tre du jeu sem­ble au con­traire le mag­né­tis­er. Car si le film renoue avec le cahi­er des charges action-humour imposé par la licence, il se plaît aus­si à incar­n­er les dilemmes moraux que l’on a pu voir chez DC Comics avec la trilo­gie Bat­man de Christo­pher Nolan : le super-sol­dat au ser­vice des valeurs de l’Amérique se trou­ve propul­sé au cœur d’une prob­lé­ma­tique géopoli­tique, celle de la cri­tique de l’interventionnisme et de ses dom­mages col­latéraux.

Géopolitique des héros

Après plusieurs batailles cat­a­clysmiques gag­nées par les Avengers, la com­mu­nauté inter­na­tionale s’émeut des vic­times inno­centes provo­quées par les con­flits épiques (et pix­el­lisés) de ses héros, et cherche, à l’occasion d’une ultime con­fronta­tion qui fait débor­der le vase, à réduire leur autonomie en les plaçant sous le con­trôle du con­seil de sécu­rité de l’ONU. Les Avengers sont divisés : un groupe, mené par Tony Stark, priv­ilégie la dére­spon­s­abil­i­sa­tion que représente le tam­pon ONU ; une minorité, rangée der­rière Steve Rogers, clame l’indépendance d’action et la respon­s­abil­ité qui va avec. Désor­mais hors-la-loi, Cap­tain Amer­i­ca doit démas­quer le com­plot qui se noue autour de lui et tenir, mal­gré l’adversité, la pos­ture qu’il croit juste. En retour­nant les sit­u­a­tions et en inver­sant les affinités du spec­ta­teur, Civ­il War se pare d’une moder­nité que l’on trou­ve dans la fic­tion télé con­tem­po­raine (Game of Thrones, House of Cards…) et que l’on peinait à voir portée au ciné­ma, en par­ti­c­uli­er chez les super-héros. Iron Man, désor­mais injuste et borné, perd la sym­pa­thie du spec­ta­teur, tan­dis que le méchant de Win­ter Sol­dier est désor­mais une attachante vic­time. Le dis­cours géopoli­tique, intrin­sèque à la licence de Cap­tain Amer­i­ca, passe au cen­tre de la fic­tion, oppose les per­son­nages, et les dilemmes d’antichambre, par­fois un peu ver­beux, s’incarnent rapi­de­ment en action.

Conflit homérique

Alors que dans The Dark Knight, la respon­s­abil­ité toute spin­oziste du puis­sant au pou­voir (l’idée que l’exercice du pou­voir peut entr­er en con­tra­dic­tion avec la recherche d’une jus­tice absolue) était incar­née par le dilemme d’un seul, cette dialec­tique portée au niveau du groupe est l’occasion d’une mise en scène jouis­sive de l’affrontement inter-héros. Dès lors, comme le sug­gère le sous-titre de « Guerre civile », la con­flict­ual­ité est moins amenée par un élé­ment extérieur que par cer­tains mem­bres des Avengers – et heureuse­ment. Certes, il y a un bad guy manip­u­la­teur à l‘origine de la divi­sion du groupe ; mais son rôle reste mineur en com­para­i­son de cer­tains Ultrons que l’on a pu voir précédem­ment. Ce choix sauve le film d’une adver­sité risquée, sou­vent ridicule et ampoulée (même si Loki, dans le pre­mier Avengers, por­tait au con­traire une grande part du suc­cès du film), et le mène sur un ter­rain neuf. Les frères Rus­so con­stru­isent patiem­ment (et peut-être un peu trop lente­ment) l’opposition, con­duisant l’arche nar­ra­tive à un pre­mier cli­max avec l’affrontement épique entre la douzaine de super-héros dans un aéro­port berli­nois. Cette longue scène, som­met de la for­mule Mar­vel, tra­vaille les pro­priétés sur­na­turelles de chaque héros, jouant maligne­ment de leurs forces et faib­less­es dans une équa­tion mus­clée à somme nulle. La rigueur du ter­rain (le tar­mac nu de l’aéroport) exac­erbe la pureté de l’affrontement, con­cen­tre l’attention sur la mécanique du com­bat et l’inter neu­tral­i­sa­tion de ses héros. La réus­site est d’autant plus remar­quable qu’une majorité des per­son­nages sont sec­ondaires dans l’iconographie, et que la con­vo­ca­tion d’un jeune Spi­der-Man dans l’univers est pré­texte à un jeu d’admiration mutuelle entre héros (au-delà de l’annonce pro­mo­tion­nelle d’un ultime reboot de la fran­chise). Le dernier tiers du film réduit le bouil­lon à sa sub­stan­tifique moelle, élim­i­nant peu à peu les aspérités jusqu’à l’affrontement ultime entre Iron Man et Cap­tain Amer­i­ca. Ce sec­ond cli­max, rehaussé de reproches per­son­nels entre héros, clôt le film sur une note dra­ma­tique plus psy­chologique.

Si le film donne rai­son à Cap­tain Amer­i­ca et à son sens intu­itif de la jus­tice (lais­sant enten­dre qu’un esprit jus­tici­er éclairé – les États-Unis – aura tou­jours rai­son d’intervenir), il intro­duit néan­moins suff­isam­ment de con­tra­dic­tion pour porter un doute moral et poli­tique sur l’action des Avengers et sauve le film d’une pen­sée légitimiste aveu­gle et prob­lé­ma­tique (l’Amérique comme gen­darme du monde). Au-delà d’une lec­ture idéologique, il faut surtout saluer la capac­ité des réal­isa­teurs à invo­quer dans une con­fig­u­ra­tion de nature et d’échelle inédite ce que les héros savent faire de mieux : l’usage de leurs pou­voirs.