À ceux qui assim­i­lent le ciné­ma de Demy à l’im­age lisse et écla­tante de villes ternes méta­mor­phosées par le Tech­ni­col­or et les décors ruti­lants de Bernard Evein, à ceux qui n’y trou­vent qu’une can­deur un peu suran­née de jeunes filles en fleur, il faut voir La Baie des anges. Moins lyrique et moins sucré que Les Para­pluies de Cher­bourg – que Demy ne par­ve­nait alors pas à financer –, moins pop qu’i­con­o­claste, ce deux­ième long métrage écrit à l’ar­rachée décalque les élé­ments nar­rat­ifs et styl­is­tiques de Lola pour en accentuer plus encore les con­trastes.

De la côte Atlan­tique à la Côte d’Azur, des ports indus­triels aux ports de plai­sance, des cabarets aux casi­nos, les marins con­tin­u­ent de hanter les bars de nuit, les femmes de se con­sumer dans la pas­sion – de l’amour ou du jeu, et les jeunes hommes de chercher dans l’hori­zon mar­itime et les amours sans lende­main une échap­pée à une vie besogneuse et con­formiste. « Dieu nous préserve des joueurs » dis­ait madame Desnoy­ers à Roland Cas­sard dans Lola, comme en écho à la préven­tion pater­nelle qui, dans La Baie des anges, défend à un fils morose et employé de banque d’aller chercher for­tune dans les casi­nos. L’im­pa­vide Jean – Claude Mann, qu’on retrou­vera dans L’Ar­mée des ombres et India Song – indo­lent par nature et indif­férent par ennui, se laisse pour­tant entraîn­er par un col­lègue dans l’u­nivers feu­tré des jeux d’ar­gent, avec le vague espoir d’échap­per au des­tin sans enver­gure de son père hor­loger.

Si les réc­its fausse­ment naïfs et les mon­des pop­u­laires des films de Demy for­ment une espèce de comédie humaine ciné­matographique[1], les femmes en sont sans aucun doute les mail­lons les plus remar­quables. À Lola, fan­tasque Anouk Aimée en guêpière noire, suc­cède Jack­ie Demaistre, bour­geoise déchue et mère indigne, incar­née par une Jeanne More­au vam­pirisante et vénéneuse en blonde per­ox­y­dée et tailleur Pierre Cardin. L’âpre noir et blanc du film n’en­gage aucune­ment une esthé­tique par défaut – aurait-on refusé à Demy de tourn­er en Tech­ni­col­or, il n’au­rait mieux su tir­er prof­it de cette con­trainte – tant le blanc s’y étale comme une couleur infer­nale. La pel­licule se trou­ve con­t­a­m­inée par la lumière aveuglante de la baie des anges, et il n’y a guère que les casi­nos et la nuit pour offrir un refuge aux rayons de ce soleil meur­tri­er.

Il est pour­tant remar­quable que ces lieux de perdi­tion n’ap­pa­rais­sent jamais chez Demy sous le sceau d’une fas­ci­na­tion clin­quante ou au con­traire d’un moral­isme qui en con­damn­erait par avance les joueurs ; mieux, l’ar­gent qui règle les mis­es et les espoirs de ces flam­beurs inas­sou­vi­bles, s’avère aus­si l’ob­jet de leur mépris. Dans cette atti­tude presque anar­chiste de Jeanne More­au à l’é­gard de la final­ité du jeu – les sommes invraisem­blables qu’on peut gag­n­er et per­dre en quelques chanceux ou mal­heureux coups de dés – s’ex­prime aus­si la pas­sion con­sumante qui voue les amants à l’en­fer d’un éter­nel recom­mence­ment. Puisque rien n’a de valeur, il faut brûler la chan­delle par les deux bouts. Olivi­er Père et Marie Col­mant n’ont pas tort de voir dans La Baie des anges « une ver­sion mod­erne d’Or­phée, où les casi­nos rem­pla­cent les portes des Enfers, entrou­vertes par un per­son­nage de joueur nom­mé Caron en référence au passeur du Styx de la mytholo­gie grecque »[2]. La con­clu­sion opti­miste de cette romance dan­gereuse pour­rait requal­i­fi­er le film sous l’e­spèce d’un appren­tis­sage de l’amour et de la respon­s­abil­ité mutuelle du cou­ple. Il en va tout autrement. De cou­ple il n’est ici ques­tion que dans la mesure où la chance est avec eux – c’est d’ailleurs la seule rai­son, oppor­tuniste comme tous ses actes, qui lie Jack­ie à Jean – et l’im­age qui reste de leur idylle est celle des vis­ages côte à côte con­cen­trés sur la danse des chiffres de la roulette. Un dou­ble jeu de l’amour et du hasard, mené par des tricheurs, sans bien­séance ni sen­ti­ments.

Notes

Notes
↑1 C’est du moins l’hy­pothèse d’O­livi­er Père et Marie Col­mant dans le livre qu’ils con­sacrent à Jacques Demy aux édi­tions de la Mar­tinière (2010).
↑2 Ibi­dem, p. 54.