Une des scènes les plus spec­tac­u­laires de L’Ar­mée des ombres est aus­si une de celles qui traduisent au mieux la vision rad­i­cale­ment désen­chan­tée de son auteur. Lyon, fin 1942 ou début 1943. Pris­on­nier des SS, le résis­tant Philippe Ger­bier (Lino Ven­tu­ra : vieil­li, à demi éteint, for­mi­da­ble) se pré­pare à être exé­cuté selon un pro­to­cole des plus sadiques. Lui et d’autres pris­on­niers sont con­traints à courir dans un long couloir souter­rain tan­dis que dans leur dos, une mitrailleuse les canarde ; à quiconque arriverait vivant au bout, il n’est guère promis qu’un sur­sis. Ger­bier se refuse à croire à cette mas­ca­rade, tente de garder les pieds rivés au sol, mais la loi des bour­reaux est la plus forte, il cour­ra comme les autres. Pour une scène pareille, on anticipe aisé­ment une orches­tra­tion savante du sus­pense, où le spec­ta­teur con­scient du dan­ger mor­tel serait dans l’ex­pec­ta­tive du salut du per­son­nage, de savoir par quel moyen il pour­rait bien s’en tir­er. Mais L’Ar­mée des ombres ne mange pas de ce pain-là. On ne sait trop pourquoi Ger­bier court finale­ment, pour en finir ou pour pou­voir y croire, et pour­tant on ne se prend pas à atten­dre une fin mirac­uleuse, mais une fin tout court — l’e­spoir sur lequel joue l’en­ne­mi est si dérisoire. De ce fait, le sauve­tage qui vient in extrem­is arracher Ger­bier à ce sup­plice n’ap­pa­raît pas seule­ment improb­a­ble mais inespéré. Et l’on con­state par la suite que, pas plus que l’e­spoir de s’en sor­tir n’ex­is­tait vrai­ment, la remise en selle du résis­tant ne sig­ni­fie l’e­spoir d’une activ­ité revig­orée — tout au plus la relance d’une rou­tine qui touche moins au com­bat qu’à la survie.

Légende grise

Depuis la paru­tion à Alger en 1943 du roman L’Ar­mée des ombres de Joseph Kessel, Jean-Pierre Melville nour­ris­sait le pro­jet d’en faire un film. Coïn­ci­dence ou con­science du temps : 1969, l’an­née où le pro­jet devient réal­ité, est une année-charnière. Charles De Gaulle vient de quit­ter la prési­dence de la République, et le mythe inspiré par lui d’une France majori­taire­ment résis­tante pen­dant l’Oc­cu­pa­tion touche à sa fin, pour être sévère­ment bat­tu en brèche deux ans plus tard dans le doc­u­men­taire Le Cha­grin et la Pitié de Mar­cel Ophüls. Le gaulliste Melville, on s’en doute, ne vise pas une remise en ques­tion aus­si vio­lente, ce que d’au­cuns lui reprocheront à l’époque. Dans les Cahiers du ciné­ma en par­ti­c­uli­er, un vir­u­lent Jean-Louis Comol­li voit dans la sobriété melvil­li­enne une affec­ta­tion de dig­nité qui servi­rait à enlu­min­er une vision solen­nelle de la Résis­tance et même de la fig­ure gaulli­enne (qui appa­raît briève­ment dans une séquence à Lon­dres) — soit “la résis­tance telle que jouée et vue par les gaullistes, et le pre­mier et plus bel exem­ple ciné­matographique de l’Art gaulliste, fond et forme”[1].

S’il est dif­fi­cile de nier qu’il y a dans L’Ar­mée des ombres un respect proche de la déférence envers ses per­son­nages, il l’est aus­si, avec le recul, de voir en quoi ce respect relèverait d’une soumis­sion à une idéolo­gie, de ne voir dans le soin de la mise en scène que cette forme d’a­cadémisme décrite par le cri­tique, et de ne pas voir, à l’in­verse, en quoi la démarche de Melville prend ses dis­tances vis-à-vis du mythe. Pour com­mencer, il n’a pas été si courant, avant lui bien qu’après le roman de Kessel, de dépein­dre la Résis­tance aus­si exclu­sive­ment comme un réseau de mar­gin­aux, d’hommes traqués. On ne ver­ra pas ni sab­o­tages ni meurtres d’Alle­mands ou de col­la­bos : ici, l’en­ne­mi n’est pas celui qu’on tue mais celui qui veut vous tuer. Les actions d’é­clat de Ger­bier et ses hommes sont à usage pure­ment interne : sauve­tages, réus­sis ou man­qués, de cama­rades, et exé­cu­tions de traîtres (un avéré, pathé­tique et digne de pitié, dont le meurtre sera laborieux ; et une soupçon­née dont on ne saura jamais si elle était coupable ou non[2]). Théorique­ment soudés par une cause com­mune, les résis­tants lut­tent avant tout pour la pro­pre cohé­sion de leurs rangs. L’idéal qu’ils por­tent se résume au fond à cet instinct gré­gaire dans la tour­mente : compter les troupes, rester unis jusque dans la dis­per­sion. Aus­si l’in­ter­mède lon­donien, où De Gaulle (seul per­son­nage his­torique explicite­ment représen­té, autre détail qui a dû faire tiquer les anti-gaullistes) fait Com­pagnon de la Libéra­tion le “Grand Patron” de la Résis­tance, n’est-il qu’une accalmie fausse­ment ras­sur­ante autour de la fig­ure fédéra­trice, qui para­doxale­ment ramène les hommes de l’om­bre à leur fragilité (accen­tuée, presque ironique­ment, par la grande taille du Général) et à leur soli­tude (à laque­lle Ger­bier fait face peu après, dans ce pub où il ne peut que con­tem­pler tac­i­turne­ment les femmes présentes).

Tous seuls

Melville, on l’a dit, ne cherche pas à égratign­er la légende, mais à con­ter une autre, le ver­so de celle qui ras­sure jusque-là le pub­lic. Ses per­son­nages ont l’ef­face­ment de ceux qui se sont don­nés à une cause et qui à présent se rac­crochent aux objec­tifs immé­di­ats pour sur­vivre, mais le cinéaste, tout en restant atten­tif à leur présence con­cret, leur super­pose un autre réc­it où il en fait des sil­hou­ettes dis­tantes, hors du monde, déjà absorbés dans un imag­i­naire (celui de leurs idées ?), avec cette voix-off qui se charge de combler des ellipses de leurs actions, des con­séquences et du prix payé. Même le style du cinéaste y par­ticipe, avec notam­ment cet usage du zoom comme si il était dif­fi­cile d’é­val­uer la dis­tance où filmer ces hommes, de choisir de rester proche ou à dis­tance d’eux. Une légende s’écrit, mais ses acteurs n’en sont pas pour autant des héros à pro­pre­ment par­ler. Le seul d’en­tre eux qui com­met un acte s’ap­parentant à de l’héroïsme, c’est Jean-François (Jean-Pierre Cas­sel), celui qui ignore que son pro­pre frère, philosophe placide (Paul Meurisse), est aus­si son “Grand Patron”, et qui écrit à la Gestapo une let­tre anonyme où il se dénonce lui-même, pour une rai­son que le film ne laisse paraître qu’au moment où c’est fini pour lui : met­tre fin aux souf­frances d’un autre cama­rade empris­on­né, accen­tu­ant par là même la désagré­ga­tion du groupe. Le spec­ta­teur ne le com­prend qu’au dernier moment ; les autres per­son­nages, eux, ne le com­pren­dront jamais. Une vérité cru­elle sur l’héroïsme, le vrai, celui qui fait entr­er dans les légen­des : même en com­mu­nauté, il reste une ini­tia­tive intime et soli­taire, et la nature du sac­ri­fice qu’il réclame dépasse l’en­ten­de­ment. Les car­tons fin­aux annonçant les morts vio­lentes du reste du groupe y revi­en­nent : tous mour­ront seuls.

Notes

Notes
↑1 Jean-Louis Comol­li, Cahiers du ciné­ma n° 216, octo­bre 1969, p. 63.
↑2 À Simone Sig­noret qui demandait à Melville si son per­son­nage Mathilde avait effec­tive­ment trahi, l’autre répon­dit : “Je ne sais pas, c’est toi qui le sais.”