Film con­sid­éré comme mineur dans la fil­mo­gra­phie d’Al­fred Hitch­cock, La Loi du silence con­cen­tre pour­tant toutes les thé­ma­tiques qui ont fait la force de son ciné­ma : trans­fert de cul­pa­bil­ité, frus­tra­tion sex­uelle et intro­spec­tion sont au menu de ce film servi par une mag­nifique pho­to et l’in­ter­pré­ta­tion magis­trale de Mont­gomery Clift.

La Loi du silence se rap­proche de L’In­con­nu du Nord-Express : l’en­jeu est con­stru­it autour du même proces­sus d’échange de meurtres, mais dans un con­texte rad­i­cale­ment dif­férent. Ici, le Père Logan (inter­prété par Clift) con­fesse Keller, son pro­pre employé. Ce dernier avoue avoir tué un homme pour lui soutir­er de l’ar­gent. Le prêtre décide de se taire afin de ne pas trahir la con­fes­sion. Mais la machine judi­ci­aire finit par se retourn­er con­tre lui, l’ac­cu­sant d’un crime qu’il pour­rait lui-même avoir souhaité afin de pro­téger son ex-fiancée Ruth (Anne Bax­ter). La crainte du scan­dale oblige « l’in­no­cent » à se com­pro­met­tre et à échang­er avec le véri­ta­ble meur­tri­er leurs respon­s­abil­ités indi­vidu­elles vis-à-vis du meurtre.

Dans un pre­mier temps, Logan se sub­stitue au meur­tri­er en se ren­dant sur les lieux du crime où la police l’au­torise à pénétr­er. Mais à par­tir de l’in­stant où deux petites filles iden­ti­fient le meur­tri­er par le port de sa soutane, cos­tume « féminin », l’im­age ecclési­as­tique perd de sa fonc­tion ras­sur­ante. La représen­ta­tion des dif­férentes églis­es devient menaçante, appuyée par les plans en con­tre-plongée et légère­ment décadrés, tan­dis que la police se rap­proche peu à peu du Père Logan. Le prêtre est finale­ment con­vo­qué mais encour­age les doutes autour de son impli­ca­tion dans le meurtre en refu­sant de fournir le moin­dre ren­seigne­ment à la police. L’homme de foi s’isole pro­gres­sive­ment de son entourage et se laisse pro­gres­sive­ment absorber par la sil­hou­ette vam­pirique de Keller. Dès que le prêtre révèle au véri­ta­ble meur­tri­er les soupçons qui pèsent sur lui, Keller entrevoit l’op­por­tu­nité de laiss­er Logan assumer toutes les respon­s­abil­ités de son crime. Lors du procès, l’in­ter­ven­tion du meur­tri­er en tant que témoin heurte Logan qui refuse finale­ment de cor­ro­bor­er sa ver­sion des faits. Il accepte le sac­ri­fice mais rejette le men­songe. Le doute sub­siste à tel point que le prêtre est jugé non coupable, con­tre l’avis du juge. L’im­pas­si­bil­ité avec laque­lle le Père Logan reçoit les événe­ments suc­ces­sifs laisse pré­sumer qu’il ne pour­ra se détach­er de Keller tant que ce secret les uni­ra.

Aux yeux de la pop­u­la­tion, le Père Logan est un per­son­nage ambiva­lent, dif­fi­cile­ment iden­ti­fi­able sur le plan sex­uel. Dés­in­vesti de toute rela­tion avec les femmes, il vit au sein d’une com­mu­nauté exclu­sive­ment mas­cu­line. La soutane con­fère à Logan une incon­testable féminité que les traits très fins et les yeux clairs de l’ac­teur Mont­gomery Clift vien­nent con­forter. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette soutane, qui le trahit aux yeux de la jus­tice, traduit sa pro­pre faute en tant qu’homme sex­ué, celle du renon­ce­ment, d’une mor­ti­fi­ca­tion dont le souci de rédemp­tion sous-entend l’ex­is­tence d’une faute. Le vête­ment en ques­tion nour­rit un évi­dent mys­tère autour du per­son­nage du prêtre, à la fois sig­ni­fi­catif de l’in­ter­dit sex­uel, tout comme il sus­cite para­doxale­ment une cer­taine curiosité autour du corps dis­simulé et qu’un seul geste suf­fi­rait à décou­vrir. Alfred Hitch­cock s’a­muse de cet inter­dit et de l’at­ti­rance qu’il sus­cite.

Le fait que cet homme puisse désor­mais ressem­bler à un ange asex­ué est d’au­tant plus énig­ma­tique qu’autre­fois, il était fiancé à Ruth. La jeune femme est la seule à appel­er le prêtre par son prénom, Michael, explic­i­tant l’in­tim­ité de leurs rap­ports passés. La chasteté aujour­d’hui pré­sumée de l’homme d’église est com­pro­mise par quelques révéla­tions qui font état d’une éventuelle liai­son entre Logan et la jeune femme après que celui-ci ait été ordon­né prêtre. M. Vilette, qui a fab­ulé sur la rela­tion exis­tant entre les deux jeunes gens, a con­traint Ruth au chan­tage afin que cette affaire ne soit pas révélée, con­sti­tu­ant par la même occa­sion un mobile pour le Père Logan. Le désir est con­damné coupable.

Les jurés, lors de leur délibéra­tion, insis­tent sur l’événe­ment, sig­nifi­ant leur refus de croire à l’en­gage­ment religieux du prêtre, per­suadés que ce dernier a trou­vé, selon les dires de l’av­o­cat général, « refuge dans la reli­gion » afin d’échap­per à ses pro­pres démons. Le prêtre se con­fronte directe­ment aux regards de la pop­u­la­tion à la sor­tie du tri­bunal. Jugé non coupable, il sort libre sur le plan juridique, mais pris­on­nier de tous ces yeux braqués sur lui. La caméra sub­jec­tive traduit le malaise de Logan devant faire face à une foule menaçante que le moin­dre inci­dent motiverait à le lynch­er. Dans l’e­sprit de la pop­u­la­tion, le Père Logan est tout sim­ple­ment coupable d’être silen­cieux et de ne pas leur ressem­bler, de con­trari­er la norme en main­tenant une cer­taine ambiva­lence.