Avant-dernier film bri­tan­nique avant un long exil améri­cain, Une femme dis­paraît est peut-être le pre­mier très grand film d’Al­fred Hitch­cock. Véri­ta­ble jeu de piste capa­ble de mélanger avec délice les gen­res, le film est une véri­ta­ble leçon de ciné­ma d’au­tant plus jubi­la­toire que s’y ajoute le plaisir puéril de par­ticiper à un Clue­do grandeur nature.

Le pre­mier plan d’un film d’Al­fred Hitch­cock est tout sauf le fruit du hasard. Celui d’Une femme dis­paraît est un long trav­el­ling avant plongeant dans les tré­fonds d’une petite ville du cen­tre de l’Eu­rope. La ville est une maque­tte minia­ture par­faite­ment recon­sti­tuée mais qu’im­porte, le par­ti-pris du maître du sus­pense étant celui de l’art du faux dans lequel s’agi­tent des fig­urines. Dès la pre­mière scène, celles-ci sont d’ailleurs toutes réu­nies dans le hall d’un hôtel où on les informe de l’im­por­tant retard du train cen­sé les ramen­er en Grande-Bre­tagne. Le ton est d’abord celui du vaude­ville : maître d’hô­tel excen­trique, tapage noc­turne qui per­turbe les clients, ren­con­tre oblig­ée entre deux per­son­nages que tout oppose a pri­ori, Iris et Gilbert. L’é­trangeté ne sem­ble donc pas de mise dans ces scènes du quo­ti­di­en aux allures de théâtre de boule­vard, mais c’é­tait sans compter sur le con­texte géopoli­tique d’une Europe cen­trale prête à suc­comber à toutes les dérives autori­taires et à ren­tr­er en guerre. En toute inno­cence, la jeune Iris fait donc la con­nais­sance de Miss Froy, gou­ver­nante âgée et fort respectable, et décide de faire le long voy­age en sa com­pag­nie.

Mais tout cela était sans compter sur la chute mal­in­ten­tion­née d’un pot de fleurs sur la tête de la jeune femme qui, son­née, com­mence à mélanger rêve et réal­ité. Le point de bas­cule s’opère d’ailleurs dans ce très beau plan où la jeune femme voit les vis­ages de ses amies venues l’ac­com­pa­g­n­er au train se désagréger pour mieux boule­vers­er tous les repères tem­porels que le spec­ta­teur s’é­tait con­stru­it jusqu’i­ci, intro­duisant une étrangeté inquié­tante qui ne cessera de par­courir le film. S’en suit une sieste au cours de laque­lle Miss Froy dis­paraît du com­par­ti­ment sans laiss­er le moin­dre mot à sa jeune amie. Pire, les pas­sagers démentent un à un l’ex­is­tence de cette vieille femme et finis­sent par iden­ti­fi­er une autre femme comme étant celle que l’on croy­ait dis­parue. Dans cette ambiance totale­ment para­noïaque où l’ex­is­tence d’un indi­vidu sem­ble avoir été gom­mée et ne doit compter que sur l’ob­sti­na­tion d’un tierce per­son­ne pour la retrou­ver, Iris va entamer un véri­ta­ble jeu de piste, ten­tant de déjouer les dis­cours con­tra­dic­toires de ses inter­locu­teurs ou de retrou­ver la trace physique de son pas­sage dans le train. Seule con­tre tous, la jeune femme finit par accepter l’aide de Gilbert, croisé la veille à l’hô­tel dans de mau­vais­es cir­con­stances.

Il n’est pas dif­fi­cile d’imag­in­er le plaisir jubi­la­toire qu’Al­fred Hitch­cock a dû éprou­ver à met­tre en scène ce jeu de piste grandeur nature. Parse­mant son film de touch­es d’hu­mour un brin grinçantes (notam­ment grâce à la présence d’un cou­ple d’hommes anglais), le réal­isa­teur nour­rit son film de fauss­es pistes et de chauss­es-trappes, don­nant à chaque per­son­nage l’op­por­tu­nité de jouer ce qu’il n’est pas. Dans ce monde des apparences, les médecins ont quelque chose d’in­quié­tant, les femmes por­tant le deuil ont un regard glaçant et les nonnes n’hési­tent pas à met­tre des talons hauts. Tourné entière­ment en stu­dio alors que la majeure par­tie des scènes se déroulent dans un train lancé à tra­vers la cam­pagne européenne, Une femme dis­paraît joue sur la dis­pari­tion des repères, de la per­cep­tion et des croy­ances, lais­sant transparaître un monde inquié­tant où la bien­veil­lance appar­ente cache les pires maux de l’hu­man­ité. Un film on ne peut plus à‑propos en 1938 et, plus de soix­ante-dix ans plus tard, un plaisir de ciné­ma tou­jours aus­si intact.