Mar­tin Scors­ese sem­ble fatigué par de nom­breuses belles années con­sacrées à l’art ciné­matographique. Si Shut­ter Island avait été réal­isé par un petit faiseur rou­blard, ayant révisé avec appli­ca­tion l’histoire du ciné­ma améri­cain, on le qual­i­fierait de film sym­pa­thique­ment fainéant. Mis en scène par Scors­ese, qui nous a habitué à une cer­taine excel­lence, la décep­tion est grande : cette œuvre académique, qui rend un hom­mage appuyé et mal­adroit au clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en, est ter­ri­ble­ment vaine. C’est dur de vieil­lir.

Mar­tin Scors­ese est-il en état de léthargie ? C’est la ques­tion que l’on est en droit de se pos­er au regard de sa fil­mo­gra­phie récente : du biopic dés­in­car­né (Avi­a­tor) ; du remake laborieux et bour­sou­flé (Les Infil­trés) et enfin de l’adaptation de roman à suc­cès et à fric avec Shut­ter Island. Com­ment l’auteur qui a mar­qué à jamais l’histoire du sep­tième art grâce à des œuvres pas­sion­nantes comme Taxi Dri­ver, Rag­ing Bull, Le Temps de l’innocence, Les Affran­chis ou encore Casi­no a‑t-il pu en arriv­er là ? On peut se laiss­er aller à émet­tre quelques sup­po­si­tions: à la suite du très bon Gangs of New York, tour­nant décisif dans sa car­rière[1], le cinéaste cinéphile, amoureux des grandes péri­odes hol­ly­woo­d­i­ennes, a décidé de se lancer à corps per­du dans un hom­mage au ciné­ma de stu­dio clas­sique. Cer­taine­ment aveuglé par sa pas­sion, il a mal­heureuse­ment oublié de trans­fig­ur­er les formes ciné­matographiques qu’il admire, en les imprég­nant de sa per­son­nal­ité et de sa thé­ma­tique. Ses films devi­en­nent ain­si pure­ment académiques et n’apportent plus de propo­si­tions filmiques intéres­santes : le réal­isa­teur vir­tu­ose est trag­ique­ment tombé dans le vide absolu de la mise en scène pour la mise en scène ; les fig­ures util­isées, pure­ment référen­tielles, tour­nent à vide et ne font plus sens. Reposant sur ses glo­rieux lau­ri­ers d’antan, il s’enferme dans un style pro­fondé­ment car­i­cat­ur­al ne reposant plus que sur le scé­nario stric­to sen­su, dans la droite lignée du sché­ma tra­di­tion­nel hol­ly­woo­d­i­en − qui fut pour­tant détourné par un grand nom­bre de réal­isa­teurs de tal­ent. Au regard des trans­for­ma­tions et des évo­lu­tions de ses con­tem­po­rains, de Spiel­berg à De Pal­ma, en pas­sant par Cop­po­la, qui n’ont eu de cesse d’expérimenter de nou­velles voies, il est étrange de voir ce met­teur en scène, que l’on a tant aimé, voire adulé, pour la mag­nif­i­cence de ses œuvres sub­ver­sives, devenir ce représen­tant embour­geoisé du ciné­ma améri­cain. Si Scors­ese est désor­mais pris­on­nier de l’écrit, rap­pelons vite le grand Paul Schrad­er au chevet du malade[2].

Qu’est-ce que Shut­ter Island, si ce n’est le con­stat de tout ce que nous avons évo­qué ? Adap­ta­tion d’un roman du tal­entueux Den­nis Lehane, le film, dont le réc­it se déroule dans les années 1950, con­te l’histoire du mar­shall Ted­dy Daniels (Leonar­do DiCaprio) et de son col­lègue Chuck Aule (Mark Ruf­fa­lo), qui par­tent enquêter dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique où sont internés de dan­gereux crim­inels. La recherche d’une patiente mys­térieuse­ment dis­parue entraîne le duo d’enquêteur dans une aven­ture psy­chologique sans retour. Si ce scé­nario sem­ble par­ti­c­ulière­ment ent­hou­si­as­mant au regard de ce que peut faire le cinéaste en terme de style et de thé­ma­tique, passé l’illusion de la pre­mière demi-heure, on est vite plongé dans une décep­tion qui est égale­ment sans retour : mal­gré des ten­ta­tives formelles intéres­santes, comme un jeu sur le point qui sig­ni­fie la perte de sens et l’étrangeté, Scors­ese nous livre une œuvre par­ti­c­ulière­ment mol­las­sonne dans son déroule­ment et sa mise en scène. On a surtout l’impression que l’auteur, qui souhaite nous effray­er avec une his­toire psy­chologique­ment dérangeante, arrive avec quelques wag­ons de retard sur ce que la pro­duc­tion en la matière a pro­posé depuis une ving­taine d’années. Dans sa volon­té d’hommage au clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en, il fait table rase de tout ce qu’un pan du ciné­ma améri­cain ou asi­a­tique a créé des années 1970 à aujourd’hui : jouer avec les fig­ures tra­di­tion­nelles du thriller ou du film fan­tas­tique. Si on peut com­pren­dre sa démarche, qui souhaite user d’un pre­mier degré et d’une cer­taine naïveté, ses images, sou­vent maniéristes et référen­tielles, sont mal­heureuse­ment dénuées d’idées. La cri­tique est dure, mais qui aime bien châtie bien…Le réal­isa­teur, « en roue libre », se laisse égale­ment aller à ses tics de réal­i­sa­tion à effets: il décide de mon­tr­er, d’exposer, de surenchérir et non de sug­gér­er − dans sa fer­veur cinéphilique, il aurait pu, par exem­ple, revoir les œuvres de Tourneur. S’il avait filmé des morts-vivants à la façon de Romero, chantre d’un ciné­ma frontal, on aurait accep­té cette propo­si­tion avec plaisir, mais dans ce type de drame psy­chologique, c’est une erreur de goût sur­prenante de sa part.

Shut­ter Island, dans sa logique de célébra­tion d’une cer­taine con­cep­tion de la pro­duc­tion améri­caine d’antan, sem­ble daté : des séquences vues des cen­taines de fois (les flash-backs mal­adroits qui masquent une absence de réflex­ion ou encore la con­fu­sion entre cauchemar et réal­ité avec le fameux réveil en sueur) ; une musique orches­trale redon­dante ; une mise en scène con­v­enue, qui ose par­fois s’aventurer dans le numérique avec douleur. Scors­ese ne rend pas hom­mage au ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­d­i­en que l’on aime tant, il l’enterre, en démon­trant que ce style, util­isé sans recul et sans idées, est aujourd’hui dif­fi­cile­ment applic­a­ble à un film fan­tas­tique ou à un drame psy­chologique. Avec ses séquences, entière­ment calquées sur les grandes fig­ures du passé, Shut­ter Island pour­rait très bien être dis­séqué par le roi du found footage Mar­tin Arnold[3], qui nous expli­querait ain­si quel refoule­ment se cache der­rière cette mécanique filmique froide. Scors­ese est-il mort pour le ciné­ma ? On ne le souhaite pas. Si on ne répon­dra pas par l’affirmative au regard de ce que ce grand cinéaste peut créer, on admet­tra qu’il est plongé dans un coma qui nous attriste pro­fondé­ment. On espère vrai­ment que la rai­son repren­dra bien­tôt le dessus sur son aveu­gle­ment cinéphilique afin qu’il puisse nous livr­er à nou­veau des œuvres essen­tielles.

Notes

Notes
↑1 Comme l’explique très bien Raphaël Lefèvre dans sa cri­tique d’Avi­a­tor.
↑2 Paul Schrad­er, cinéaste et scé­nar­iste de tal­ent, a scé­nar­isé Taxi Dri­ver, Rag­ing Bull, La Dernière Ten­ta­tion du Christ et À tombeau ouvert. Les thèmes tor­turés de cet auteur, élevé dans une famille calvin­iste très stricte, trait­ent de la descente aux enfers dans une atmo­sphère som­bre de rédemp­tion et de péché. Ils ont assuré­ment mag­nifié et com­plété admirable­ment le ciné­ma du catholique Scors­ese, qui fut habité par les mêmes thèmes pes­simistes.
↑3 Mar­tin Arnold est un cinéaste autrichien « under­ground ». Il récupère les pel­licules déjà impres­sion­nées de vieux films améri­cains pour les retra­vailler et ain­si réalis­er des œuvres réfléchissant sur le refoule­ment qui se cache der­rière les images du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en clas­sique.