Près de quar­ante ans après sa sor­tie aux États-Unis, La Nuit des morts vivants revient sur les écrans hexag­o­naux. Loin de la ver­sion longue, pass­able­ment com­mer­ciale, d’un Exor­ciste cor­rompu, cette ressor­tie per­met de redé­cou­vrir un mythe ciné­matographique poli­tique autant que formel, et dont le temps n’a guère entamé la per­ti­nence. Ce qui en fait l’un des films les plus impor­tants de l’his­toire du ciné­ma fan­tas­tique.

La Nuit des morts vivants

Si 1968 reste dans la mémoire col­lec­tive hexag­o­nale, c’est avant tout pour les événe­ments de son mois de Mai, qui ont fail­li chang­er l’his­toire, celle d’une révo­lu­tion avortée. Les États-Unis subis­saient eux aus­si, à la même époque, leur lot de trou­bles civils avec notam­ment la con­tes­ta­tion anti-guerre du Viêt-Nam et le com­bat pour les droits civiques. Dans ce con­texte poli­tique trou­blé, une autre révo­lu­tion se pré­parait: le 4 avril sor­tait sur les écrans, dans une indif­férence polie, La Nuit des morts vivants, pre­mier long métrage d’un jeune cinéaste de 27 ans, George A. Romero.

Près de quar­ante ans plus tard, l’im­por­tance de l’œu­vre de Romero au regard de la pro­duc­tion ciné­matographique mon­di­ale est inimag­in­able, tant les codes qu’il a mis en place dans sa saga hor­ri­fique ont mar­qué le ciné­ma fan­tas­tique, de sa mise en scène jusqu’à sa mytholo­gie. Le zom­bie décérébré, avançant avec une inquié­tante et inex­orable lenteur, avec comme seule moti­va­tion le besoin de dévor­er ses cousins encore vivants, est entré au pan­théon du fan­tas­tique, au même titre que le vam­pire bla­fard et aris­to­crate de Bela Lugosi, ou que le mon­stre du Dr Franken­stein inter­prété par Boris Karloff. Mais réduire l’œu­vre maîtresse de Romero à cette seule et pour­tant si per­ti­nente créa­tion hor­ri­fique, serait oubli­er l’im­por­tance de la dimen­sion poli­tique de son tra­vail.

Inspiré par Je suis une légende de Richard Math­e­son, le scé­nario de La Nuit des morts vivants oppose un groupe d’hu­mains dés­espérés, cloîtrés dans une mai­son isolée face à une armée de morts sor­tis de leurs tombes, prob­a­ble­ment sous l’ef­fet des radi­a­tions provenant d’un satel­lite tombé sur Terre. Déchirés par leurs dis­sen­sions internes et assiégés par les mon­stres virtuelle­ment immor­tels, ils vont tous suc­comber, que ce soit sous les mâchoires mon­strueuses ou de leur inca­pac­ité à agir en com­mu­nauté. Le film arrive au moment où la Ham­mer, pro­duc­trice notam­ment de Drac­u­la, prince des ténèbres avec Christo­pher Lee réal­isé en 1966 par Ter­ence Fish­er, définit le canon du ciné­ma d’épou­vante, un style goth­ique flam­boy­ant et théâ­tral. La Nuit des morts vivants est, quant à lui, tourné avec caméra à l’é­paule, proche du reportage de télévi­sion, en noir et blanc. Coup de génie: c’est ce qui va dif­férenci­er ces zom­bies des myr­i­ades de mon­stres morts-vivants styl­isés, inspirés de la reli­gion haï­ti­enne qui peu­plent depuis les débuts les films d’épou­vante, avec en fig­ure de proue le remar­quable Vau­dou de Jacques Tourneur (1943). Ici, foin de passé religieux avéré, d’ar­gu­ment mys­tique: les zom­bies de Romero sont les enfants de la guerre froide, reje­tons d’une sci­ence incon­trôlée, ren­dus crédi­bles car hor­ri­ble­ment proche de l’hu­main. Ni grandil­o­quence, ni dis­tance, ni humour: le film s’im­pose par une approche pro­pre­ment ter­ror­isante du mon­stre, mis en vis-à-vis immé­di­at avec le spec­ta­teur. Pour la pre­mière fois, le zom­bie devient can­ni­bale, et le réal­isa­teur impose ce thème lors d’une séquence dev­enue depuis lors arché­typ­ale du film de morts-vivants: le repas mor­bide des mon­stres, après leur pre­mière vic­toire d’en­ver­gure sur leurs proies.

Une telle sauvagerie fait rapi­de­ment la répu­ta­tion du film. Mal­gré la franche répul­sion que ces images lui inspirent, Stanis­las Gré­geois, en 1970 dans Téléra­ma, s’é­tonne de n’avoir pas pu quit­ter la salle, et con­clut: «[Le film] mérite au moins qu’on se pose des ques­tions.» C’est indé­ni­able­ment tout l’en­jeu de La Nuit des morts vivants, car en dehors de son car­ac­tère nova­teur et choquant pour cer­tains, le film ne se lim­ite pas à une approche agres­sive et trau­ma­ti­sante de l’hor­reur. C’est aus­si et avant tout l’oc­ca­sion de dépein­dre les dys­fonc­tion­nements d’une société humaine con­fron­tée à une ter­reur impens­able, et dont les rouages se grip­pent rapi­de­ment.

Si les pro­tag­o­nistes peu­vent au départ du film poten­tielle­ment s’en sor­tir indemnes, il appa­raît rapi­de­ment que l’ego de tout un cha­cun va créer les ten­sions qui mèneront à leur défaite finale. Aucun des pro­tag­o­nistes du film ne peut douter que ce sont ses pro­pres actions, faib­less­es et déci­sions hâtives, qui le con­duiront à la ruine. Et Romero de pein­dre dans ce huis clos étouf­fant les con­flits de pou­voir sor­dides qui ne mènent qu’à la divi­sion, la faib­lesse de juge­ment qui con­duit une mère à être assas­s­inée par sa fille con­t­a­m­inée alors qu’elle aurait pu – au prix de la vie de l’en­fant – échap­per à ce sort, l’at­tache­ment dérisoire aux liens de la famille qui con­duit l’héroïne à finir dévorée par son pro­pre frère con­t­a­m­iné lui aus­si… Romero n’a guère de ten­dresse pour ses pro­tag­o­nistes, et le mes­sage est clair: à sa mort, cha­cun n’a que ce qu’il mérite.

Le seul à échap­per à ce juge­ment est le héros du film, un Noir dont la prin­ci­pale qual­ité est d’avoir su s’adapter aux change­ments moraux créés par une horde de mon­stres por­tant des vis­ages amis. Sans scrupule, sans pitié, il mène effi­cace­ment la lutte con­tre les créa­tures, quand bien même cela revient à aban­don­ner la jeune fille sous sa pro­tec­tion quand il ne peut plus la sauver des mon­stres. Lui qui sur­vivra à la ter­ri­ble nuit, fini­ra tué par une troupe de sol­dats du dimanche. Venus comme on vient à la chas­se pour tuer les mon­stres, ils l’a­bat­tent «pour être sûrs», avec d’au­tant moins de scrupules qu’un Noir de plus ou de moins ne compte guère à leurs yeux. Alors que le film bas­cule visuelle­ment du côté du doc­u­men­taire avec ses dernières images, le point de vue de Romero est clair: les brutes encore humaines ne valent guère mieux que les créa­tures rev­enues d’en­tre les morts.

Le film sort sur les écrans le jour de la mort de Mar­tin Luther King: il n’en faut pas plus pour lier dans l’e­sprit des spec­ta­teurs le des­tin du pas­teur, et celui du héros du film. Rétro­spec­tive­ment, Romero juge sa Nuit des morts vivants «sur-inter­prétée»: il n’en demeure pas moins qu’il a réal­isé son film la rage au ven­tre, en héri­ti­er d’une péri­ode où la jeunesse pen­sait pou­voir chang­er les choses et n’y est pas par­v­enue. La frange con­tes­tataire du pub­lic se recon­naît aus­si, en ces temps de con­tes­ta­tion hip­pie et anti­mil­i­tariste con­tre la guerre du Viêt-Nam, dans un réc­it qu’il ressent comme une allé­gorie de la lutte d’une minorité silen­cieuse mais en passe de tri­om­pher con­tre l’estab­lish­ment con­ser­va­teur. La ressem­blance des dernières images du film avec les images du Viêt-Nam, pre­mières images de guerre retrans­mis­es à la télévi­sion et décou­vertes dans tous les foy­ers améri­cains, penche en faveur de cette inter­pré­ta­tion.

À l’époque de sa sor­tie, il eut été dif­fi­cile de décel­er dans La Nuit des morts vivants le début d’une saga ciné­matographique d’une telle impor­tance, et ce n’é­tait sans doute pas l’in­ten­tion de Romero. Devant le suc­cès inat­ten­du de son film, celui-ci est pressé de toutes parts d’y réalis­er une suite. Il refusera longtemps, avant de met­tre en chantier Zom­bie, en 1978. Il s’ag­it de met­tre en image une charge féroce con­tre le con­sumérisme galopant de l’époque. Aujour­d’hui, près de quar­ante ans après la sor­tie du film, l’op­por­tu­nité de le revoir La Nuit des morts vivants sur grand écran per­met cepen­dant d’ap­préci­er dans toute son ampleur la cohérence de la saga des morts vivants, du point de vue de la dénon­ci­a­tion poli­tique, comme du point de la styl­is­tique ciné­matographique.

Zombie

Zom­bie, sor­ti dix ans après La Nuit des morts vivants, est sou­vent présen­té comme son remake. Rétro­spec­tive­ment, il con­vient plutôt de con­sid­ér­er le film comme la véri­ta­ble nais­sance de la saga de Romero, où la pos­si­bil­ité d’une con­ti­nu­ité presque infinie dans le pro­pos devient évi­dente, et le poten­tiel poli­tique d’au­tant plus présent. Selon un canevas presque sim­i­laire à celui de son prédécesseur, Zom­bie oppose un groupe de sur­vivants aux hordes sor­ties des tombes, les pre­miers étant réfugiés dans un super­marché qui leur assure une abon­dance de moyens de survie, et de lutte. Repris dans un con­texte éco­nom­i­co-poli­tique mon­di­al dif­férent, la fig­ure du mort vivant est désor­mais une image à peine défor­mée du con­som­ma­teur-type, alors que s’an­nonce, sous la férule des Ronald Rea­gan et autres Mar­garet Thatch­er, la décen­nie qui ver­ra le cap­i­tal­isme libéral tri­om­phant.

Zom­bie débute d’emblée avec la mise en images de la lutte des vivants con­tre les morts. Comme à la fin de La Nuit…, le monde est en lutte con­tre une épidémie qui relève les morts de leurs tombes pour dévor­er les vivants. Des sci­en­tifiques et des intel­lectuels débat­tent de l’at­ti­tude à adopter face à la men­ace, et cer­tains, tein­tés de reli­gion, se refusent à se com­porter de façon matéri­al­iste, et à élim­in­er les mon­stres sans la moin­dre émo­tion. La divi­sion de la société est notam­ment accen­tuée par la séquence suiv­ante, mon­trant l’as­saut de mil­i­taires sur un immeu­ble où une com­mu­nauté refuse de laiss­er par­tir ses morts. Le con­stat imprègne tout le film: la bataille est déjà per­due, car les liens soci­aux sont détru­its, la société ne peut pas s’adapter suff­isam­ment vite. Paralysés dans leur refus mal­adif de remet­tre en cause leur civil­i­sa­tion, les vivants ne peu­vent que sur­vivre, cachés, en atten­dant une mort inéluctable.

La mise en scène de la ter­reur passe par mul­ti­pli­ca­tion des zom­bies, plus nom­breux que dans La Nuit des morts vivants, et surtout par leur sor­tie de l’om­bre. Suprême cor­rup­tion de la sym­bol­ique pro­tec­trice de la lumière, ils se meu­vent à présent en plein jour. Cette masse omniprésente est d’au­tant plus dan­gereuse que ses buts sont dérisoires: c’est avant tout par “instinct de con­som­ma­tion” que les morts assiè­gent le cen­tre com­mer­cial tenu par les vivants. La seule vie dont se sou­vi­en­nent ces créa­tures est le mod­èle social van­té par la cul­ture occi­den­tale d’après-guerre: j’ex­iste parce que je con­somme. Les vivants s’en­tre-déchirent eux aus­si autour de la pro­priété. Les symp­tômes vis­i­bles de cette lutte seront les ten­sions causées par le Noir et la femme. L’un parce qu’il cherche à men­er le groupe à sa façon et se révèle le plus effi­cace. L’autre parce qu’elle refuse de se can­ton­ner à un rôle muet d’ob­jet sex­uel et veut que son avis soit pris en compte dans les déci­sions du groupe.

Fon­da­men­tale­ment, entre La Nuit des morts vivants et Zom­bie, la prob­lé­ma­tique reste la même: quelle que soit la capac­ité d’or­gan­i­sa­tion et de résis­tance dont pour­ront faire mon­tre un petit nom­bre d’in­di­vidus lucides, la majorité des humains ne saura pas se con­former à une règle qui remet en cause leur morale, et donc la jus­ti­fi­ca­tion de leur mode de vie. Si La Nuit des morts vivants lais­sait plan­er le doute sur la pos­si­bil­ité d’un retour à la nor­male, Zom­bie annonce dès ses pre­mières images que la norme a changé: dès le début, les morts sont aus­si présents que les vivants, la société telle que nous la con­nais­sions ne pour­ra pas renaître.

Pris­on­niers de la rou­tine et du con­sumérisme, sac­ri­fi­ant tout au paraître, le zom­bie du sec­ond film de la saga ressem­ble aux yup­pies des années 1980. Alors que les vivants demeurent tou­jours plus veules, idiots, intéressés et nom­brilistes, Romero sem­ble dire avec Zom­bie qu’il est vain d’e­spér­er en l’homme, qui ne chang­era plus sa course. Le por­trait sor­dide qu’il dresse d’une human­ité inféodée aux dieux mer­can­tiles n’est pas un cri d’alarme: il est déjà trop tard pour cela. Il est impos­si­ble de faire machine arrière.

Le Jour des morts vivants

Après la fable ricanante et gogue­narde de Zom­bie, Romero revient en 1986 à sa saga emblé­ma­tique avec un film som­bre et dés­espéré. Le Jour des morts vivants, c’est le tri­om­phe des mon­stres. Le groupe de sur­vivants sur lequel se focalise le film se partage entre trois fac­tions: les sci­en­tifiques, chargés par le gou­verne­ment d’é­tudi­er le phénomène de zomb­i­fi­ca­tion, les mil­i­taires cen­sés leur apporter toute l’aide pos­si­ble, et quelques indépen­dants, comme un pilote ou un opéra­teur radio. Tous vivent dans un huis-clos étouf­fant, plus encore que dans les films précé­dents: une base mil­i­taire en sous-sol.

Les sci­en­tifiques, sous les ordres d’un pro­fesseur aux ten­dances tor­tion­naires, espèrent pou­voir domes­ti­quer les mon­stres. Les mil­i­taires, quant à eux, défend­ent une logique plus effi­cace, plus pri­maire, mais tout aus­si glaçante: tir­er sur les créa­tures tant qu’il leur reste des balles. Entre les deux camps, la ten­sion monte douce­ment, pour finir par éclater en ne lais­sant pour ceux qui gar­dent un sem­blant de san­té men­tale, que la fuite comme seul recours. Comme pour Zom­bie, tout autre idée de solu­tion que celle de la fuite appa­raît dès le départ comme vouée à l’échec. La «domes­ti­ca­tion» relève des tor­tures les plus bar­bares, ce qui per­met d’ailleurs à Tom Savi­ni, aux com­man­des des effets spé­ci­aux, de réalis­er des mir­a­cles dans le latex organique, qui ne sont pas sans rap­pel­er le tra­vail de Rob Bot­tin dans The Thing (1982, John Car­pen­ter). Quant aux mil­i­taires, ils relèvent de la car­i­ca­ture la plus basique de tout ce qui peut porter un uni­forme, entre fas­ci­na­tion pour les armes, remar­ques phal­locrates, humour de caserne et pas­sion de l’au­torité. «Dans Le Jour des morts vivants, je me pose la ques­tion de l’an­i­mal­ité de l’homme et de la déca­dence de la société», déclare George Romero: le con­flit de base dépeint par le film est donc celui d’une guerre de ter­ri­toire entre vivants et morts. L’im­por­tant n’est plus pour les vivants de prou­ver par la force ou la rai­son la supéri­or­ité de leur état, mais bien de sat­is­faire le besoin prim­i­tif de pro­priété.

Con­traire­ment aux deux pre­miers films de la saga, Le Jour des morts vivants est un film qui met longtemps à lancer son action, du point de vue de l’hor­reur pure et sim­ple. Près des deux pre­miers tiers du film sont con­sacrés à la vie dans la base souter­raine, et à la déliques­cence des rap­ports humains: on est loin de l’ex­ubérance de Zom­bie. Plusieurs ressorts soci­aux par­ticipent à cette dégénéres­cence de la société, et les cri­tiques chères à Romero réap­pa­rais­sent. La soif de pou­voir, tou­jours plus dérisoire, est la prin­ci­pale de ces car­ac­téris­tiques. La prin­ci­pale pro­tag­o­niste du film est une femme, ten­ante de la com­mu­nauté sci­en­tifique, qui entre­tient cepen­dant une liai­son avec un mil­i­taire: un illu­soire pont de réu­nion entre les deux fac­tions, qui fini­ra par l’ex­clure. Le reproche qui lui est adressé est de vouloir s’ar­roger le droit à une autorité qui doit lui être inter­dite selon les codes machistes de la société. Si Romero opère avec ce per­son­nage un glisse­ment séman­tique, le véri­ta­ble enjeu reste sim­i­laire: après les deux Noirs des pre­miers films, une femme prend le relais. Il s’ag­it, encore et tou­jours, de don­ner la parole aux exclus de la société: minorité raciale, ou minorité de genre.

Pour la pre­mière fois de la saga, cepen­dant, la sym­pa­thie de Romero envers ses créa­tures comme vecteur d’un monde moins cor­rompu appa­raît claire­ment dans ce film. Non seule­ment le com­porte­ment ter­ri­ble­ment pri­maire des vivants les con­damne sans appel, mais le film donne la véri­ta­ble vedette à un mort. Bub de son surnom, il est le sujet d’é­tude du sci­en­tifique en chef. Doué d’un sem­blant de mémoire et de con­trôle sur son instinct can­ni­bale, il légitime aux yeux de la com­mu­nauté sci­en­tifique les recherch­es ter­ri­bles menées dans la base. Mais avant tout, il acquiert aux yeux du pub­lic un cap­i­tal de sym­pa­thie éton­nant. Bub s’im­pose comme une image ironique d’un être jugé comme mon­strueux par la norme, mais qui dans son usage de ses codes moraux ou tra­di­tion­nels démon­tre à la société la vacuité de sa civil­i­sa­tion. C’est égale­ment ain­si qu’il se pose en fig­ure emblé­ma­tique d’une nou­velle race, douée de suff­isam­ment de dis­cerne­ment pour être con­sid­érée plus proche de l’hu­main que de l’an­i­mal, et donc envers qui le com­porte­ment vio­lem­ment arbi­traire des vivants ne saurait plus s’ap­pli­quer. Sorte de fig­ure chris­tique grotesque, nou­veau messie d’une race hon­nie, Bub ter­mine le film sur la voie d’une nou­velle évo­lu­tion vers la civil­i­sa­tion. Les quelques sur­vivants fuient mais res­teront han­tés par leur trau­ma­tisme. Une telle fin, par son audace, et par la logique de son pro­pos en regard des deux films précé­dents, pou­vait être légitime­ment con­sid­érée comme la con­clu­sion de la saga mor­bide et ironique de la destruc­tion de l’hu­man­ité par ses pro­pres tra­vers: isole­ment, mépris, racisme, sex­isme, soif de pou­voir, vacuité…

Por­trait d’une human­ité telle­ment déliques­cente qu’elle sub­stitue com­plète­ment l’au­torité à la morale comme moteur de civil­i­sa­tion, Le Jour des morts vivants reste impor­tant en cela qu’il boucle per­tinem­ment la saga des morts de Romero – même si Le Ter­ri­toire des morts prou­vera plus tard que cette fin est momen­tanée. Quoi de plus logique, après tout, que de renaître tou­jours, pour une his­toire de morts vivants?

Le Territoire des morts

La sor­tie l’an­née dernière du nou­veau volet de la saga de Romero est un événe­ment à plus d’un titre: c’est d’abord l’oc­ca­sion de ressen­tir avec toute l’acuité pos­si­ble la per­ti­nence de son dis­cours cri­tique. Le Ter­ri­toire des morts nous par­le de notre monde, de nous-même, plus encore que ces prédécesseurs. C’est aus­si le pre­mier bud­get décent de son réal­isa­teur pour la saga: à titre de com­para­i­son, La Nuit… a coûté 110 000 $, là où le bud­get du dernier film s’élève à 17 mil­lions.

Ce luxe budgé­taire per­met Romero de voir les choses en grand, avec un scé­nario plus con­stru­it, plus com­plexe que ses prédécesseurs, dans des décors plus élaborés. Là où les autres films de la série tiraient leur force d’un min­i­mal­isme scé­nar­is­tique et artis­tique per­cu­tant, Le Ter­ri­toire… se paye le luxe d’une véri­ta­ble intrigue, au-delà du per­pétuel con­flit vivants/morts. Dans un futur indéter­miné, Fid­dler’s Green est une tour lux­ueuse, qui abrite une élite richissime, sous la férule de son leader Kauf­man. Celui-ci est par­venu à isol­er du monde infesté de morts vivants un ter­ri­toire qu’il pro­tège grâce aux soins d’une mil­ice. Autour, séparé des créa­tures par un bras de fleuve, survit une human­ité pau­vre, employée comme petite main par Kauf­man. C’est par­mi cette cour des mir­a­cles que sont recrutés les mem­bres des com­man­dos qui organ­isent des raids dans les villes tenues par les morts. Alors que l’un des mer­ce­naires, mécon­tent du mépris que lui témoigne Kauf­man, décide de dérober le camion surar­mé dont se ser­vent les com­man­dos pour men­ac­er Fid­dler’s Green d’une pluie de feu, l’un des morts, cousin de Bub du film précé­dent et plus éveil­lé que les autres, décide de men­er la horde des morts vers la cité insu­laire.

Plus à l’aise finan­cière­ment que dans ses autres films, Romero ne se laisse pas cepen­dant aller à la folie des grandeurs: il place son film sous le signe d’un retour aux recettes tra­di­tion­nelles de la série B solide des années 1980. Cette effi­cac­ité formelle, fidél­ité aux recettes d’un ciné­ma pop­u­laire et presque pop-corn, n’empêche pas le film d’être empreint de la fibre poli­tique de ses prédécesseurs, bien au con­traire. Le film pos­sède la même hargne, ren­due plus agres­sive encore par l’ac­tu­al­ité du pro­pos.

Le scé­nario fonc­tionne selon un principe de bal­ance: tan­dis que les morts gag­nent rapi­de­ment une clarté d’e­sprit rel­a­tive, mais suff­isam­ment présente pour leur per­me­t­tre des démon­stra­tions de fra­ter­nité et de désir de revanche, les humains plon­gent tou­jours plus pro­fondé­ment dans les tra­vers matéri­al­istes dénon­cés dans la saga. Cer­tains par­mi eux finis­sent même par rejoin­dre le camp des mon­stres, dégénéres­cence évi­dente, mais le plus immonde d’en­tre eux reste Kauf­man, tyran méprisant et d’un cynisme abom­inable qui le place d’emblée par­mi les plus inhu­mains. Tan­dis que les humains se ter­rent der­rière les murs de Fid­dler’s Green, et oublient leur angoisse dans les plaisirs matéri­al­istes de ce paque­bot de luxe, ver­sion tour, les morts sont quant à eux la cible d’une agres­siv­ité qui n’est plus motivée par la peur, mais bien par la haine. Hyp­no­tisés par les feux d’ar­ti­fice, ils ne sont plus en effet capa­ble du moin­dre mou­ve­ment, et ser­vent de cible vivante aux com­man­dos dans une débauche de vio­lence gra­tu­ite. Ils sont dès le départ con­sid­érés en tant que vic­times, et non plus agresseurs, et la marche ven­ger­esse qu’ils enta­ment sous la direc­tion de Big Dad­dy (le “chef” des morts) s’ac­quiert la sym­pa­thie du réal­isa­teur, et de ses spec­ta­teurs. Finale­ment, l’équili­bre tou­jours plus ténu main­tenu entre l’i­den­ti­fi­ca­tion du pub­lic aux vivants et celle aux morts penche en faveur des mon­stres.

Engoncée dans un luxe obscène par lequel elle se voile le regard, occul­tant un monde extérieur qu’elle opprime, exploite et red­oute en même temps, la ville appa­raît comme la jumelle métaphorique de l’Oc­ci­dent, et surtout des États-Unis dans le monde post-11-Sep­tem­bre. Com­ment ne pas penser à l’as­saut sur Bag­dad, lorsque les mili­ciens du pou­voir débar­quent dans les villes hos­tiles, où cha­cun peut être un agresseur poten­tiel, cachant leur ter­reur d’un milieu hos­tile der­rière des armes ultra-per­fec­tion­nées? Ou encore, lorsque Den­nis Hop­per lâche avec une morgue inim­itable «on ne négo­cie pas avec les ter­ror­istes!», cita­tion exacte du cow-boy de la Mai­son Blanche?

Le même Den­nis Hop­per, qui joue selon ses pro­pres ter­mes un clone de Don­ald Rums­feld, lance «vous n’avez aucun droit!», en voy­ant sa pré­cieuse ville-bunker tomber aux mains des morts. Plus que jamais Cas­san­dre d’un monde en décrépi­tude, Romero bran­dit avec audace face à l’Oc­ci­dent le con­stat de son com­porte­ment hégé­monique et méprisant, hérité d’une men­tal­ité colo­nial­iste. Il choisit finale­ment de plac­er son espoir dans les morts. Non qu’ils offrent une société plus viable: mais à défaut, ils sont préférables, dans leur esprit de corps presque frater­nel, aux vivants pétris de fierté et de con­voitise. Et la fin du film ren­voie dos à dos morts et vivants. Une fois Fid­dler’s Green tombée, quelques vivants choi­sis­sent de rester, d’autres – les “héros” – de par­tir pour le Nord, où, espèrent-ils, «il n’y a per­son­ne» – sous-enten­du: ni morts, ni vivants. Les morts sont par­venus à leurs fins, et tien­nent la ville. Riley, le chef des mer­ce­naires, qui choisit de chercher la soli­tude, pour­rait détru­ire la ville, y enter­rant les morts et les derniers vivants. Il y renonce: «ils cherchent seule­ment un endroit où vivre…»

Apparem­ment facile d’ac­cès, Le Ter­ri­toire des morts n’en est que plus auda­cieux, plus effi­cace. Le mes­sage poli­tique n’en est que plus forte­ment per­cep­ti­ble, mais la cri­tique évi­dente révèle aus­si une approche plus fine: si la peur du mon­stre tra­di­tion­nelle­ment présen­tée dans la saga devient obsolète avec ce film, c’est une nou­velle peur qui sous-tend tout le film. Selon Le Monde du 10 août 2005, «l’Oc­ci­dent a peur et le film de George Romero est sans doute l’in­car­na­tion ciné­matographique la plus crédi­ble de cet état de fait.» Assumant son statut désor­mais pleine­ment recon­nu de cinéaste à mes­sage poli­tique, Romero dou­ble son analyse “de gauche” d’une réflex­ion plus objec­tive de la nou­velle peur occi­den­tale, celle de voir s’écrouler les pro­tec­tions illu­soires procurées par la puis­sance poli­tique et finan­cière.

Romero le dit, en qua­tre films: le mon­stre, dont nous avons telle­ment peur, c’est nous, nos habi­tudes, nos com­pro­mis moraux, notre impuis­sance à nous remet­tre en ques­tion. Le mort-vivant de ses films, c’est ce qui, en nous, nous effraye telle­ment que peut-être, un jour de lucid­ité, nous pour­rions essay­er d’y remédi­er. «Stay scared» lance, en anglais dans le texte, Romero sur l’af­fiche de son dernier film. Et nous feri­ons bien de suiv­re son con­seil.