Six jours de FID et à l’écran se dessi­nent des chemins de tra­verse, des routes com­plex­es, des lignes claires, d’autres tortueuses… Des films sur­prenants, émou­vants, aux dis­posi­tifs con­traig­nants d’où émerge le sens, aux clartés miroi­tantes, aux paroles et aux sons en plein cœur d’un réel dont la matière est tou­jours tra­vail­lée sin­gulière­ment par cha­cun des réal­isa­teurs sélec­tion­nés. Depuis la Canebière où se croisent les nation­al­ités les plus divers­es, voici nos bon­heurs, nos coups de cœur, et le pal­marès de cette 20ème édi­tion. À venir, l’in­ter­view de Jean-Pierre Rehm, délégué général du FID.

Coups de poing

Lunch Break, Sharon Lock­hart (États-Unis)

C’est un long, un infin­i­ment long couloir. Une ligne de fuite filmée dans un ralen­ti extrême. Droite. Un plan séquence d’une heure vingt. Muet. Sauf que. Cette descrip­tion abrupte n’est que le dis­posi­tif du film, en rester là lui nuit. Car de cette expéri­ence ciné­matographique hors normes sur­git, non pas un sens, mais une mul­ti­tude. De ques­tion­nements, de nou­veaux détails, de pistes. La cinéaste a plan­té sa caméra dans un trav­el­ling avant dans un chantier naval de la marine améri­caine, à Bath, dans le Maine. Elle cir­con­scrit son film dans un lieu par­ti­c­uli­er qui est un espace tron­qué et dans un temps bien défi­ni : la pause déje­uner des ouvri­ers.

En bruit de fond, assour­di, des machines comme au ralen­ti, des con­ver­sa­tions ren­dues coton­neuses par la lenteur. Une mix­ture sonore signée Becky Allen et James Ben­ning, d’où soudain jail­lit Led Zep­pelin, une par­ti­tion calquée sur le rythme des per­son­nages. Dans cet espace-temps con­finé où la lumière du jour ne perce jamais, des hommes tra­vail­lent, man­gent, vivent. L’option de la lenteur extrême per­met à la caméra de capter des choses que la vitesse ne pour­rait pas. Des choses, et surtout une : l’humanité de ces hommes au milieu des machines et des bruits qu’on devine assour­dis­sants.

Entre immo­bil­ité et mou­ve­ment, entre pho­to et ciné­ma – deux médi­ums que Sharon Lock­hart explore en par­al­lèle – Lunch Break repose sur un par­ti pris formel rad­i­cal obser­vant une réal­ité banale. C’est de la con­fronta­tion de cette forme et de ce fond que naît une œuvre totale­ment inat­ten­due.

SE

Com­mis­sari­at, Ilan Klip­per et Vir­gil Vernier (France)

Habitués de l’univers polici­er – ils sont les auteurs de Flics, en 2006 – les deux réal­isa­teurs instal­lent avec ce sec­ond volet leur caméra dans l’ordinaire du com­mis­sari­at d’Elbeuf-sur-Seine, dans la ban­lieue de Rouen. Par­tis avec l’idée de filmer la for­ma­tion d’ap­pren­tis policiers, les cinéastes sont revenus de leur tour­nage avec une mois­son de saynètes et d’incroyables per­son­nages. Il ne s’agit pas ici d’expliquer le fonc­tion­nement d’un com­mis­sari­at, d’en com­pren­dre les mécan­ismes, moins encore de dérouler le réc­it d’une journée, mais de met­tre en scène la comédie humaine qui se joue ici. Le dis­posi­tif est très sim­ple, le tra­vail en amont pour obtenir ce résul­tat l’était moins. Tourn­er dans des insti­tu­tions sup­pose des autori­sa­tions dure­ment obtenues, une patience et une vraie con­fi­ance tou­jours rené­go­ciée. Le résul­tat est fasci­nant.

Ilan Klip­per et Vir­gil Vernier sem­blent chez eux tant les hommes et les femmes qu’ils fil­ment s’approchent par­fois de per­son­nages de fic­tion. Leur tal­ent réside à la fois dans cette propen­sion à faire oubli­er une caméra pour­tant bien présente, posée sur pied, et dans la posi­tion pour laque­lle ils ont opté : sans juge­ment ni par­ti pris, leur film est une obser­va­tion féconde et sub­tile des petites choses presque insignifi­antes comme des drames qui jalon­nent la vie de ce com­mis­sari­at.

S’intéressant autant aux officiers de police qu’aux per­son­nes qu’ils enten­dent, les réal­isa­teurs parvi­en­nent à retran­scrire un dis­cours sai­sis­sant. L’intelligence du mon­tage à l’œuvre dans Com­mis­sari­at est d’alterner les scènes fortes, par­fois vio­lentes, à d’autres plus triv­iales, dans une con­struc­tion sur le fil : la bal­ance entre les dif­férentes per­son­nal­ités qui se côtoient dans cette espace de tra­vail et de vie, voire entre les dif­férentes facettes d’une per­son­nal­ité, évite défini­tive­ment le juge­ment sur le méti­er de polici­er ou sur une per­son­ne. Un regard human­iste, en somme, dans ce sens où la caméra traque l’humain der­rière la mis­ère, la vio­lence, l’alcoolisme. C’est cet homme bru­tal au vocab­u­laire pau­vre, devant un offici­er, qui tout à coup explique, dans un élan émou­vant, que « la prison ouvre une plaie plus béante à chaque fois. » C’est ce flic qui chante Bal­avoine par cœur, d’une belle voix tout à coup sere­ine, sor­ti de son rôle, sur la route, la nuit. C’est la con­fronta­tion déchi­rante entre deux sœurs, déjà âgées, dont l’une, en grave dépres­sion, finit embar­quée de force par une patrouille. C’est cette femme au corps noyé dans la graisse et l’alcool dont on ne voit plus ensuite que le vis­age der­rière la vit­re floue de la cel­lule de dégrise­ment : « Les flics, ils ont pas d’cœur, crie-t-elle, c’est de la tôle, c’est pas des humains. » Puis, philosophe, d’une voix calme : « Qu’est-ce que tu peux faire con­tre la société, y’a rien à faire. La société, c’est juste une p’tite guerre. On r’fera jamais le monde. »
Drôle, ter­ri­fi­ant, absurde, cocasse, émou­vant, tou­jours juste, sachant capter une réal­ité rassem­blant tous les ressorts de l’imaginaire, et pour­tant bien exis­tante, Com­mis­sari­at est de ces œuvres qui impri­ment le monde con­tem­po­rain, comme elle fera œuvre, dans le futur, his­torique.

SE

Nahied = Venus, Parisa Yousef Doust (Pays-Bas)

« En per­san, Nahied veut dire Vénus. Vénus est voilée par son épaisse atmo­sphère. » En une phrase et en quelques images mys­térieuses, Parisa Yousef Doust donne le ton de son film. Sa tante, Nahied, vit en hôpi­tal psy­chi­a­trique, où elle est plongée dans un pro­fond mutisme. En inter­ro­geant les dif­férents mem­bres de la famille, Iraniens instal­lés au Pays-Bas, Parisa entend retiss­er le réc­it de l’histoire de Nahied, passée du mil­i­tan­tisme poli­tique en Iran à la prison puis à l’hôpital psy­chi­a­trique. Mais les fils s’entremêlent, les secrets et les réti­cences se font plus enten­dre que les con­fi­dences. Patiem­ment, à plusieurs repris­es, Parisa Yousef Doust tente de recueil­lir des infor­ma­tions de cha­cun des frères et sœurs de Nahied.

La réal­i­sa­tion d’un film « de famille » est sou­vent déli­cate, par­fois mal­adroite. Ici, rien de con­venu. Nahied = Venus se bâtit dans un per­pétuel mou­ve­ment inter­ro­gatif. Sa con­struc­tion n’a rien de clas­sique ; sa forme mélange intel­ligem­ment le recueil de témoignages, qui dis­ent finale­ment plus de chaque mem­bre de la famille que de Nahied, et le proces­sus de créa­tion, tou­jours remis en ques­tion, de la réal­isatrice. D’un sujet risqué – la mal­adie psy­chique – sur une par­ti­tion com­pliquée – les uns racon­tent, ou ten­tent de racon­ter, l’autre – Parisa Yousef Doust réalise une œuvre mul­ti­ple et ouverte. D’une dis­cus­sion avec un oncle sur­git la con­fronta­tion des inten­tions de l’auteur avec son ter­rain : pourquoi ce film ? Quel est le mes­sage ? De l’entretien avec un autre oncle, on retien­dra l’image d’un patri­arche se posant en philosophe de la famille, qui veut par­ler de sa sœur mais n’y parvient pas. Tous, d’une façon ou d’une autre, par­lent de Nahied, de biais. Tous, aus­si, par­lent de l’Iran. Parisa, au milieu, alterne les séquences du quo­ti­di­en de sa famille, les dis­cus­sions qu’elle a avec eux, et les mis­es en scène de ses pro­pres doutes par un mon­tage sac­cadé où son vis­age se perd, se mor­celle dans l’écran. Son film est mag­nifique car il n’est pas linéaire, qu’il n’apporte pas de mes­sage. Il lève quelques pans de la nébuleuse qui entoure Nahied, livre quelque chose de l’histoire de l’Iran mais est surtout un por­trait de femme. De femmes. La séquence finale où Parisa filme le vis­age de Nahied de face, en gros plan, les yeux et la bouche souri­ants et où pour la pre­mière fois on entend poindre sa voix, décrivant un début de sou­venir niché quelque part dans son esprit per­du, dont on ne sait ce qu’il a subi, est pro­pre­ment boulever­sante.

SE

Videomap­pings : Aïda, Pales­tine, Till Roeskens (France)

Pour son dernier film, Videomap­pings, Aïda, Pales­tine, le jeune plas­ti­cien Till Roeskens éla­bore un pro­to­cole sin­guli­er rap­pelant celui mis en œuvre par Hen­ri-Georges Clouzot dans son Mys­tère Picas­so, pour met­tre en scène six réc­its de réfugiés pales­tiniens du camp d’Aïda. La sur­face sen­si­ble d’une page blanche qui occupe la total­ité du cadre se noircit au fil des his­toires racon­tées. La notion de déplace­ment chère à cet artiste d’origine alle­mande diplômé des Arts Déco­rat­ifs est à nou­veau au cœur de ce pro­jet. Les chemins sin­ueux de ces exis­tences sont sché­ma­tisés par le tracé d’un feu­tre noir qui, en transperçant l’épaisseur du sup­port, est révélée par trans­parence. Des nar­ra­teurs, on n’entendra que les voix, illus­trées simul­tané­ment par cette car­togra­phie en cours. Ce proces­sus révèle com­bi­en il est dif­fi­cile pour ces réfugiés de se ren­dre d’un point A à un point B à l’intérieur et à l’extérieur du camp et met en exer­gue la com­plex­ité de la sit­u­a­tion géopoli­tique.

Ce film d’une grande sobriété rap­pelle à quel point le choix des moyens tech­niques mis en œuvre pour témoign­er peut faire sens : l’usage de ce dis­posi­tif min­i­mal­iste d’une appar­ente sim­plic­ité en dit long sur cet inex­tri­ca­ble con­flit.

AV

Coups de blues

Hin­ter­land, Marie Voignier (France)

Du gris, partout. Un ciel plom­bé, un endroit déserté par la joie. Tout à coup, le ciel devient d’un bleu écla­tant ; une mer chaude se déploie au-dessous, entourée d’une forêt trop­i­cale. Bien­v­enue à « Trop­i­cal Island », plus grande halle au monde, anci­enne base mil­i­taire sovié­tique. Dans le vil­lage est alle­mand de Kraus­nick, à quelques kilo­mètres de Berlin, les ruines des block­haus ont fait place à cet immense parc d’attraction. L’idéologie com­mu­niste sup­plan­tée en quelques dizaines d’années par le sym­bole d’un cap­i­tal­isme exac­er­bé. Il s’agit avec ce parc, comme nous l’annonce son directeur, de faire venir en Alle­magne un par­adis trop­i­cal fic­tif, tem­ple du loisir, « une esthéti­sa­tion de la forêt trop­i­cale qui évac­ue tout ce qui n’est pas beau : la malar­ia, les ani­maux dan­gereux… » La réal­isatrice s’attache dans ses cadrages à met­tre en évi­dence la futil­ité de cette tâche et son car­ac­tère tout sim­ple­ment absurde, dans une cer­taine par­en­té avec les pho­togra­phies de Mar­tin Parr. Marie Voignier parvient avec beau­coup d’humour à tourn­er en déri­sion ces lieux, en jouant sur la fragilité de cette mise en scène et la grossièreté des trompe‑l’œil. Le ciel azur nous appa­raît immé­di­ate­ment comme fac­tice avec l’apparition dans le cadre du bout du ciel de béton sur lequel il est sus­pendu. En con­tre­point aux images du cen­tre, la réal­isatrice opère un va et vient inces­sant entre passé et présent, en inter­ro­geant des habi­tants du vil­lage sur l’histoire du lieu. Deux vieilles femmes assis­es sur leur banc qui se coupent la parole se sou­vi­en­nent du vacarme des avions sovié­tiques. Ce film engage un dia­logue entre passé et présent tout en posant un regard ironique sur l’industrie du tourisme. Un dia­logue aus­si, entre deux espaces com­plète­ment con­tra­dic­toires. Le ciel bleu, par endroit, ne recou­vre pas totale­ment la struc­ture métallique de la halle. Le ciel gris, lui, recou­vre tous les alen­tours.

SE & AV

Coups du sort

Fièvres, Ari­ane Dou­blet (France)

Fièvres est né d’une ren­con­tre entre la réal­isatrice et Mous­sa Maman, un médecin béni­nois. Avec un dis­posi­tif léger, une caméra et un pre­neur de son, Ari­ane Dou­blet assiste aux con­sul­ta­tions médi­cales dans le cab­i­net exigu per­du dans la brousse au nord du pays. À l’instar du tra­vail de Mous­sa Maman, dans un cab­i­net rudi­men­taire où le matériel manque, la cinéaste met en place une économie de moyens qui cor­re­spond avec justesse au sujet du film.

Ne com­prenant pas les dif­férents dialectes des vil­la­geois, elle a su se laiss­er porter avec humil­ité par des sit­u­a­tions qu’elle ne maîtri­sait pas en essayant d’apprivoiser le hasard. Un respect mutuel et une cer­taine con­nivence entre le filmé et la filmeuse se dégage. De temps à autre, le médecin s’adresse à la cinéaste, pour s’indigner du com­porte­ment de ses patients ou pour lui expli­quer une sit­u­a­tion. À l’écoute, il revêt par­fois sa cas­quette de psy­ch­an­a­lyste, pour décel­er les maux de l’âme et faire sur­gir les secrets les plus pro­fonds. Au tra­vers de ces con­sul­ta­tions s’écrivent des réc­its qui témoignent de la dif­fi­culté de la vie rurale au Bénin, sans jamais som­br­er dans le mis­éra­bil­isme. Au-delà de l’intérêt ethno­graphique, ce film tout droit issu de la lignée des réal­i­sa­tions de Jean Rouch, dresse un por­trait de ce prati­cien atyp­ique qui com­bine médecine occi­den­tale et médecine tra­di­tion­nelle.

AV

Mani­querville, Pierre Cre­ton (France)

Le plas­ti­cien et réal­isa­teur Pierre Cre­ton est un habitué du FID : Paysage imposé et L’heure du berg­er, deux de ces précé­dents films, ont été présen­tés lors des édi­tions de 2006 et 2008.

Mani­querville débute sur la ren­con­tre entre la comé­di­enne Françoise Lebrun et Clara Lep­i­card, ani­ma­trice au cen­tre de géron­tolo­gie de Mani­querville, dans le pays de Caux. Les deux pro­tag­o­nistes ne tar­dent pas à nouer de pro­fondes rela­tions. Françoise Lebrun pro­pose alors à son amie d’entreprendre une série de lec­tures d’extraits d’A la recherche du temps per­du aux pen­sion­naires atteints de mal­adies neu­ro-dégénéra­tives. Comme dans ces films antérieurs, le réal­isa­teur joue avec la fron­tière per­méable entre le doc­u­men­taire et la fic­tion. Une comé­di­enne pro­fes­sion­nelle inter­vient ain­si dans un lieu don­né qui sem­ble con­tin­uer à vivre à son pro­pre rythme.

Le texte lu qui entre en réso­nance géo­graphique­ment et séman­tique­ment avec l’expérience des audi­teurs devient un pré­texte à des dis­cus­sions sur la vieil­lesse et la fragilité de la mémoire et opère un proces­sus d’identification trou­blant. Les audi­teurs devi­en­nent les acteurs du réc­it. Les fron­tières entre réal­ité et fic­tion se brouil­lent à nou­veau.

Dans ce troisième volet d’une trilo­gie sur la ter­ri­to­ri­al­ité, Pierre Cre­ton scrute l’environnement des patients dans un sub­til aller-retour entre intérieur et extérieur. La nature est mon­trée du dedans comme du dehors. On assiste, de la fenêtre du cen­tre, en regard sub­jec­tif, à la destruc­tion par­tielle du château qui jouxte le bâti­ment. Du parc, on observe der­rière les vit­res un rési­dent qui regarde la télévi­sion. Pierre Cre­ton mul­ti­plie ain­si les points de vue pour brouiller nos repères.

Ce film tourné en DV noir et blanc pos­sède une tex­ture toute par­ti­c­ulière. Les con­trastes sont peu pronon­cés et on sem­ble flot­ter dans une brume grisâtre qui estompe les reliefs de la réal­ité pour nous trans­porter dans un univers vaporeux. Cette esthéti­sa­tion du réel sub­limé par la justesse des cadres est con­tre­bal­ancée par le vacarme du cen­tre qui mêle les cris de patient au son des téléviseurs.

Avec Mani­querville, Philippe Cre­ton pro­pose une adap­ta­tion très per­son­nelle de ce clas­sique de la lit­téra­ture française, en extrayant du réel, à par­tir de ces obser­va­tions et de son regard sur sa région natale, les analo­gies à l’œuvre faisant se mêler fic­tion et réal­ité.

AV

Caresses dans le cou

Madame But­ter­fly, Tsaï Ming Liang (Taïwan, Ital­ie, France)

Madame But­ter­fly est l’un des « Twen­ty Puc­ci­ni » : une com­mande faite à plusieurs cinéastes de réalis­er, pour les 150 ans de la nais­sance de Puc­ci­ni, un film évo­quant l’œuvre du com­pos­i­teur. L’opéra, dans le film de Tsaï Ming Liang, n’est plus que loin­tain écho. Sa dame papil­lon est ici une amante per­due dans une immense gare routière de Kuala Lumpur, qui n’a plus assez d’argent pour ren­tr­er chez elle. Qui, surtout, veut rester auprès de son amant. Qui la délaisse. Les voix lyriques sont dev­enues le brouha­ha d’une foule à qui le cinéaste a volé des images – tout est tourné en cachette – au Japon s’est sub­sti­tué la Malaisie, Madame But­ter­fly est une femme mûre, sa gorge souf­fre, elle ne cesse de se la racler… La tragédie roman­tique à l’œuvre dans l’opéra sem­ble très loin. Pour­tant, l’écho entre les deux œuvres est bien présent, et la Madame But­ter­fly du cinéaste taïwanais est tout autant une amante éper­due et délais­sée que celle du com­pos­i­teur ital­ien. De la gare foi­son­nante, ter­rain étranger qu’on sent moite, l’esprit de l’amoureuse part soudain retrou­ver le sou­venir de la nuit en ter­rain con­nu : les draps où s’étalait le corps de son amant. Elle s’accroche à son coussin, tout est calme, on entend comme les bat­te­ments de son cœur. Il est par­ti. Il y a des cheveux sur l’oreiller, elle les caresse. Il y a un mou­choir frois­sé avec son odeur, ou bien elle a pleuré, ou elle va pleur­er. Et subite­ment, c’est la grande amoureuse de Puc­ci­ni dans une petite cham­bre d’un hôtel con­tem­po­rain.

SE

Ne change rien, Pedro Cos­ta (Por­tu­gal, France)

Jeanne Bal­ibar chanteuse, son tra­vail, les moments où elle est à la tor­ture avec sa voix, les répéti­tions, tou­jours recom­mencées, dans le stu­dio de Rodolphe Burg­er, les scènes… voilà l’objet filmique de Ne change rien. Soit une femme qui a changé, une actrice dev­enue pour un temps chanteuse. Une femme fasci­nante, par­fois agaçante, froide puis riante. Le film de Cos­ta n’est pas tant un film musi­cal qu’une métic­uleuse et patiente obser­va­tion du tra­vail. Des heures qui précè­dent à la nais­sance de l’art, de la musique enfin maîtrisée, qui s’envole, enfin. Avec la lenteur, le temps qui prend son temps, la pho­togra­phie faite mou­ve­ment qui le car­ac­térise, le cinéaste tra­vaille encore ici une somptueuse palette de noir et blanc. Des obscurs s’éclaircissent, le clair sur­git de l’ombre, où on ne l’attendait pas, les con­tre-jour et les illu­mi­na­tions habil­lent tout autant les décors et les corps, la voix, celle de Jeanne Bal­ibar. En couliss­es pour la pré­pa­ra­tion d’un album ou pour les répéti­tions de La Péri­c­hole d’Offenbach, Pedro Cos­ta con­stru­it des cadres sur­prenants où une femme qu’on con­naît actrice appa­raît sous un nou­veau jour. À la fin, quand Jeanne chante «Rose Rose est amoureuse », dans sa loge avant un con­cert avec ses musi­ciens, que sa voix se fait claire, nette et belle, on veut lui dire, il veut lui dire, « ne change rien ».

SE

Pal­marès

Le jury de la com­péti­tion Inter­na­tionale présidé par Philippe Grandrieux et com­posé de Jack­ie Ray­nal, Manon de Boer, Michel Gomez et Roee Rosen a attribué le Grand Prix de la Com­péti­tion Inter­na­tionale à :
Mate­r­i­al, de Thomas Heise, Alle­magne, 2009, 164′

Men­tion Spé­ciale:
Lunch Break, de Sharon Lockart, États-Unis, 2008, 83′

Prix Georges de Beau­re­gard Inter­na­tion­al attribué à un film de la Com­péti­tion Inter­na­tionale:
Ruinas, de Manuel Mozos, Por­tu­gal, 2009, 60′

Men­tion spé­ciale:
Until the Next Res­ur­rec­tion, d’O­leg Moro­zov, Russie, 2008, 90′

Le jury de la com­péti­tion française présidé par Ursu­la Meier et com­posé de Judith Rev­el, Monique Dereg­ibus, Car­los Muguiro et Michel Lip­kes a attribué le Grand Prix de La Com­péti­tion Française à :
Videomap­pings : Aïda, Pales­tine, de Till Roeskens, France, 2008, 45′

Prix Georges de Beau­re­gard Nation­al:
The Cat, the Rev­erend and the Slave, d’Alain Del­la Negra et Kaori Kinoshi­ta, France, 2009, 90′

Prix Pre­mier:
Search­ing for Has­san, d’É­douard Beau, France, 2008, 63′

Men­tion Spé­ciale:
Les Ailes du brouil­lard, de Dou­nia Bovet-Wolteche, Bel­gique, 2009, 90′

Prix des Médiathèques:
Hin­ter­land, de Marie Voignier, France, 2009, 49′

Men­tion Spé­ciale:
Sur place, 4 revenants des guer­res libanais­es, de Moni­ka Borgmann et Lok­man Slim, liban, 2009, 65′

Prix du Groupe­ment Nation­al des Ciné­mas de Recherche (GNRC):
Ex-æquo
The Cat, the Rev­erend and the Slave, d’Alain Del­la Negra et Kaori Kinoshi­ta, France, 2009, 90′
Le Plein Pays, d’An­toine Boutet, France, 2009, 54′

Prix Mar­seille Espérance:
Mani­querville, de Pierre Cre­ton, France, 2009, 84′