Qui con­naît les films de Pedro Cos­ta ne s’étonnera guère de trou­ver en face de soi un indi­vidu qui prend son temps : c’est un homme absorbé et pen­sif, un homme d’écoute et de réc­it. Fumant cig­a­rette sur cig­a­rette, le cinéaste délivre patiem­ment, d’une voix grave non dénuée de suavité, les clés d’un tra­vail au long cours, fait de rigueur et d’attention. Il a quelque chose d’intimidant qui nous retient de l’interrompre. Alors on l’écoute racon­ter, dire par­fois des choses qui fer­ont grin­cer des dents mais qui ne choquent pas dans sa bouche, parce qu’il les dit sans légèreté ni arro­gance. Tout est néces­sité et authen­tique noirceur, chez cet homme-là. On aimerait lui pos­er mille ques­tions, mais le temps passe plus vite qu’on ne voudrait. Tant pis. On atten­dra le temps qu’il fau­dra pour y don­ner suite…

Rencontrer

Qu’est-ce qui a fait qu’un jour, vous ayez été comme aiman­té par Fontaín­has (quarti­er de Lis­bonne aujourd’hui dis­paru, filmé dans Ossos, Dans la cham­bre de Van­da et En avant, jeunesse) et que vous en ayez con­sti­tué une archive filmique ?

Un jour, je suis entré dans le quarti­er avec des mes­sages, des let­tres, des cadeaux que les gens du Cap-Vert qui nous avaient aidés sur le tour­nage de Casa de Lava m’avaient don­nés à l’attention de leurs par­ents émi­grés à Fontaín­has. J’ai fait un peu le fac­teur… et j’ai décou­vert un quarti­er que je ne con­nais­sais pas – ce n’est pas un quarti­er qu’on va vis­iter comme ça, pour se balad­er. Je par­lais un peu créole, ce qui fait que j’ai peut-être été plus vite accep­té. Et je suis resté parce qu’ils m’y ont invité. Ils m’ont dit : «Venez demain, on fera un dîn­er! Venez après-demain, il y a le mariage de mon frère!…» Alors j’ai com­mencé à y pass­er des journées, à traîn­er, boire, par­ler. Ça m’a beau­coup plu, ces choses que je dev­inais chez ces capver­di­ens, quelque chose de très con­cret et en même temps de très mys­térieux: une espèce de tristesse, qui n’était pas loin, sûre­ment, de la mienne… Je me suis dit: peut-être qu’il y a quelque chose à faire ici, puisque j’y trou­ve un accord avec ma sen­si­bil­ité et qu’en plus plas­tique­ment, ça me plaît beau­coup. Mais davan­tage que les couleurs, les espaces et les sons, il y avait la force un peu dés­espérée de ce groupe de gens très en marge, très per­dus, très mis­érables et très invis­i­bles. On a trou­vé un fait divers pour faire Ossos, et après j’y suis revenu pour faire les autres films.

Travailler

Dans En avant, jeunesse, le per­son­nage de Ven­tu­ra dit : « De mon temps, on ne tra­vail­lait pas les jours fériés », et dans les inter­views que vous avez don­nées sur le film, vous par­lez sou­vent du tour­nage comme d’un véri­ta­ble tra­vail, avec le repos le dimanche. C’est impor­tant, pour vous, cette notion de tra­vail ?

Oui. Est-ce que nous, on tra­vail­lait les jours fériés ou pas? Je ne sais plus! (sourire) En tout cas, on tour­nait de lun­di à same­di, on se repo­sait le dimanche. L’idée que j’avais, c’était de voir si on pour­rait tenir un an, deux ans, comme on fait partout: les gens «nor­maux», ils tra­vail­lent tous les jours, ils vont au bureau, ils vont à l’usine tous les jours. Or je ne voy­ais pas pourquoi un film devrait se faire sur une petite péri­ode, après quoi tout s’arrête, je reviens à ma vie à moi, dans ma mai­son, je passe mon temps au ciné­ma, etc. Je voulais faire ce tra­vail très dilaté, un peu comme ça a existé à Hol­ly­wood. Jacques Tourneur, il fai­sait un film en cinq semaines (ou même trois, parce qu’on ne lui lais­sait pas plus de temps), mais quelques semaines après, il en com­mençait un autre. Il pas­sait donc son temps à tourn­er des films. Nous, on n’a fait qu’un film en deux ans, mais avec le même état d’esprit, je pense. C’est-à-dire que c’est un tra­vail qui a à voir avec le quo­ti­di­en : le ciné­ma est dans le quo­ti­di­en, pas extérieur à ça, ce n’est pas un truc de sci­ence-fic­tion qui vient d’ailleurs et qui se met à tourn­er pen­dant qua­tre semaines… Non, c’est quelque chose qui peut être là tous les jours, pour – faute d’autre mot: – doc­u­menter, pren­dre des choses de ce quarti­er, des choses de ces gens, et sûre­ment de moi aus­si, parce que c’est moi qui le fais, donc…

Ce rap­port au tra­vail a beau­coup évolué par rap­port à vos films précé­dents ?

Dans la cham­bre de Van­da, par exem­ple, c’était un film fait qua­si­ment par moi tout seul, avec un copain au son, et avec la lib­erté totale d’un type qui n’a pas d’argent mais pas de prob­lème pour sur­vivre et tourn­er en même temps, quand il veut et autant qu’il peut. Ça s’est fait avec des cas­settes et des soupes! (sourire) Les gens du quarti­er me voy­aient tous les jours, soleil ou pluie, souf­frir avec Van­da. Ça a duré deux ans… Pour En avant, jeunesse, on s’est plus approchés d’un tour­nage, dis­ons, nor­mal. On avait une petite équipe, on était beau­coup plus que sur Van­da: on était qua­tre! le dou­ble! (sourire) Sans compter les acteurs. Donc un tour­nage plus tra­di­tion­nel, mais en gar­dant sou­p­lesse et lib­erté dans notre organ­i­sa­tion, c’est-à-dire sans pro­duc­teur qui impose un rythme de tra­vail. On peut très bien ne pas tourn­er si je suis malade ou si Van­da [qui fig­ure dans Ossos, Dans la cham­bre de Van­da et En avant, jeunesse, ndr] ne veut pas. Parce que ça, c’est un risque qu’on court, mais il faut l’accepter: ce ne sont pas des acteurs pro­fes­sion­nels. Dans un tour­nage nor­mal, c’est tou­jours plus dif­fi­cile de con­tourn­er ce genre de prob­lèmes humains, parce qu’il faut assur­er – plus que de tra­vailler, il s’agit d’assur­er: c’est ça, le ciné­ma aujourd’hui. On a quand même essayé d’être très dis­ci­plinés parce que je pen­sais qu’on avait besoin de ça, pour qu’ils com­pren­nent qu’un tour­nage c’est sérieux, que ce n’est pas un jeu d’enfant, qu’on ne met pas une caméra et ça se fait tout seul, comme ça. C’est éprou­vant pour tout le monde. C’est aus­si dur, voire chi­ant, que quand Ven­tu­ra [l’acteur prin­ci­pal, ndr] tra­vail­lait, quand il était maçon! Bon, il tra­vail­lait sûre­ment beau­coup plus, j’imagine… D’ailleurs, il l’a très bien dit dans les entre­tiens, quand on lui demandait si ç’avait été dif­fi­cile: «Être maçon, c’est dif­fi­cile! Faire un film, ça a été com­pliqué, ça a été dur, mais on a beau­coup aimé; c’est con­stru­ire des immeubles, faire des fos­sés pour les égouts et tout ça qui est dif­fi­cile!» En tout cas, il s’agissait de com­mencer quelque chose qui serait utile pour les prochains films, qu’ils sachent qu’il y a quelques règles, des horaires par exem­ple. Et pour la pre­mière fois, je me sen­tais tra­vailler et non pas filmer. Sur les autres films, je me sen­tais «faire des plans», «faire des com­po­si­tions plas­tiques», «trou­ver des idées», «répéter avec les acteurs», tout ça… mais ce n’était pas vrai­ment du tra­vail, c’étaient des gestes, par­fois même un peu cons. Des gestes comme on en a fait des mil­lions de fois sur les tour­nages, partout. Là, tout le monde avait à voir avec ce film dès le début. Pas comme quand un acteur n’est pas vrai­ment intéressé ou que le deux­ième assis­tant est là pour gag­n­er un peu de fric. Non, il y avait qua­tre per­son­nes totale­ment impliquées, et les acteurs étaient même plus qu’impliqués, puisque, même si je les guidais, c’étaient eux qui créaient le scé­nario, les dia­logues, tout. C’était leur his­toire à eux.

Com­ment on procède au mon­tage quand on a 340 heures de rush­es? Com­bi­en de temps ça a pris pour y don­ner forme?

Ça a pris presque un an, peut-être moins. J’ai com­mencé le mon­tage après le tour­nage, parce que je n’ai pas la tête à tourn­er et à mon­ter en même temps: il y a des gens qui arrivent à faire ça, pas moi. Évidem­ment, ces deux ans de tour­nage offraient des sur­pris­es, des scènes que je n’avais pas prévues, des tours et détours qui ont don­né quelque chose de totale­ment dif­férent de ce que je pen­sais faire au début. Mais si on ne par­le pas de la mon­tagne que sont les 340 heures, qui fait en effet un peu peur, ça a été un mon­tage assez clas­sique. Avec le mon­teur, on a com­mencé par tout class­er: par per­son­nages, par scènes, par lieux… Faire un tri, plus ou moins. Regarder les rush­es. Quand je dis regarder, c’est encore du tra­vail: pen­dant trois semaines, de neuf heures à sept heures, tous les jours, regarder, ne faire que ça. Là, on com­mence à voir des choses: ce qui est raté, ce qui ne m’intéresse pas. Après, il faut bien com­mencer par un bout. Pour ce film, c’était quand même un peu plus sim­ple que pour Van­da puisqu’on avait une ligne direc­trice – pas une his­toire très claire, mais au moins ce par­cours de Ven­tu­ra qui nous guidait un peu au mon­tage. Le principe, c’était: deux, trois, qua­tre scènes pour chaque «fils» de Ven­tu­ra, dans un cer­tain ordre. Sauf que ça ne mar­chait pas du tout comme ça: il y avait des chocs, ça pro­dui­sait des effets con­traires à ce qu’on avait pen­sé, donc on a com­mencé à chercher. Il y avait dans notre matière des pos­si­bil­ités que peut-être les autres films n’ont pas. Pour les films qui sont tournés un peu n’importe com­ment, si on ne croit pas trop au film, si ce sont des films déjà faits avant même de les avoir com­mencés, peut-être qu’alors le mon­tage est un truc un peu chi­ant, totale­ment banal ou totale­ment aléa­toire: des fois, tout va, tout colle, tout se monte. Nous, non: les choses résis­tent beau­coup les unes aux autres, il y a par­fois plusieurs pos­si­bil­ités mais il s’avère sou­vent qu’il n’y a qu’une solu­tion. Et pour ça il faut atten­dre, chercher… On est un peu angois­sé pen­dant quelques jours, une semaine: il faut laiss­er les choses repos­er un peu, respir­er, pour voir ce qui tient. C’est la con­di­tion des films que je fais main­tenant, la prin­ci­pale exi­gence de ma méth­ode: il faut qu’on tra­vaille dans un temps très dilaté, que ce soit pour le tour­nage ou pour le mon­tage. C’est très bien parce que le temps est très impor­tant dans le film: la jeunesse, la vieil­lesse, le passé, le présent… Et puis chaque acteur a son temps de réponse, de réac­tion. Le temps n’est pas le même pour Van­da et pour Ven­tu­ra, vous voyez. Elle est très speedée, très chao­tique, et lui est dans un autre temps, celui, je ne sais pas, d’un fan­tôme. Or au bout d’un cer­tain nom­bre de scènes, il faut que ces temps-là soient en accord. Dans une scène, tout d’un coup, Ven­tu­ra et Van­da sont à égal­ité, dans le même temps, la même res­pi­ra­tion. Ça, je l’obtiens au tour­nage en respec­tant le temps des acteurs tout en essayant de ne pas laiss­er les choses “mourir”, mais on l’obtient aus­si au mon­tage, parce qu’on a vu: voilà, c’est là que ça peut arriv­er, pas avant et pas après. C’est une ques­tion de justesse, et per­son­ne n’est jamais arrivé à mon­tr­er ce que c’était… Un petit peu le film que j’ai fait sur les Straub [Où gît votre sourire enfoui ?, ndr]. Godard, d’une autre façon, dans les His­toires du ciné­ma. Mais bon, les gens de ciné­ma savent très bien que c’est là que ça se passe, dans cette salle de mon­tage, en face de la matière. Tout le reste, c’est vrai­ment des con­ner­ies, quand on dit qu’il y a telle ou telle règle… Même Straub et Huil­let, qui sont les plus con­crets, réal­istes et matéri­al­istes des cinéastes sont con­fron­tés par­fois à de grands mys­tères. Parce que c’est humain, parce que par­fois ça dépend du fait qu’il y ait du soleil dans la salle ou que ce soit tout noir…

S’inscrire dans le temps

Les scènes avec le per­son­nage de Lento, tout en se fon­dant dans le flux du film, don­nent l’impression de s’extraire un peu de son espace et de son temps, et de fait vous en avez par­lé dans les inter­views comme des sortes de flash-backs, de moments où Ven­tu­ra se retrou­ve un peu seul face à lui-même…

Dis­ons qu’il y a deux moments dans la struc­ture du film. D’un côté, un présent très con­cret où Ven­tu­ra voy­age, vis­ite ces garçons et filles du quarti­er qu’il dit être ses enfants et qui racon­tent des choses d’aujourd’hui: des prob­lèmes de famille, de mai­son, d’argent… Donc ça, ce sont des prom­e­nades au présent, le présent de la nar­ra­tion mais aus­si le présent des acteurs. Et il y a un autre côté du film, qui pour moi appar­tient plus au passé, même si ce n’est que dans la tête de Ven­tu­ra… En com­pag­nie de son col­lègue Lento, il se sou­vient, il racon­te le passé. Et ça se passe dans un lieu totale­ment à part, à l’écart de leur quarti­er – de l’ancien comme du nou­veau. Je me suis dit que Lento serait une espèce de col­lègue con­fi­dent, un com­pagnon de tra­vail et de soli­tude issu de la vie de Ven­tu­ra, de ce qu’il m’a racon­té, de ce qu’il a voulu y met­tre. Il vivait avec d’autres ouvri­ers capver­di­ens dans une baraque où ils avaient un peu peur, où ils avaient froid, où ils se par­laient très peu, où ils se repo­saient parce qu’ils étaient morts de fatigue après les journées de tra­vail. Et pour moi, ça avait un côté un peu prison, une prison à eux… Là, on pour­rait employ­er des mots un peu oubliés : ouvri­ers, pro­lé­tari­at. Il y a un livre du philosophe Jacques Ran­cière qui s’appelle La Nuit des ouvri­ers. Voilà, cette par­tie du film, c’est un peu ça: la nuit des ouvri­ers, la nuit des maçons, une nuit où ils boivent, où ils dor­ment, où ils sont dans le noir parce qu’il n’y a pas d’électricité, où ils écoutent un peu de musique sur un petit tourne-disque. Et on a pen­sé qu’ils se répéteraient quelque chose, tout le temps. Au début, Lento demande à Ven­tu­ra d’écrire une let­tre pour sa femme, parce qu’il ne sait pas écrire. Ça a réelle­ment été la fonc­tion de Ven­tu­ra dans le quarti­er, parce qu’il était plus cul­tivé, qu’il savait lire, écrire et qu’il avait une «bonne tête», comme il dit. Donc il écrivait des let­tres d’amour, des let­tres pour envoy­er de l’argent… Bref, puisque c’est une prison, j’ai regardé des films de prison des années 1940–50: qu’est-ce qu’ils font? Ils font tou­jours la même chose. Par exem­ple, ils écrivent les jours qui se suiv­ent sur les murs, avec des traits. On n’a pas fait ça, mais on a trou­vé un équiv­a­lent avec cette petite… chan­son, presque. Ven­tu­ra se mémorise ça tous les jours, juste pour ne pas oubli­er. En quelque sorte, ils sont des pris­on­niers et en même temps des gar­di­ens de leur prison.

Cette let­tre, elle était déjà dans Casa de Lava. D’où vient-elle? Et pourquoi avez-vous décidé de la réu­tilis­er dans En avant, jeunesse?

Le cœur de la let­tre, ce sont des phras­es d’une let­tre de Robert Desnos que j’aimais beau­coup et que j’avais mis­es dans Casa de Lava comme si c’était la let­tre d’un ouvri­er capver­di­en à sa femme. Là, puisqu’on tour­nait autour de la même chose, je me suis dit: pourquoi ne pas revenir à cette let­tre et la jouer d’une autre façon? En fait, dans ce film, il y a des morceaux de Desnos et des morceaux de Ven­tu­ra lui-même, de ces fameuses let­tres qu’il écrivait pour tout le monde et qu’il a encore aujourd’hui dans sa tête, puisque les for­mules en étaient très sim­ples. Cette let­tre est donc d’abord pour Lento, ensuite pour Ven­tu­ra, puis pour per­son­ne, et ça devient presque autre chose qu’une let­tre d’amour. Ça devient une preuve de fidél­ité; l’histoire de sa vie; un man­i­feste poli­tique ou moral; juste une petite comp­tine pour ne pas oubli­er. Et… il y a un peu de provo­ca­tion, mais si les gens savent que Desnos a écrit cette let­tre à sa femme dans un camp de con­cen­tra­tion nazi, juste avant de mourir… ça dit un peu qu’une let­tre envoyée d’un camp nazi ou d’une baraque à Fontaín­has ou, je ne sais pas, en Inde ou au Brésil, au fond ça n’a vrai­ment pas de dif­férence… Le dés­espoir est le même, les caus­es sont presque les mêmes, ce sont les caus­es de cet «état du monde». Bien sûr, pour Desnos, c’est très vio­lent, mais je ne sais pas si Ven­tu­ra n’a pas été aus­si détru­it et mas­sacré qu’un pris­on­nier à Auschwitz. Ce que ces gens-là ont en com­mun, aus­si, c’est de «ne pas avoir de sty­lo», que ce soit à cause des Nazis ou à cause de la société. Ça veut dire qu’ils ne fer­ont jamais de poésie, qu’ils n’écriront jamais de musique. C’est dans ce sens-là que je dis qu’ils n’ont pas de sty­lo. Ces gens ont été privés de beau­coup de choses – d’argent, de bon­heur, de tout, quoi. Et de sty­los. Ou de caméras, par exem­ple, pour faire des films.

L’expression « En avant, jeunesse ! » était aus­si dans le dia­logue de Casa de Lava. D’où vient-elle? N’avez-vous pas eu peur de l’ironie de ce titre?

En avant, jeunesse, c’est une tra­duc­tion pas très fidèle – comme toutes les tra­duc­tions, mais enfin c’est celle que je préfère – de «Juven­tude, em mar­cha!», un slo­gan qui était des­tiné aux jeunes mil­i­tants du Par­ti de la Libéra­tion du Cap Vert dans les années 1960–70. C’est une de ces phras­es qu’on dis­ait au début de la Révo­lu­tion sovié­tique et qu’on doit dire aujourd’hui encore à Cuba. Un de ces cris un peu posi­tifs et gais dis­ant : «Ça va marcher! avec les jeunes du Par­ti, une force va marcher vers le futur…» Au Cap-Vert, les gens ont gardé ça comme quelque chose de très quo­ti­di­en. Dans Casa de Lava, je m’en suis servi dans une scène où les femmes dansent. Elles dis­ent ça comme elles pour­raient dire : «Demain sera un beau jour!», ou «Tout va bien!». La tra­duc­tion que j’ai choisie pour le titre anglais a très peu à voir avec ça, prend un détour dif­férent : Colos­sal Youth, «Jeunesse colos­sale». Ça me plai­sait parce qu’il y a le mot «colos­sal», qui pour moi a tout à voir avec le tra­vail qu’on a fait (sourire). Et puis ça rend compte de ce qu’il y a de grand, de mon­u­men­tal, dans Ven­tu­ra, dans cer­taines choses. Je ne sais pas si c’est ironique. Pour moi, ça s’est révélé ironique, mal­heureuse­ment, parce que tout ce que les jeunes dis­ent dans le film est beau­coup plus noir, prob­lé­ma­tique ou même dés­espéré que je ne l’avais prévu. Ça vient d’eux, ce mal­heur, cette crispa­tion, cet état d’abandon qu’on sent dans tous les per­son­nages – les jeunes, surtout. Ça a été un peu une sur­prise, pour moi. Cer­tains, même, ont vrai­ment fon­cé dans ce mal­heur: c’est le cas du per­son­nage qu’on voit à l’hôpital et qui par­le très vio­lem­ment de sa mère. C’est une scène qu’il voulait absol­u­ment plac­er dans le film. Donc voilà, aujourd’hui le titre est beau­coup plus ironique qu’il ne l’était avant. Mais pour moi, ça a tou­jours eu à voir avec la jeunesse que fig­ure d’une cer­taine manière la mémori­sa­tion de la let­tre: cette marche qu’on fait dans sa tête. Je pense qu’on sent dans le film cet état de marche per­ma­nent – mais dans la tête, puisque ce sont des per­son­nages immo­biles et pas­sifs, assis ou allongés sur des lits, un peu défail­lants ou fatigués. La jeunesse, pour moi, c’est une marche en arrière. Je ne par­le pas du sou­venir de sa pro­pre jeunesse mais de la jeunesse qu’est la pen­sée. La pen­sée est tou­jours une jeunesse, un pro­jet, un espoir. Ça fait un peu mau­vaise métaphore, mais pour moi, ça a un sens. Des jeunes gens peu­vent paraître très vieux et Ven­tu­ra, qui est plus âgé, est par­fois très gamin. C’est pareil pour tous les per­son­nages: par moments, ce sont des enfants… Voilà ce qui me plaît dans le film: il n’y a pas vrai­ment de dif­férence d’âges. C’est un film qui dit ça, aus­si: il n’y a pas d’adultes, d’enfants. C’est pour ça que, dans la dernière scène, la fille de Van­da (qui a deux ans) et Ven­tu­ra sont à égal­ité et se par­lent sans par­ler. Ils peu­vent se par­ler parce que l’enfant ne sait pas par­ler : elle émet des sons, et Ven­tu­ra aus­si. Je ne sais plus qui dis­ait ça [il s’agit de Jacques Ran­cière, ndr], mais c’était assez beau, et je suis d’accord: on ne sait pas vrai­ment si c’est Ven­tu­ra qui garde l’enfant ou si c’est l’enfant qui garde Ven­tu­ra.

Filmer

D’un point de vue styl­is­tique, vous êtes passé dans votre ciné­ma de vis­ages filmés en longues focales dans Casa de Lava et Ossos à des corps filmés en très grand angle dans En avant, jeunesse…

Oui, je ne sais pas si je ne ferai pas d’autres films avec d’autres focales. C’est déjà une ques­tion de moyens. En avant, jeunesse est filmé en vidéo [à la dif­férence de Casa de Lava et d’Ossos, ndr]. Or il y a cer­taines choses, selon moi, aux­quelles la vidéo ne rend pas jus­tice : les paysages, les extérieurs rich­es, les forêts, les mon­tagnes… Elle n’est pas faite pour ça, je pense. Même pas ce qu’ils appel­lent HD, qui est encore pire. Pour moi, ça n’a pas la même valeur, la même richesse qu’en 35mm: inutile de faire des théories là-dessus. Si on filme des paysages – et pour moi, un gros plan sur un vis­age, c’est pas nou­veau, c’est aus­si un paysage –, il faut faire très atten­tion à tout: la déf­i­ni­tion, la défor­ma­tion, les couleurs… C’est mieux en 35mm. Les rares gros plans en vidéo qu’on a dans Van­da sont là parce qu’ils doivent être là, pour des raisons qui ont à voir avec ce film en par­ti­c­uli­er. En avant, jeunesse traite beau­coup plus de l’espace – des espaces que les gens occu­pent. C’est pour cela qu’il fal­lait mon­tr­er l’espace, voir les gens pass­er d’une cham­bre à l’autre, ouvrir les portes. Par ailleurs, l’espace provoque une autre chose : le temps. Et inverse­ment.

Vous faites par­tie de ces cinéastes qui ne tourneront plus qu’en DV, ou vous n’êtes pas décidé là-dessus et revien­drez peut-être à la pel­licule ? Voire aux acteurs pro­fes­sion­nels ?

Je pense que ça serait plus sim­ple pour moi de faire un film en pel­licule 35, 16, ou même super 8, que de tra­vailler avec des acteurs pro­fes­sion­nels… J’ai besoin de tra­vailler longtemps, de répéter et de tourn­er pen­dant des mois, etc. J’aimerais bien, pourquoi pas, mélanger des acteurs à des gens du quarti­er. Ce n’est pas que je n’aime pas les acteurs, c’est juste qu’ils n’ont pas le temps, qu’ils ne voient pas la rai­son de ce genre de tra­vail, donc je vois mal com­ment je pour­rais… Et il y a aus­si l’argent, bien sûr, parce que pay­er un acteur à un tarif d’acteur pen­dant un an, pour moi, c’est impos­si­ble. Comme pour les tech­ni­ciens. Pour la pel­licule, oui, pourquoi pas, on peut très bien faire un film à trois en 35 – c’est un peu lourd pour cer­taines choses, mais on peut le faire. Si j’utilise la vidéo, ce n’est même pas pour une ques­tion d’image, puisqu’elle est moins riche que la pel­licule. C’est surtout que ce genre d’outils va bien avec ce que je fais, avec la pro­duc­tion que j’ai: il y a une cor­re­spon­dance des moyens et des formes, un équili­bre qui fait que ça marche bien en vidéo. Il faut juste tenir compte de ses lim­ites.

Continuer

Pour Tar­rafal, qui fait par­tie d’un film col­lec­tif, L’État du monde, qu’est-ce qui vous a été demandé par les com­man­di­taires ? Est-ce que c’est un film que vous auriez fait de toute façon, ou vous avez répon­du à une com­mande ?

J’ai reçu un appel du pro­duc­teur qui m’a expliqué qu’il pro­dui­sait un film col­lec­tif, avec six réal­isa­teurs, financé par la Fon­da­tion Gul­benkian, un musée à Lis­bonne. C’est mar­rant, parce que j’avais tourné une scène dans le musée Gul­benkian dans En avant, jeunesse, et le hasard a fait que tout de suite après, il me demande ça. J’ai dit oui parce que de toute façon je comp­tais faire un autre film avec les habi­tants du quarti­er. Peut-être que ça n’aurait pas été celui-là, parce que celui-là, il y avait des con­traintes, c’était une com­mande bien pré­cise: quinze min­utes. Il devait se tourn­er en vidéo, aus­si – bon, pour moi, ça, ce n’était pas com­pliqué. Après il m’a dit que le film s’appelait L’État du monde, qu’il fai­sait par­tie d’un pro­jet d’exposition, de musique, de théâtre, dans le cadre d’une année de «pro­duc­tions artis­tiques» et de débats sur l’«état du monde». Et il m’a dit : «Voilà, je vous ai expliqué le titre, main­tenant vous pou­vez en faire tout ce que vous voulez.» J’imagine quand même qu’ils m’ont appelé, moi, parce qu’ils savaient exacte­ment ce que ça allait don­ner, mon état du monde: on sait plus ou moins ce qu’on peut atten­dre, c’est chi­ant mais c’est comme ça! (sourire) Donc j’ai pro­posé aux gens du quarti­er qui étaient avec moi à ce moment-là, Ven­tu­ra, trois-qua­tre per­son­nes: «J’ai cette com­mande, il faut faire un film assez vite, en deux mois.» Pen­dant une semaine, on a un peu traîné, comme tou­jours, on a par­lé, passé en revue toutes sortes d’hypothèses. Et un jour, on a croisé au bar un des garçons qui nous avaient aidés sur Van­da et En avant, jeunesse, com­plète­ment paniqué : il avait reçu une let­tre de dépor­ta­tion [d’expulsion, ndr] du min­istère des Affaires étrangères. Et donc com­mençait ce procès de dépor­ta­tion. Il avait un mois pour répon­dre, se présen­ter, je ne sais quoi. Et ce qui est mar­rant – dra­ma­tique, bien sûr, mais mar­rant –, c’est que c’est un petit caïd du quarti­er, un petit deal­er, et là il était paniqué comme un bébé! Donc ça a com­mencé comme ça, on s’est dit: pourquoi ne pas faire quinze min­utes autour de cette let­tre? Comme c’était une let­tre, ça fai­sait un peu une cor­re­spon­dance avec l’autre film. Alors il a pro­posé un truc qui n’était pas mau­vais, l’idée d’une espèce d’adieu au quarti­er, à sa mère, à ses amis, comme si c’était sa dernière journée avant son départ. J’ai dit: oui, mais en quinze min­utes ça va être com­pliqué, c’est une belle idée pour un long. Mais c’est comme ça que ça a démar­ré. On a com­mencé avec une scène où il par­le avec sa mère d’un hypothé­tique retour au Cap-Vert.

Les scènes qui suiv­ent sont assez dif­férentes.

Oui, après on a tourné ces scènes un peu «poé­tiques», une espèce de fable qui se passe hors du quarti­er et qui n’est déjà même plus sur Terre… La let­tre, elle a presque un côté film d’horreur, parce que c’est une let­tre qui vient du dia­ble. J’ai pen­sé à un film de Tourneur, Night of the Demon [Ren­dez-vous avec la peur, aus­si appelé Curse of the Demon, ndr], qui est un peu une his­toire comme ça: c’est un petit papi­er, un mes­sage que le dia­ble te passe un jour dans le métro, et tu dois for­cé­ment le pass­er à quelqu’un d’autre, sinon tu meurs. Et ce qui est mar­rant, c’est que cette his­toire, c’est exacte­ment la même qu’une his­toire du Cap Vert, du Brésil, du Por­tu­gal: ça fait par­tie du folk­lore, des mythes et légen­des des dif­férents pays luso­phones. Et ça me parais­sait assez joli que ce soit une let­tre du démon qui vienne expulser ces gens pour tou­jours… L’autre rai­son pour laque­lle ça ne se passe nulle part, c’est qu’ils ne veu­lent pas être dans le nou­veau quarti­er. Ça, j’ai sen­ti que ça allait être un prob­lème, une ques­tion à traiter dans les films que je ferais avec eux après: ils ne sont pas à l’aise dans ce quarti­er, comme on le voit déjà dans En avant, jeunesse. Ils ne savent pas l’habiter, ils ne savent pas y vivre. Tourn­er dans ce quarti­er, c’est chi­ant. Pour moi, pour eux. Donc on l’a fait ailleurs: on a tra­ver­sé l’autoroute, on a trou­vé un coin entre qua­tre arbres et un rocher et là, on a fait une sorte de petit théâtre. Peut-être que je me trompe, mais je crois que ça annonce claire­ment qu’ils sont déjà en enfer, ou au ciel, ou dans un lieu qui n’est nulle part… Du coup, quand ils jouent, racon­tent, se dépla­cent, quand ils font des gestes dans ce décor, ils s’approchent d’autre chose, quelque chose de com­plète­ment dif­férent. Peut-être que les films qu’on va faire désor­mais seront moins réal­istes, ou réal­istes d’une autre façon, mais c’est sûr qu’on perd un peu de réel, de social. Les maisons seront peut-être moins fig­urées, parce qu’ils les ont per­dues, comme leurs bars, leurs ruelles. Peut-être qu’ils vont les retrou­ver d’une autre façon, qu’ils vont amé­nag­er leur nou­veau quarti­er, mais pour l’instant, ces bâti­ments blancs, comme ce ne sont pas eux qui les ont con­stru­its, ils n’y sont pas à l’aise.