Au cœur du dernier long-métrage de Pedro Cos­ta trône, comme l’indique le titre, une femme : Vitali­na Varela. Déjà présente dans Cav­a­lo Din­heiro, elle donne à cette nou­velle fic­tion mêlée de doc­u­men­taire sa force obscure. C’est juste­ment sous la forme d’une sil­hou­ette noire se détachant sur l’entrée lumineuse d’un avion qu’apparaît pour la pre­mière fois la capver­di­enne d’une cinquan­taine d’années. Tan­dis qu’elle descend de l’engin, la veuve aux pieds nus répand sur son pas­sage comme une traînée de tristesse, chaque pas s’accompagnant de larmes mac­u­lant le sol. Sa douleur sem­ble n’avoir d’égal que le vacarme insup­port­able pro­duit par l’appareil, entre vrom­bisse­ments et son­ner­ies intem­pes­tives. En bas des march­es, une cohorte de femmes de ménage forme un comité d’accueil aux nou­velles funestes : Vitali­na arrive trop tard à Lis­bonne, trois jours après la mort de son mari, et n’est vis­i­ble­ment pas la bien­v­enue dans le pays. La façon dont Pedro Cos­ta ne révèle que très pro­gres­sive­ment le vis­age de son héroïne (d’abord plongée dans le noir, filmée de dos ou morcelée par le cadre) fait écho au long silence dont émerge celle qui a atten­du, vingt-cinq ans durant, son bil­let d’avion pour le Por­tu­gal.

Cos­ta filme sou­vent Vitali­na devant l’embrasure d’une porte, c’est-à-dire sur le fil d’une démar­ca­tion entre deux espaces : une posi­tion qui fait sens pour ce per­son­nage partagé entre deux pays mais aus­si entre deux mon­des, celui des vivants et celui des morts. Cette mise en abîme nour­rit une atmo­sphère étouf­fante en rétré­cis­sant l’espace autour d’individus déjà dévorés par le noir. Elle sert aus­si d’écrin à un por­tait com­plexe, fait d’une somme de con­tra­dic­tions : si Vitali­na sem­ble être d’abord acca­blée par la fatigue – son corps peine à se mou­voir et s’essouffle rapi­de­ment –, il est pour­tant dif­fi­cile de ne pas enten­dre dans son prénom une promesse de vital­ité. Cette force qui l’a poussé jadis à bâtir une mai­son de ses pro­pres mains est aujourd’hui celle qui l’amène à rester chez son mari, envers et con­tre tous. Sa voix, sorte de mur­mure enragé, fig­ure bien ce mélange de cha­grin et de rancœur, de douceur et de dureté, qui la car­ac­térise. Un long plan met en évi­dence une pho­to de mariage où elle appa­raît seule, pointant l’abandon dont elle fait tou­jours grief à son époux : con­traire­ment à ses promess­es, celui-ci ne l’a en effet jamais rejoint au Cap-Vert et ils auront vécu séparés presque toute leur vie. Ni la mis­ère ni la peine ne réus­sis­sent cepen­dant à entamer son élé­gance et sa grâce ser­pen­tine, par­ti­c­ulière­ment vis­i­ble dans un plan où ses yeux luisants et son corps tor­du dans une pos­ture étrange lui don­nent des allures de rep­tile. 

Paradis perdu

Les ténèbres qui entourent Vitali­na sont celles de son amour per­du, une « clarté » dis­parue, comme la croy­ance qui a déserté ce monde désor­mais sans toit – le sien men­ace de s’effondrer sur sa tête – ni foi. « J’ai per­du ma foi dans l’obscurité » con­fesse le prêtre incar­né par Ven­tu­ra, fig­ure famil­ière de l’œuvre de Pedro Cos­ta, que l’on retrou­ve ici dans un sec­ond rôle. L’autel du défunt ne sert qu’à allumer la cig­a­rette d’une vis­i­teuse, tan­dis que l’église faite de tôle et de terre battue tient à peine debout, à l’image de l’ecclésiastique qui n’a de cesse de s’écrouler. Dans un plan où le soleil appa­raît (sym­bol­ique­ment) à tra­vers les bar­reaux d’une fenêtre, Ven­tu­ra est d’ailleurs placé au cen­tre d’un cer­cle d’où s’échappent quelques rayons, devenant ain­si le héraut d’une divinité déchue. Si l’espérance a quit­té les rési­dents du quarti­er de Cova da Moura, c’est aus­si qu’il n’y a plus de ciel vers lequel prier : les murs, aus­si élevés que ceux d’une prison, ombra­gent les rues et les masures.

Les habi­tants, qui ne sont lit­térale­ment plus que l’ombre d’eux-mêmes, errent le long de ces étroits cor­ri­dors comme dans un labyrinthe sans issue. Lorsqu’il qu’il déam­bule dans les rues comme un vieux fou, Ven­tu­ra sem­ble tourn­er en rond, posant sa main trem­blante sur le même poteau. Les seules ouver­tures pos­si­bles n’en sont pas : lors de son arrivée, la pro­tag­o­niste se cogne con­tre une paroi invis­i­ble (son vis­age jusqu’alors obscur­ci est ain­si dévoilé pour la pre­mière fois) et on remar­que, sur l’un des murs de sa cham­bre, une fenêtre bouchée par un mur de briques. Les escaliers, sai­sis dans des con­tre­p­longées écras­antes, ne débouchent sur rien et com­posent des archi­tec­tures aus­si absur­des que pré­caires. Les tun­nels par­cou­rus de tuyaux et de bruits liq­uides don­nent quant à eux le sen­ti­ment d’être plongé dans les entrailles d’un corps malade. Ce lieu utérin, aux sons étouf­fés, n’a pour­tant rien de ras­sur­ant ni d’intime : à tra­vers des portes sans ser­rure, des impor­tuns s’invitent sans cesse chez Vitali­na Varela. Les lim­ites entre le dedans et le dehors sont défini­tive­ment brouil­lées puisque même à l’extérieur, la nuit forme comme une sec­onde cage autour des per­son­nages. Bien que plongé dans la pénom­bre, le film s’achève néan­moins sur les réminis­cences d’une exis­tence heureuse, aus­si claire que le jour. Au terme de son éprou­vante plongée dans les ténèbres, Vitali­na retrou­ve un peu de la lumière d’antan, suff­isam­ment du moins pour déclar­er, en dépit d’avoir été dépos­sédée de sa pro­pre vie : « l’amour est si impor­tant ». Par cet oppres­sant théâtre d’ombres où errent quelques fan­tômes dés­espérés, Pedro Cos­ta aura fig­uré l’injustice d’un monde dans lequel une par­tie de l’humanité sem­ble con­damnée à l’oubli.