“Per­dre l’in­souten­able de vue, c’est dimin­uer le trou­ble attrait de l’om­bre,
et son envers, la valeur d’un ray­on de lumière.”[1]

De l’union entre Vitali­na Varela et son défunt mari ne reste qu’une bâtisse en ruines, où la veuve s’est enfer­mée depuis sa récente arrivée au Por­tu­gal, loin du Cap-Vert, sa terre natale. Vitali­na est en per­ma­nence sur­cadrée dans cette prison de béton et de ténèbres, où elle exprime chaque jour sa colère et sa rancœur envers celui qui l’a quit­tée à jamais. À la fin du film, elle se rend en pleine nuit sur la toi­ture de la demeure, dont on décou­vre le piteux état, pour repo­si­tion­ner la bâche qui empêchait l’eau de s’infiltrer dans la mai­son. Le ciel est d’un noir d’encre et le vent souf­fle vio­lem­ment. C’est alors que Vitali­na regarde au loin vers la gauche, à l’horizon, sem­blant apercevoir quelque chose à tra­vers l’obscurité avant de pos­er sa main sur son front, comme pour se pro­téger d’une lumière pour­tant inex­is­tante. Flash­back : la voici plus jeune, se lev­ant du lit où dort son mari, à qui elle n’adresse ni mot ni geste. Inex­pres­sive, Vitali­na passe le pas de la porte d’une mai­son que l’on devine se trou­ver au Cap-Vert, puis elle s’arrête, immo­bile, regar­dant au loin tan­dis que le jour com­mence à se lever.

La lumière ne peut toute­fois pas encore pleine­ment inve­stir le cadre : Vitali­na n’est, à ce stade, jamais sor­tie en plein jour et n’a pas fait ses adieux à son mari dis­paru. Il faut atten­dre la dernière séquence du film pour que l’obscurité laisse place à la lumière, dans une scène con­stru­ite comme l’exact envers de celle précédem­ment évo­quée. Un gros plan y mon­tre Vitali­na allongée sur son lit, en train de con­tem­pler la lueur qui perce le pla­fond de sa cham­bre. Elle se lève, ouvre une porte puis se dirige vers l’extérieur en lais­sant la lumière inon­der son ancien tombeau. On aperçoit alors, sous un ciel bleuté, quelques ouvri­ers en train de répar­er le toit de sa mai­son por­tu­gaise, avant qu’un flash­back ne nous ramène des années aupar­a­vant, en face de la mai­son capver­di­enne. La jeune femme prend une brique et la porte à son mari, envers qui elle exprime un émou­vant geste de ten­dresse. Elle achèvera sa tra­jec­toire sur le toit de sa mai­son, les yeux rivés au loin, cette fois vers la droite, avec le même geste que dans la séquence dont celle-ci est le miroir. Au loin, les ténèbres ont lais­sé place à un ciel bleu azur : il aura fal­lu que Vitali­na explore l’insondable obscu­rité du monde des morts pour retrou­ver la lumière de celui des vivants, et envis­ager d’un même geste son passé sous un jour nou­veau, plus étince­lant.

Notes

Notes
↑1 Régis Debray, Vie et mort de l’image, Paris, Gal­li­mard, 1992, p. 47.