George Cukor a con­nu le muet avant le par­lant. Peut-être tir­era-t-il de cette expéri­ence, dou­blée d’un pre­mier par­cours artis­tique au théâtre, l’im­por­tance de la direc­tion d’ac­teurs. Ce qui ne sig­ni­fie pas que Cukor soit un réal­isa­teur de stars. Il a cepen­dant eu la volon­té, tout au long de sa car­rière, de Tar­nished Lady en 1931 à Rich­es et célèbres en 1981, de met­tre en mou­ve­ment des acteurs, des per­son­nages, des duos. Cukor a voulu con­stru­ire sa cathé­drale, faite de femmes fortes au cœur ten­dre, d’hommes plus ou moins rou­blards, de sociétés plus ou moins liss­es. Le réal­isa­teur améri­cain a accordé la part belle aux évo­lu­tions sociales et ciné­matographiques : sou­vent réduit aux mis­es en scène des cou­ples Hep­burn-Grant ou Hep­burn-Tra­cy, Cukor a pour­tant une liste d’ac­teurs et d’ac­tri­ces impres­sion­nante à son act­if : de Gre­ta Gar­bo à Ingrid Bergman en pas­sant par Joan Craw­ford pour les femmes, de James Stew­art à Yves Mon­tand en pas­sant par James Mason pour les hommes, il a bal­ayé un demi-siè­cle d’évo­lu­tion tech­nique et plusieurs généra­tions d’ac­teurs. Du point de vue styl­is­tique, là encore, on a sou­vent can­ton­né Cukor dans le genre comique, alors que celui-ci s’est illus­tré dans des reg­istres divers, la tragédie avec l’adap­ta­tion d’Oth­el­lo A Dou­ble Life ou le con­te social avec Jus­tine. La comédie elle-même est par­fois douce amère chez Cukor : au rire franc suc­cède par­fois la désil­lu­sion, notam­ment pour Mike, le jour­nal­iste inter­prété par James Stew­art, dans le dénoue­ment d’Indis­cré­tions ; à l’hu­mour potache est préférée la finesse des enchevêtrements scé­nar­is­tiques. George Cukor a créé des per­son­nages qui se cherchent, se trou­vent dans l’amour, dans l’al­cool, par hasard ou par cal­cul savant. Il nous livre ain­si une comédie humaine beau­coup moins homogène ou naïve qu’on pour­rait le croire.

Katharine Hepburn, une des femmes de George Cukor

On fait sou­vent de George Cukor le cinéaste par excel­lence des femmes, dans l’ensem­ble représen­tantes de la caté­gorie con­voitée au ciné­ma des « femmes fortes ». Il est vrai qu’en scru­tant sa fil­mo­gra­phie, on y trou­ve un pal­marès féminin assez impres­sion­nant : entre autres célébrités de haut rang se pla­cent Ingrid Bergman, Mar­i­lyn Mon­roe, Audrey Hep­burn, Joan Craw­ford et, bien enten­du, Katharine Hep­burn, une des actri­ces que l’on retrou­ve le plus dans ses films. Cette dernière, depuis Héritage jusqu’à Made­moi­selle Gagne-Tout, a su s’im­pos­er, sem­ble-t-il, comme un mod­èle de maîtresse-femme dans un ciné­ma où l’homme n’est pas non plus can­ton­né aux rôles de faire-val­oir, comme le mon­treront les per­son­nages de Cary Grant ou de Spencer Tra­cy.

En pre­mier lieu, on remar­que que Katharine Hep­burn con­servera chez Cukor le per­son­nage de la femme cen­trale : dans Les Qua­tre Filles du doc­teur March, c’est à elle qu’é­choue le rôle de Joséphine, le garçon man­qué en mal de roman­tisme, tout comme dans Vacances ; c’est elle aus­si qui « portera la culotte » bien sou­vent face à Spencer Tra­cy. Mais la fig­ure tracée par ces rôles sur les trente ans de col­lab­o­ra­tion avec George Cukor n’est pas si sim­ple que cela. Plus que la femme forte au milieu des hommes, elle est celle qui utilis­era tous les aspects de la féminité, de l’é­vanes­cence qua­si divine d’Indis­cré­tions au trav­es­tisse­ment de Sylvia Scar­lett. Le car­ac­tère bien trem­pé des per­son­nages incar­nés par K. Hep­burn n’en fait pas non plus une chi­enne de garde : avec son vis­age anguleux et ses sautes d’humeur, l’ac­trice inter­prète avant tout des rêveuses en quête de poésie et de lib­erté. Elle n’est ni le sym­bole de la féminité pure ou de l’éro­tisme que Mar­i­lyn a pu représen­ter, ni celui de la force tran­quille qui écrase toutes les con­ven­tions mas­cu­lines sur son pas­sage. Elle se rap­proche plus, si com­para­i­son il doit y avoir, de la dual­ité fem­i­nité-mas­culin­ité d’une Bergman aux cheveux courts dans Pour qui sonne le glas. Mais la femme n’est pas au-dessus de l’homme car celui-ci reste, mal­gré tout, son révéla­teur. Elle cherche sa place, d’un point de vue pure­ment social comme sex­uel, et la trou­ve par son courage – on ne peut nier la qua­si-glo­ri­fi­ca­tion de la gent fémi­nine chez Cukor – mais avec l’aide du sexe dit fort.

En témoignent la plu­part des films de Cukor qui ont vu Katharine Hep­burn à leur générique : dans Les Qua­tre Filles du Doc­teur March, Jo est la cadette, loin des préoc­cu­pa­tions de mariage de son aînée Meg et de la pas­sion pour le dessin bucol­ique de sa ben­jamine Amy. Elle écrit des romans de sci­ence-fic­tion, se coupe les cheveux pour un peu d’ar­gent, n’hésite pas à jouer avec ses voisins, et part même seule à la ville pour être pub­liée. C’est le con­cept du « garçon man­qué » qui la car­ac­térise, tout comme il car­ac­térise la Lin­da de Vacances, dit « le mou­ton noir de la famille » (sa sœur compte là aus­si se mari­er), qui fait la roue devant Cary Grant, et par­le avec l’ac­cent des faubourgs. Rap­pelons égale­ment que, dans Sylvia Scar­lett, Katharine Hep­burn se trav­es­tit en homme pour entr­er dans une bande d’e­scrocs avant de réalis­er son rêve : fonder une troupe de théâtre ! Sou­vent en pan­talon, elle n’est pas la femme fatale par excel­lence. Et pour­tant, il ne viendrait pas à l’e­sprit de nier la féminité absolue de l’ac­trice… Katharine Hep­burn a peut-être inven­té une nou­velle forme de féminité, celle qui se cache pour mieux explos­er, celle qui se retient car, toute femme forte qu’elle est, on sent son désar­roi face au sexe opposé, notam­ment dans la façon qu’a Cukor de filmer son vis­age, capa­ble d’ex­pres­sions aus­si divers­es que la gêne, la ten­dresse ou la mal­adresse, avant l’é­clat de rire ou le coup de gueule.

George Cukor n’est pas un fémin­iste, plutôt un admi­ra­teur des femmes. On remar­que tout d’abord l’ex­trême diver­sité des milieux dans lesquels il place ces femmes : milieu stricte­ment féminin dans Les Qua­tre Filles du doc­teur March, milieux bour­geois hétéro­clites dans Vacances, Indis­cré­tions ou Madame porte la culotte, alors que l’on se rap­proche plus des class­es moyennes dans Sylvia Scar­lett, La Flamme sacrée ou même Made­moi­selle Gagne-Tout. Il y a cepen­dant un sys­tème récur­rent, d’ailleurs noy­au du genre comique, qui est celui du tan­dem : les per­son­nages qu’in­car­ne K. Hep­burn ne se bat­tent pas con­tre une viril­ité toute-puis­sante dans une société misog­y­ne. Ils débat­tent, com­posent avec le représen­tant de la gent mas­cu­line qu’ils choi­sis­sent : c’est ain­si que les cou­ples Grant-Hep­burn (réu­til­isé par Howard Hawks notam­ment) ou Tra­cy-Hep­burn (que l’on retrou­ve aus­si chez d’autres réal­isa­teurs comme Stan­ley Kramer), sont devenus mythiques. Non seule­ment parce que ces derniers étaient en cou­ple à la ville, mais aus­si et surtout parce que l’homme, chez Cukor, révèle la femme par­fois cachée sous des dehors presque vir­ils : évo­quons ain­si la drôlis­sime scène d’ou­ver­ture d’Indis­cré­tions où Tra­cy (K. Hep­burn) ren­voie Dex­ter (C. Grant) manu mil­i­tari du foy­er con­ju­gal en cas­sant ses clubs de golf. A lieu alors une courte bataille physique où homme et femme sont à égal­ité dans la vio­lence (comique), la mau­vaise foi et le désir de vengeance. Dans beau­coup des films de Cukor, le per­son­nage de Katharine Hep­burn est en retrait, de sa famille, de la société bien pen­sante, de l’amour qu’elle n’ose s’avouer pour l’homme du tan­dem… et c’est juste­ment cet homme qui fini­ra par faire de la bat­tante une amoureuse. Ain­si le pro­fesseur Baer con­ver­ti­ra-il Jo March, Dex­ter Tra­cy, John­ny Lin­da, jusqu’au dernier film de Cukor avec la grande Katharine, Made­moi­selle Gagne-Tout, où Mike fera tomber la vieille fille Pat dans ses bras.

La femme n’est pas non plus, tant s’en faut, une con­quête ou un objet que l’homme a un peu de mal à acquérir, mais qu’il finit tou­jours par séduire. D’une part, la séduc­tion existe bel et bien des deux côtés, ce qui place sans cesse homme et femme sur un pied d’é­gal­ité. Pas de blanch­es bre­bis et de méchants loups en vue. D’autre part, on se bat aus­si pour cette femme. Spencer Tra­cy devra se bat­tre pour con­serv­er ou pour obtenir les faveurs de Katharine Hep­burn, notam­ment dans Madame porte la culotte après une brouille con­ju­gale et dans Made­moi­selle Gagne-Tout. L’ex­em­ple le plus probant de la lutte pour la femme est évidem­ment Indis­cré­tions : Tra­cy va se remari­er avec un homme fade et riche. Elle voit débar­quer, non sans angoisse, son ancien mari (C. Grant) affublé d’un jour­nal­iste (J. Stew­art) venu cou­vrir l’événe­ment. Ce dernier tombe tout de suite amoureux de Tra­cy qui, de son côté, opère un rap­proche­ment avec son ex-mari jusqu’au retourne­ment final. Là encore, C. Grant (Dex­ter) prend la posi­tion du révéla­teur puisqu’il fera pren­dre con­science à Tra­cy de l’er­reur qu’est son futur mariage. Mais il devra pass­er sur le corps de James Stew­art pour la récupér­er. Ce film est sans doute la plus belle métaphore de la femme chez Georges Cukor : un obscur et mal­gré tout sen­suel objet du désir. Le comique laisse par­fois quelques dés­espérés sur le car­reau et la femme, en per­pétuel mou­ve­ment physique et psy­chologique devant la caméra, telle une danseuse, est au cen­tre, non loin de l’homme qu’elle fini­ra par aimer.

Les films de George Cukor : une traversée du miroir

« Qu’une femme entre dans ma vie et tout devient drame ou comédie. » C’est à Rex Har­ri­son alias le Pro­fesseur Hen­ry Hig­gins dans My Fair Lady, céli­bataire endur­ci et misog­y­ne invétéré, et non à George Cukor, que l’on doit ces quelques mots. Aus­si célèbre qu’il soit, Cukor a bien du mal à se débar­rass­er des éti­quettes que la cri­tique lui a mal­adroite­ment col­lées. Si ce styl­iste du grand écran ne cesse de cro­quer « l’in­finie var­iété des formes féminines », le style « Cukor » ne se réduit pas aux envolées lyriques de Judy Gar­land dans Une étoile est née ou aux nom­breux bons mots de ses comédies. Assuré­ment, Cukor a le goût du jeu de mots et du sous-enten­du sex­uel : proche et loin­tain de Lubitsch, il excelle dans l’art de la sug­ges­tion. Du film his­torique tiré de grandes œuvres lit­téraires (David Cop­per­field, Le Roman de Mar­guerite Gau­ti­er) à la sophis­ti­cat­ed com­e­dy (Indis­cré­tions, Madame porte la culotte) en pas­sant par le musi­cal (Une étoile est née, Les Girls) et le west­ern (La Dia­b­lesse en col­lants ros­es), il existe bien un style « Cukor ». Le tal­ent de l’artiste a su se débar­rass­er des codes et des con­ven­tions inhérents au genre. Car l’art de Cukor réside dans le sub­til pas­sage du drame à la comédie, et de la comédie au drame au sein d’un même film, d’une même séquence ou d’une même scène.

Com­ment glisse-t-on de la légèreté à la grav­ité ? Com­ment le cinéaste parvient-t-il à insuf­fler au spec­ta­teur deux sen­ti­ments con­tra­dic­toires, une euphorie mêlée d’amer­tume ? Une étoile est née con­te l’his­toire d’une ascen­sion, celle de Judy Gar­land qui devient vedette de ciné­ma, et le réc­it d’une tragédie, celle d’un acteur à la dérive (Nor­man Maine/James Mason). Der­rière les cha­toiements du film musi­cal, Cukor met en scène, de manière très pudique, un sui­cide (le chant off de Judy Gar­land et le plan d’un peignoir emporté par la mer) et filme le vis­age tumé­fié de Judy Gar­land qui, après avoir éclaté en san­glots en couliss­es, entre en scène, le sourire aux lèvres.

Dans les comédies qui ont fait sa renom­mée (Indis­cré­tions, Madame porte la culotte, Sylvia Scar­lett), Cukor évite une drama­ti­sa­tion exces­sive des événe­ments en plaçant de mul­ti­ples procédés comiques à des moments clés du réc­it, comme des révéla­teurs ou des clins d’œil. La défail­lance lin­guis­tique ou le lap­sus, la répéti­tion par­o­dique d’une scène, un objet, sont autant d’élé­ments déclencheurs d’un ren­verse­ment comique.

Le monde dépeint par Cukor est un micro­cosme où règ­nent la con­fu­sion des sex­es et l’in­ver­sion des rôles, où la femme fait l’ap­pren­tis­sage de son éman­ci­pa­tion. Loin de la car­i­ca­ture que représente Rex Har­ri­son dans My Fair Lady, les per­son­nages mas­culins parais­sent moins mono­lithiques que l’on pour­rait le croire. Grâce au tal­ent de trois bril­lants comé­di­ens, Spencer Tra­cy (Madame porte la culotte), James Mason (Une étoile est née) et John Bar­ry­more (Les Invités de huit heures), Cukor porte au plus haut niveau l’un de ses procédés de drama­ti­sa­tion : la mise en abyme du jeu d’ac­teur. Il suf­fit d’une scène pour que les vis­ages de ces per­son­nages-acteurs devi­en­nent pro­pre­ment trag­iques. Le masque tombe. Après s’être mor­fon­du de dés­espoir devant sa femme (Katharine Hep­burn), Spencer Tra­cy dévoile ses tal­ents de comé­di­en et sa capac­ité à pleur­er sur com­mande. Dans Une étoile est née, Nor­man Maine (James Mason), ivre et cynique à souhait, monte sur scène lors d’une céré­monie des Oscars mémorable tan­dis que son épouse, acclamée, se voit remet­tre le Prix d’in­ter­pré­ta­tion fémi­nine. Dans Les Invités de huit heures, Cukor inscrit une petite tragédie per­son­nelle, celle de Lar­ry Renault (John Bar­ry­more), acteur déchu qui (comble d’ironie !) met en scène son pro­pre sui­cide en cher­chant le par­fait éclairage. À tra­vers toute la déca­dence de ce per­son­nage mer­veilleuse­ment incar­né par John Bar­ry­more, Cukor évoque l’une des tragédies de l’his­toire du ciné­ma, le pas­sage du film muet au par­lant qui con­damna irréversible­ment de grands comé­di­ens. Les his­toires de Cukor sont des des­tins croisés, le réc­it d’une ascen­sion ou celui d’une déchéance. Les per­son­nages évolu­ent selon un principe d’élé­va­tion ou de dégénéres­cence. Car ces hommes et ces femmes filmés par le cinéaste sont en con­tra­dic­tion pro­fonde avec leurs aspi­ra­tions sociales : tout n’est alors plus que drame ou comédie.

George Cukor, dont le nom reste irrémé­di­a­ble­ment attaché à l’âge d’or du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, a célébré en ciné­mas­cope, en noir et blanc ou en tech­ni­col­or, la fan­tas­magorie cousue d’ar­ti­fices et de pail­lettes de mil­lions d’améri­cains. Mais son œuvre demeure per­son­nelle et inim­itable parce qu’elle a eu l’au­dace de sug­gér­er l’en­vers de ce décor de rêve. Cha­cun de ses films est, en effet, une tra­ver­sée du miroir. N’y a‑t-il rien de plus illu­soire et ciné­matographique que ce tout petit monde du spec­ta­cle ? Le génie de Cukor a su tir­er prof­it du procédé du « théâtre dans le théâtre » ou du « film dans le film » et cha­cune de ses œuvres est la mise en scène d’une mise en scène. C’est cette lim­ite entre l’art et l’ar­ti­fice, entre la vérac­ité et l’il­lu­sion que sonde le cinéaste grâce au plan d’un miroir brisé dans Une étoile est née ou au réc­it d’un faux rêve con­té par la jeune Dinah dans Indis­cré­tions. L’en­fant fait croire que ce qu’elle a réelle­ment vu n’é­tait qu’un rêve ; le réc­it qu’elle en fait à Tra­cy Lord (Katharine Hep­burn) fait pren­dre con­science à cette dernière de l’i­navouable réal­ité (elle a bien trompé son mari). Entre l’il­lu­sion et la réal­ité, tout n’est que ques­tion de point de vue. C’est ce que démon­tre bril­lam­ment Les Girls et ce pan­neau que trans­porte un homme à plusieurs repris­es dans le film, sur lequel sont inscrits ces mots : « Où la vérité ? »

The Cukor way of life

La cause est enten­due : George Cukor n’est pas qu’un cinéaste de bons mots pétil­lants et de gags légers et sub­tils. À l’in­star d’autres illus­tres con­tem­po­rains – Hawks, Capra, Lubitsch, Wilder et McCarey –, il a su élever le genre qui l’a ren­du célèbre à des hau­teurs insoupçon­nées. Avec Cukor, la comédie acquiert son titre de noblesse en s’ar­ro­geant le droit de devenir cri­tique acerbe d’une société améri­caine (ou autre) oisive et hyp­ocrite.

Oisiveté : voilà bien un mot qui définit la majorité des per­son­nages cuko­riens. Dans Indis­cré­tions, ils passent leur temps à bavarder au bord de la piscine. Dans Femmes, c’est le salon de beauté et de remise en forme qui con­stitue le cen­tre névral­gique de la vie des héroïnes. Les « invités de huit heures », quant à eux, occu­pent leur journée à dis­cuter de l’at­ti­tude à tenir le soir au dîn­er, ou de l’habit qu’ils porteront. Pour la plu­part, ces gens ne tra­vail­lent pas ou, s’ils le font, c’est moins pour gag­n­er leur vie que pour ne pas s’en­nuy­er. De son pro­pre aveu, le pro­fesseur Hig­gins n’au­rait pas besoin pour vivre de se mêler de phoné­tique (My Fair Lady). Quant à la demoi­selle gagne-tout inter­prétée par Katharine Hep­burn, elle ne devient cham­pi­onne de ten­nis et de golf que pour échap­per à un fiancé aus­si niais que riche (Made­moi­selle Gagne-Tout). Dans ce petit monde clos de la haute société, ceux qui ne cor­re­spon­dent pas à la norme ne peu­vent que tomber dans le ridicule, avant de se faire exclure de la société à laque­lle ils rêvent d’ap­partenir. C’est le sort réservé à George, le fiancé ex-ouvri­er de Tra­cy Lord (Indis­cré­tions) ou à l’esthéti­ci­enne de Femmes (Joan Craw­ford) qui, ayant volé le mari d’une femme respectable, (Nor­ma Shear­er) va voir toute la bonne société lui tourn­er le dos.

Les héros et héroïnes chez Cukor ont tous une forte con­science de classe : pop­u­lace et aris­to­crates ne se mêlent pas, ou si peu. Le hap­py end amoureux ne fait que con­firmer la posi­tion sociale orig­inelle : Tra­cy Lord épouse C.K Dex­ter, le riche héri­ti­er, et non James Stew­art le jour­nal­iste ou George l’an­cien ouvri­er (Indis­cré­tions). Les deux avo­cats de Madame porte la culotte restent défini­tive­ment unis dans leur ressem­blance pro­fes­sion­nelle. Les deux « voy­ous » de Sylvia Scar­lett (Cary Grant et la jeune émi­grée russe) s’en­fuient ensem­ble pour per­me­t­tre le bon­heur des « bons », Sylvia (Katharine Hep­burn) et son pein­tre Michael (Bri­an Aherne). Qui se ressem­ble s’assem­ble : le mariage ne peut être heureux que lorsque deux per­son­nes se cor­re­spon­dent. C’est ce qu’a bien com­pris « la femme aux deux vis­ages », Gre­ta Gar­bo qui, pour retenir son coureur de mari, s’in­vente une sœur jumelle plus délurée, plus mod­erne, plus élé­gante, en défini­tive plus « classe ».

Si ces règles sont trans­gressées, ce n’est pas parce que la posi­tion sociale a été oubliée, mais parce qu’il a fal­lu pass­er par une trans­for­ma­tion (par­fois cru­elle) de l’in­di­vidu. On ne peut alors s’empêcher de s’in­ter­roger sur les moti­va­tions réelles des per­son­nages. Dans Le Mil­liar­daire, l’ac­trice inter­prétée par Mar­i­lyn Mon­roe finit dans les bras de l’homme d’af­faires Jean-Bap­tiste Clé­ment (Yves Mon­tand) lorsqu’elle com­prend qu’il est bien aus­si riche qu’il pré­tend l’être. Eliza Doolit­tle, elle, doit d’abord appren­dre à se con­duire en grande dame et à par­ler un anglais cor­rect pour qu’Hen­ry Hig­gins s’ar­roge le droit de tomber amoureux d’elle (My Fair Lady). Enfin, la jolie bécasse inter­prétée par Judy Hol­l­i­day dans Com­ment l’e­sprit vient aux femmes doit prou­ver qu’elle n’est pas aus­si idiote que tout le monde sem­ble le croire pour con­va­in­cre son spir­ituel ami/amant William Hold­en qu’elle est la femme de sa vie.

L’amour chez Cukor est donc pimen­té d’une bonne dose de cynisme. Son tableau de la société est peint au vit­ri­ol. Aucune posi­tion sociale n’est idéal­isée ou ne trou­ve grâce à ses yeux. Le fémin­isme tant van­té du cinéaste est bien plus sou­vent sujet de ses plus vives moqueries. Les héroïnes de Femmes, présen­tées lors du générique comme de sim­ples volatiles caque­tant sans cesse, par­lent beau­coup d’indépen­dance mais sont toutes finale­ment soumis­es au même désir : trou­ver l’homme qui les épousera et les entre­tien­dra. La bonne société qui se baigne dans le cham­pagne et se nour­rit de dîn­ers mondains est un creuset d’hypocrisies, où adultères, coups bas et trahisons s’en­chaî­nent dans un nœud inex­tri­ca­ble d’in­trigues. Témoin Les Invités de huit heures, où Cukor stig­ma­tise ces apartés secrets de per­son­nages cher­chant à se détru­ire les uns les autres. L’u­nivers du cinéaste, exclu­sive­ment urbain, représente un monde vain, se baig­nant dans sa van­ité et, donc, inca­pable d’évoluer.

Pour filmer cette société qui se nour­rit d’il­lu­sions et entre­tient en fait son inévitable déchéance, Cukor s’est fait « cinéaste d’in­térieurs ». Si l’on exclut de sa fil­mo­gra­phie les très rares œuvres n’ap­par­tenant pas au genre pur de la comédie (west­ern, film de guerre…) ou les œuvres moins per­son­nelles (adap­ta­tions lit­téraires), on observera que le cinéaste con­cen­tre générale­ment ses his­toires dans des lieux clos et des décors qua­si uniques : le tri­bunal et l’ap­parte­ment con­ju­gal dans Madame porte la culotte, la scène de théâtre dans Le Mil­liar­daire, la mai­son de Tra­cy Lord dans Indis­cré­tions, l’ap­parte­ment de Judy Hol­l­i­day dans Com­ment l’e­sprit vient aux femmes… Cukor est un cinéaste de l’in­time et du secret d’al­côve. Ce n’est pas pour rien qu’on lui avait con­fié les scènes d’in­térieur dans Autant en emporte le vent. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est de creuser les indi­vid­u­al­ités de ses per­son­nages. En pas­sant d’une pièce à l’autre, d’un tandem/trio/quatuor de per­son­nages à l’autre, Cukor enchevêtre les intrigues pour mieux cern­er les moti­va­tions de cha­cun, qui écla­tent ensuite dans de grandes scènes col­lec­tives de révéla­tions et d’aveux. Et si, lorsque s’af­fichent les deux mots fatidiques The End, le doute sur la con­clu­sion amenée reste tou­jours présent, c’est que dans une telle société, la comédie peut tou­jours vir­er au drame et que, dans un film comme Les Invités de huit heures, il y a tou­jours un peu de la tragédie du Roman de Mar­guerite Gau­ti­er.