Un drame pro­fondé­ment mas­culin se cache der­rière cer­tains des films les plus féminins de George Cukor: le drame d’un homme dépassé par sa créa­tion. En ten­tant de mod­el­er une femme pour l’accorder à son fan­tasme, un homme finit acci­den­telle­ment par accorder à celle-ci une puis­sance nou­velle qui lui per­me­t­tra de s’affranchir de son pyg­malion. Ain­si l’œuvre cuko­ri­enne est truf­fée de Doc­teurs Franken­stein tour­men­tés par les blessures nar­cis­siques que leurs créa­tures leur infli­gent.

Dangereuses créatures

Ces dan­gereuses créa­tures arborent les traits de femmes telles que Con­stance Ben­nett, Joan Craw­ford, Ingrid Bergman, Judy Hol­l­i­day, Judy Gar­land ou Audrey Hep­burn. Des stars dirigées par celui qui est resté dans la légende hol­ly­woo­d­i­enne comme le directeur d’actrices par excel­lence, sub­limées par l’homme qui a fait des women et des girls en tout genre la matière pre­mière de son ciné­ma. Si Cukor a sou­vent filmé le monde du spec­ta­cle ou, plus pré­cisé­ment, la mise en spec­ta­cle du monde, six films sem­blent par­ti­c­ulière­ment lui offrir la pos­si­bil­ité de filmer son art en action, de mon­tr­er sa direc­tion d’actrices comme une sorte de work in progress, comme le numéro d’un magi­cien qui offrirait au spec­ta­teur le spec­ta­cle inté­gral d’une trans­for­ma­tion improb­a­ble. Por­trait de l’artiste en Pyg­malion donc, sculp­tant sa Galathée au gré de ses désirs.

Dans What Price Hol­ly­wood ? (1932), le grand réal­isa­teur hol­ly­woo­d­i­en Max­i­m­il­ian Carey (Low­ell Sher­man) donne à Mary Evans (Con­stance Ben­nett), serveuse dans un restau­rant à la mode, la pos­si­bil­ité de devenir une star de ciné­ma. Alors que Mary devient une icône du grand écran et trou­ve l’amour dans les bras d’un autre homme (Neal Hamil­ton), Max­i­m­il­ian som­br­era dans l’autodestruction.

Dans A Woman’s Face[1] (1941), le chirurgien Gus­tav Segert (Melvyn Dou­glas) décou­vre Anna Holm (Joan Craw­ford), une magouilleuse de bas étage grave­ment défig­urée suite à un incendie et décide de lui restituer son vis­age d’antan. Forte de sa beauté retrou­vée, Anna retourne auprès de Torsten Bar­ring (Con­rad Vei­dt), l’homme qu’elle désire et qui la poussera à s’embarquer dans un pro­jet malé­fique.

Dans Han­tise (1944), Gre­go­ry Anton (Charles Boy­er), un pianiste à la petite semaine, épouse Paula Alquist (Ingrid Bergman) et l’enferme dans la mai­son où la tante de celle-ci, une célèbre chanteuse d’opéra, avait été assas­s­inée. Gré­go­ry pousse ain­si Paula dans une spi­rale ter­ri­fi­ante et névro­tique que Bri­an Cameron (Joseph Cot­ten), un admi­ra­teur de la tante décédée, vien­dra rompre en aidant la jeune femme à retrou­ver le chemin de la rai­son.

Dans Born Yes­ter­day[2] (1950), Har­ry Brock (Brod­er­ick Craw­ford) embauche un tuteur (William Hold­en) afin de ren­dre sa com­pagne Bil­lie Dawn (Judy Hol­l­i­day) plus présentable et de pou­voir con­tin­uer à l’utiliser comme femme de paille dans ses affaires louch­es. Mais lorsque Bil­lie se révèle être une élève bien plus curieuse et bril­lante que prévu, les prob­lèmes com­men­cent pour Har­ry.

Dans Une étoile est née (1954), le célèbre acteur Nor­man Maine (James Mason) se met en tête de trans­former l’inconnue Esther Blod­gett (Judy Gar­land) en Vicky Lester, star du grand écran. Plus Esther devient Vicky, plus Nor­man som­bre dans l’alcoolisme et l’impuissance. Cukor signe ici un remake du film homonyme réal­isé en 1937 par William Well­man tout en reprenant les motifs et la trame prin­ci­pale de What Price Hol­ly­wood ?.

Dans My Fair Lady (1964), le lin­guiste Hen­ry Hig­gins (Rex Har­ri­son) décide de trans­former la gouailleuse Eliza Doolit­tle (Audrey Hep­burn) en dame de la haute société dans le seul but de prou­ver ses qual­ités pro­fes­so­rales au Colonel Pick­er­ing (Wil­frid Hyde-White). Une fois les charmes d’Eliza exposés aux yeux de tous, Hig­gins sent qu’Eliza, tout comme les sen­ti­ments qu’il éprou­ve pour elle, com­men­cent à lui échap­per.

Cette entre­prise de création/transformation de la femme n’est pas sans risque et les hommes finiront par pay­er le prix fort. «Now, I’ll unveil my Galatea… or my Franken­stein»[3] dit avec appréhen­sion Gus­tav Segert sur le point de décou­vrir le vis­age qu’il vient de créer pour Anna Holm. Comme en miroir à la dual­ité que la femme porte en elle (inconnue/star, monstre/beauté, folle/lucide, idiote/intellectuelle, mendiante/aristocrate), l’homme est égale­ment dou­ble. Il est tour à tour Pyg­malion et Doc­teur Franken­stein, por­teur d’ombre et de lumière, de savoir et de névrose.

Au début de ces films, l’homme fait face à une pro­fonde insat­is­fac­tion. Ennuyé par sa vie au point de som­br­er dans l’alcoolisme (What Price Hol­ly­wood ?, Une étoile est née), mar­ié à une femme adultère et super­fi­cielle (A Woman’s Face), com­plexé sur le plan artis­tique et/ou social (Han­tise, Born Yes­ter­day), ou tout sim­ple­ment atteint d’une mis­an­thropie qui fait de lui un vieux garçon acar­iâtre (My Fair Lady), l’homme est mon­tré comme un grand enfant qui cherche à tout prix à attir­er l’attention des autres et à faire preuve d’une puis­sance dont il ne sem­ble plus très sûr lui-même. Il cherche alors à recréer la femme pour répar­er une cas­sure en lui, pour con­tr­er le sen­ti­ment d’impuissance qui l’envahit.

La star pour seul salut

Si le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en trou­ve son essence dans le big­ger than life, dans la com­po­si­tion d’un monde qui s’accorde à nos désirs et nous con­sole de notre manque d’emprise sur le réel, Cukor sem­ble nous dire que seules les actri­ces, ou plus pré­cisé­ment les stars, peu­vent nous per­me­t­tre d’accéder à ce monde de rêve. Seule la créa­tion de la star pour­ra nous faire décoller du réel et attein­dre un fan­tas­ma­tique monde de ciné­ma. Les per­son­nages mas­culins peu­vent en ce sens être vus comme les com­plices du met­teur en scène, comme des émis­saires chargés d’opérer la muta­tion de l’actrice en star. Dans A Woman’s Face, Gus­tav Segert passe le film à chercher à met­tre en lumière le vis­age d’Anna Holm. Une fois l’opération chirur­gi­cale réussie, il peut enfin nous offrir le glam­oureux gros plan de la star qui nous avait été refusé jusqu’alors. Dans Han­tise, Gre­go­ry Anton opère sur sa femme une sorte de méth­ode Stanislavs­ki per­ver­tie afin de sus­citer en elle les émo­tions qui cor­re­spon­dent à ses désirs d’homme. De façon plus évi­dente dans What Price Hol­ly­wood ?, Born Yes­ter­day, Une étoile est née et My Fair Lady, la femme réap­prend à plac­er sa voix, à s’habiller, à marcher et à redéfinir sa place dans le monde dans le but pre­mier de répon­dre au désir mas­culin.

Bien que la dimen­sion artis­tique de cha­cune de ces trans­for­ma­tions soit indé­ni­able, la rigueur et la pré­ci­sion des moyens mis en œuvre leur don­nent une allure éminem­ment sci­en­tifique. L’arsenal de machines dont Hen­ry Hig­gins se sert pour appren­dre la langue anglaise à Eliza ou les blous­es blanch­es des pseu­do-doc­teurs penchés sur Esther Blod­gett afin d’en faire une star de ciné­ma, sont les par­faits acces­soires du savant fou.

Comme dans toute expéri­ence sci­en­tifique digne de ce nom, un témoin est présent afin d’en véri­fi­er la valid­ité. Qu’il fasse office de com­plice ou de rival, un deux­ième homme accom­pa­gne le Doc­teur Franken­stein. C’est à lui que revient la tâche d’entériner le suc­cès de l’opération ou d’en soulign­er l’échec. Si, dans A Woman’s Face, Torsten Bar­ring admire le nou­veau vis­age que Gus­tav Segert à créé pour Anna Holm, Bri­an Cameron réfute, dans Han­tise, le diag­nos­tic énon­cé par Gre­go­ry Anton sur l’état men­tal de Paula. Une homo­sex­u­al­ité latente existe d’ailleurs entre cer­tains de ces binômes mas­culins. Dans What Price Hol­ly­wood ? comme dans Une étoile est née, les rap­ports entre le héros et le patron du stu­dio ne sont pas dénués d’ambiguïté. Tout dans l’attitude de Max­i­m­il­ian Carey révèle d’ailleurs un total manque de désir pour la gent fémi­nine. Si Nor­man Maine man­i­feste pour sa part un désir hétéro­sex­uel, cela ne l’empêche pas d’éprouver un besoin vital d’être regardé et admiré par son patron Oliv­er Niles. Dans My Fair Lady, Hig­gins et le Colonel Pick­er­ing for­ment un tan­dem qui frise, par moments, le cliché du cou­ple de « vieilles tantes ». Mais cela n’atténue en rien le besoin de ces hommes de pos­séder le per­son­nage féminin.

Sexe, impuissance et cinéma

Homo­sex­u­al­ité, impuis­sance sex­uelle, inhi­bi­tions, com­plex­es d’Œdipe non dépassés… Face à l’impossibilité de pos­séder entière­ment leur femme-objet, les hommes con­tour­nent ou détour­nent la jouis­sance sex­uelle: en pleine pul­sion scopique, Max­i­m­il­ian Carey et Nor­man Maine pos­sè­dent la femme en la pro­je­tant sur grand écran; Gus­tav Segert pos­sède Anna Holm par le biais de la chirurgie; Gre­go­ry Anton jouit sadique­ment de la destruc­tion psy­chologique qu’il opère sur Paula; Paul Ver­rall est bien le pre­mier homme à voir dans la cho­riste Bil­lie Dawn une source de plaisir pure­ment intel­lectuel; la jouis­sance d’Henry Hig­gins est quant à elle audi­tive, puisqu’il la trou­ve en façon­nant sans relâche la dic­tion d’Eliza.

Le sexe, et par con­séquent le mariage, représen­tent de véri­ta­bles sources d’angoisse ou d’insatisfaction pour l’homme cuko­rien. Il est frap­pant de mesur­er les efforts mis en œuvre par Max­i­m­il­ian Carey dans What Price Hol­ly­wood ? pour empêch­er Mary Evans de couch­er avec son mari, comme s’il lui fal­lait vider la vie réelle de toute lubric­ité pour en insuf­fler un max­i­mum dans ses films. Il n’est pas anodin en ce sens que le per­son­nage prin­ci­pal s’appelle Mary. «Mary is a great name!»[4] s’exclame Max­i­m­il­ian Carey lorsqu’il est ques­tion de chang­er le nom de sa pro­tégée. Mary Evans est vouée à devenir la vierge Marie. Elle n’aura d’ailleurs un enfant qu’après avoir été aban­don­née par son époux. Peu de films auront ain­si réus­sit à sex­u­alis­er le mariage au point de lui don­ner de sul­fureuses allures d’adultère. Faire l’amour à la fois à l’écran et à son mari, cela sem­ble aus­si improb­a­ble que d’être mar­iée à Joseph et à Dieu le Père.

Dans Han­tise, Gre­go­ry Anton man­i­feste avec la force de ceux qui ont quelque chose à se reprocher un manque absolu d’attirance sex­uelle envers son épouse. Comme pour en rejeter la faute sur elle, il hum­i­lie Paula en deman­dant à Nan­cy, la bonne inter­prétée par Angela Lans­bury, de don­ner quelques con­seils de beauté à sa femme. Dès les pre­mières min­utes de Born Yes­ter­day, Har­ry Brock s’adresse égale­ment à une femme de cham­bre pour lui pré­cis­er que Bil­lie n’est pas son épouse et qu’il n’existe pour lui qu’une seule véri­ta­ble Mrs Brock: sa mère décédée. Égale­ment en proie à un com­plexe d’Œdipe, Hen­ry Hig­gins se dépense sans compter tout au long de My Fair Lady pour attir­er l’attention de sa mère. Celle-ci sem­ble avoir tou­jours quelque chose de mieux à faire que de s’occuper de son fils quin­quagé­naire. La somme de névros­es que révèle la volon­té de son fils de trans­former Eliza Dooli­tle n’échappe d’ailleurs pas à Mrs Hig­gins qui traite Hen­ry et le colonel Pick­er­ing de «paire de bébés jouant avec leur poupée vivante». Les femmes de ces films ne sont pas sim­ple­ment réi­fiées, mais devi­en­nent le jou­et que se parta­gent ou se dis­putent deux hommes pour leur plaisir per­son­nel[5].

Mais si la femme est regardée par deux hommes, cha­cun voit en elle une femme dif­férente. Con­trainte de jouer deux rôles pour répon­dre à deux désirs con­tra­dic­toires, la femme peut être à la fois une gra­cieuse gou­ver­nante et un mon­stre san­guinaire (A Woman’s Face), une enfant désori­en­tée et une femme du monde (Han­tise), une poule de luxe et une citoyenne engagée (Born Yes­ter­day), une star de ciné­ma et une épouse mod­èle (What Price Hol­ly­wood ?, Une étoile est née)… Pré­cisons néan­moins que dans Une étoile est née, la dual­ité de Vicky Lester/Esther Blod­gett se trou­ve dans le regard même que son mari porte sur elle. Jusqu’à la fin, elle se bat­tra pour répon­dre aux désirs con­tra­dic­toires et même schiz­o­phréniques qu’il man­i­feste à son égard. Dans My Fair Lady, Eliza Doolit­tle définit elle-même ce qui dif­féren­cie le regard que ses deux tuteurs posent sur elle : «You see Mrs Hig­gins, apart the things one can pick up, the dif­fer­ence between a lady and a flower girl is not how she behaves but how she is treat­ed. I shall always be a flower girl to Pro­fes­sor Hig­gins and always will. But I know I will always be a lady to Colonel Pick­er­ing because he treats me as a lady and always will.»[6] Dans chaque film, deux hommes incar­nent deux con­cep­tions opposées du rap­port homme/femme: l’alliance névrosée et destruc­trice con­tre l’alliance raison­née et con­struc­tive.

Le pre­mier drame aux­quels se con­fron­tent nos pos­ses­sifs pyg­malions est celui de devoir partager leur femme-objet. «Har­ry didn’t want me being in the show. He didn’t want to share me with the gen­er­al pub­lic»[7] racon­te Bil­lie Dawn, expli­quant pourquoi elle a aban­don­né sa car­rière de cho­riste. Mais Har­ry est bien obligé de partager Bil­lie dans la mesure où il a besoin de Paul Ver­rall pour lui enseign­er des choses qu’il ignore lui-même. Après la pro­jec­tion qui vient de con­sacr­er Vicky Lester en tant que star de ciné­ma, Nor­man Maine sem­ble absol­u­ment désem­paré. Son désir de voir Esther Blod­gett sur grand écran était tel qu’il avait oublié que le ciné­ma est tou­jours syn­onyme de partage. D’une façon beau­coup plus per­verse, Hen­ry Hig­gins sem­ble se réjouir de l’échec de la pre­mière sor­tie d’Eliza dans le monde. Après leur excur­sion à Ascot, un plan suf­fit pour nous mon­tr­er une Eliza effon­drée et un Hig­gins tout sourire. Nar­cis­sique et sadique, Hen­ry Hig­gins peut dormir sur ses deux oreilles: Eliza a tou­jours autant besoin de lui. La pen­sée de partager Eliza avec le monde est d’ailleurs si désagréable pour Hig­gins qu’il sem­ble la refouler au plus pro­fond de lui-même. «I didn’t quite real­ize you were going away»[8] dit-il, aba­sour­di, lorsque l’expérience touche à sa fin et qu’Eliza le force à envis­ager la pos­si­bil­ité pour elle de com­mencer une nou­velle vie ailleurs.

La ten­dance au huis clos de plusieurs de ces films traduit bien la volon­té de l’homme d’isoler la femme du monde et de ne la garder que pour lui. Il n’est d’ailleurs pas anodin de con­stater que qua­tre de ces six films sont des adap­ta­tions théâ­trales de pièces présen­tant sou­vent un décor unique. La mai­son dans laque­lle l’homme s’enferme en com­pag­nie de la femme donne lieu à la théâ­tral­i­sa­tion d’un espace men­tal opaque et sin­ueux. Han­tise nous en offre l’exemple le plus frap­pant, le gre­nier dans lequel se cache Gre­go­ry chaque soir matéri­al­isant un incon­scient rem­pli de sou­venirs refoulés voués à éclater au grand jour. Pré­cisons que l’inconscient dont il est ques­tion ici n’est pas celui de Gre­go­ry, mais celui de Paula. Car si l’homme enferme la femme pour mieux la pos­séder, il finit mal­gré lui par la psy­ch­analyser.

Psychanalyste malgré lui

Le pre­mier mou­ve­ment de l’homme est d’analyser la femme en détail, de scruter son vis­age, ses paroles, ses pen­sées et son his­toire. Au-delà de leur insat­is­fac­tion chronique, ces six hommes ont en effet quelque chose d’autre en com­mun. Ce sont des pro­fes­sion­nels dans l’art de recréer, recon­stituer ou retran­scrire le réel. Gus­tav Segert est un chirurgien spé­cial­isé dans la recon­struc­tion faciale de per­son­nes brûlées. Paul Ver­rall est un jour­nal­iste qui cherche à ren­dre compte de l’état du monde. Bri­an Cameron est détec­tive pour Scot­land Yard. En tant qu’hommes de ciné­ma, Max­i­m­il­ian Carey et Nor­man Maine recréent le réel à leur façon et cherchent à retrou­ver sur grand écran ce qui les a séduit de prime abord chez la femme. En lin­guiste obses­sion­nel, Hen­ry Hig­gins retran­scrit la moin­dre syl­labe dans ses dis­ques et ses car­nets. Tous cherchent à rec­oller les morceaux, à rassem­bler une somme d’indices, de signes ou de sons pour y décel­er une logique, une beauté ou un sens caché.

Comme si l’homme devait s’approprier tout le passé de la femme afin de la pos­séder entière­ment, celle-ci est poussée à se racon­ter, à faire un usage act­if de sa mémoire et à manier le lan­gage avec justesse de façon à se penser elle-même avec la plus grande pré­ci­sion. Dans A Woman’s Face, c’est l’ensemble des per­son­nages qui défi­lent devant un juge pour racon­ter à tour de rôle l’histoire d’Anna Holm/Ingrid Paulsen, le procès devenant une analyse chorale du per­son­nage. Le tra­vail de destruc­tion psy­chologique opéré par Gre­go­ry Anton dans Han­tise con­siste au con­traire à pouss­er Paula à se méfi­er de ce qu’elle dit et à remet­tre en cause ses pro­pres sou­venirs. C’est Bri­an Cameron, ramenant un gant ayant appartenu à la tante de Paula, qui offre à cette dernière la pos­si­bil­ité de repren­dre con­fi­ance en sa pro­pre psy­ché. Dans Born Yes­ter­day comme dans My Fair Lady, l’usage d’un anglais cor­rect offre aux femmes la pos­si­bil­ité de nom­mer les choses pour ce qu’elles sont. En insis­tant sur le droit de vote qu’elle peut exercer en tant que citoyenne, Paul Ver­rall pousse Bil­lie à devenir maîtresse de son pro­pre des­tin. Dans Une étoile est née, Esther Blod­gett vient à peine de ren­con­tr­er Nor­man Maine, que celui-ci la pousse déjà à lui livr­er le moin­dre de ses sou­venirs, albums pho­tos à l’appui. «He saw some­thing in me, nobody else ever did and he made me see it too»[9] dira-t-elle, émer­veil­lée par ce qu’elle vient d’apprendre d’elle-même au con­tact de cet homme. «But you knew all that your­self, didn’t you? You just need­ed some­one to tell you»[10] lui avait-il dit plus tôt. À la fin de Han­tise, Bri­an Cameron pousse Paula à admet­tre ce qu’elle sait depuis longtemps, à savoir que les pas dans le gre­nier qui la hantent chaque soir ne sont autres que ceux de son époux. Pren­dre pleine­ment con­science de ce qu’elles savaient déjà: tel est le par­cours psy­ch­an­a­ly­tique qu’accomplissent nos héroïnes.

Mais si nos Pygmalions/Docteurs Franken­stein devi­en­nent involon­taire­ment psy­ch­an­a­lystes, c’est surtout en pous­sant la femme à revivre puis à dépass­er un trau­ma­tisme fon­da­teur. Pères vio­lents et alcooliques (A Woman’s Face, My Fair Lady), incendies ravageurs (A Woman’s Face), aban­don des par­ents (Born Yes­ter­day), meurtre des fig­ures tutélaires (Han­tise)… La femme est han­tée par les fan­tômes de sa vie passée et notam­ment par un douloureux rap­port au père. Il est en ce sens frap­pant de voir com­ment, dans My Fair Lady, les fig­ures du Pro­fesseur Hig­gins et du rus­tre Alfie Doolit­tle ne cessent de créer des échos entre elles, comme si les deux hommes étaient voués à se fon­dre en une seule et même per­son­ne, aboutis­sant à un trans­fert psy­ch­an­a­ly­tique dans les règles de l’art. Plus le film avance, plus Alfie devient un respectable gen­til­homme et plus Hig­gins révèle une bru­tal­ité qui effraie Eliza, au point de crain­dre d’être frap­pée par lui lors de leur grande scène de dis­pute.

Dans le but névro­tique de se con­va­in­cre de sa pro­pre puis­sance, l’homme s’aventure dans une expéri­ence qui fini­ra par libér­er la femme de ses névros­es et par lui don­ner la force de revendi­quer son pro­pre rap­port au monde. «I want to belong to the human race»[11] clame Anna Holm à la fin d’A Woman’s Face, elle qui résumait ain­si la philoso­phie qui l’avait guidée jusqu’alors: «The world was against me, alright. I’d be against the world.»[12] Dans Born Yes­ter­day, Bil­lie Dawn finit par citer Thomas Jef­fer­son pour se libér­er de la tyran­nie de Har­ry Brock et renoue avec le cré­do pater­nel[13] en pub­liant à la une des jour­naux les com­bines aux­quelles Har­ry Brock l’avait mêlée. À la fin de Han­tise, le sim­ple fait de sor­tir sur le bal­con de sa mai­son et de con­tem­pler Lon­dres est, pour Paula, une vic­toire rem­portée sur l’homme qui avait ten­té avec acharne­ment de la couper du monde. Ter­rassées par le sui­cide de leur pyg­malion, les stars de What Price Hol­ly­wood ? et d’Une étoile est née déci­dent d’abord de s’éloigner des feux de la rampe pour accepter finale­ment de revenir sur le devant de la scène. «Hel­lo every­body, this is Mrs Nor­man Maine»[14] clame Vicky Lester devant une foule en délire. En don­nant à leur come-back des allures de d’hommage à l’homme de leur vie, ces femmes réus­siront l’impossible, c’est-à-dire à appartenir dans le même mou­ve­ment à leur pub­lic et à leur mari. Cette prouesse est égale­ment réal­isée dans My Fair Lady par Eliza Doolit­tle qui, après avoir revendiqué son indépen­dance et sa lib­erté d’épouser – ou pas – l’homme de son choix, peut finale­ment retourn­er au sein du foy­er homo­parental Higgins/Pickering. Quoi qu’il en soit, la femme doit s’affranchir de l’homme pour décider ensuite éventuelle­ment de recon­stru­ire une vie com­mune, basée cette fois-ci sur un principe d’égalité. C’est ain­si que Bil­lie Dawn refuse une pre­mière fois la demande en mariage de Paul Ver­rall avant de finir par se décider à l’épouser ou qu’Eliza Doolit­tle rejoint la mère de Hen­ry pour faire com­pren­dre à ce dernier qu’elle appar­tient désor­mais à la même caste de femmes indompt­a­bles que Mrs Hig­gins.

Lumière de la star, noirceur du pygmalion

Révélée à elle-même, la femme devient plus indépen­dante, plus forte et plus libre que l’homme. Con­traire­ment à lui, elle sait qu’un vis­age d’ange peut cacher un mon­stre, qu’une jolie blonde peut devenir juge de la court suprême et qu’une star de ciné­ma n’est jamais qu’une femme aspi­rant à être aimée. La femme a désor­mais pris con­science du fos­sé qui se tient entre la vérité et les apparences, entre chaque mot et la chose qu’il désigne. Elle n’a alors d’autre choix que de con­fron­ter l’homme à la van­ité de son entre­prise. C’est Eliza Doolit­tle qui, fatiguée d’entendre les hommes s’écouter par­ler, presse en chan­son son pré­ten­dant de garder pour lui ses grandes déc­la­ra­tions et de lui mon­tr­er en actes ce qu’il ressent pour elle[15]. C’est Paula Alquist qui, dans un grand numéro de tragé­di­enne, par­o­die la folie que son mari lui a longtemps attribuée afin de lui mon­tr­er l’écart entre ce qui est dit et ce qu’il en est réelle­ment. C’est Mary Evans puis Bil­lie Dawn s’indignant con­tre l’hypocrisie et les men­songes col­portés par la presse et agis­sant pour que les mots imprimés cor­re­spon­dent aux actes réal­isés. Con­traire­ment à l’homme, la femme est désor­mais capa­ble de voir chaque chose pour ce qu’elle est, et c’est en revendi­quant cette nou­velle lucid­ité qu’elle ren­voie l’homme à la nuit noire de son impuis­sance et de ses névros­es.

Car l’expérience que l’homme a menée ne lui aura en effet pas appris grand-chose sur lui-même. Max­i­m­il­ian Carey et Nor­man Maine étaient déjà des hommes per­dus au début de What Price Hol­ly­wood? et d’Une étoile est née. La créa­tion d’une star leur aura sim­ple­ment offert une par­en­thèse enchan­tée avant de se con­fron­ter, avec une bru­tal­ité renou­velée, à la haine de soi qui les rongeait de l’intérieur et qui les poussera à l’inévitable sui­cide. À la fin de Han­tise, Gre­go­ry Anton avoue ne pas com­pren­dre ce qu’il désigne lui-même comme le feu qui brûle dans son cerveau et qui l’a poussé à agir comme il l’a fait. L’homme restera à jamais aveu­gle.

Afin de s’affranchir de la pos­ses­siv­ité de Hig­gins, Eliza lui rap­pelle qu’il pour­ra tou­jours, lorsqu’elle sera par­tie, écouter un des dis­ques sur lesquels il a tant de fois enreg­istré sa voix. «I can’t turn your soul on»[16] susurre alors Hig­gins dans un désar­mant aveu d’impuissance. Ren­trant chez lui, seul et désem­paré, il fait ce que tout névrosé ferait: dans un ultime geste de dés­espoir mor­bide, il fait réson­ner la voix enreg­istrée d’Eliza. Mais la voilà qui sur­git flot­tante telle une appari­tion céleste. Est-ce bien elle ? Pou­vons-nous réelle­ment croire à son retour ? Quoi qu’il en soit, l’homme nage à jamais en plein délire. Son plus grand accom­plisse­ment s’est trans­for­mé en l’aveu de ses plus indi­ci­bles faib­less­es.

Notes

Notes
↑1 En France A Woman’s Face fut mys­térieuse­ment renom­mé Il était une fois. Cette tra­duc­tion nous sem­blant peu inspirée, nous préférons con­serv­er le titre d’origine.
↑2 Le titre français de Born Yes­ter­day (Com­ment l’esprit vient aux femmes) nous sem­blant égale­ment pro­pos­er une lec­ture trop uni­vo­que­ment misog­y­ne, nous con­serverons égale­ment le titre d’origine.
↑3 «Je vais à présent dévoil­er ma Galathée… ou mon Franken­stein.»
↑4 «Marie est un grand prénom!»
↑5 C’est ain­si que Hig­gins résume le plaisir que lui pro­cure la trans­for­ma­tion d’Eliza: «It’s the most fas­ci­nat­ing ven­ture I’ve ever under­tak­en, Pick­er­ing and I are at it from morn­ing till night. It fills our whole lives. Teach­ing Eliza, talk­ing to Eliza, lis­ten­ing to Eliza, dress­ing Eliza…» Le terme «to be at it» offre ici une mali­cieuse ambiguïté sex­uelle.
↑6 «Voyez-vous Mrs Hig­gins, en dehors des choses que l’une peut appren­dre, la dif­férence entre une dame et une marchande de fleurs ne tient pas à son atti­tude mais à la façon dont elle est traitée. Je suis tou­jours une marchande de fleurs pour le Pro­fesseur Hig­gins et je le resterai. Mais je sais égale­ment que je serai tou­jours une dame pour le Colonel Pick­er­ing parce qu’il me traite comme une dame et ne cessera jamais de le faire.»
↑7 «Har­ry ne voulait pas que je sois dans le spec­ta­cle… Il ne voulait pas me partager avec le grand pub­lic.»
↑8 «Je ne m’étais pas vrai­ment ren­du compte que vous alliez par­tir.»
↑9 «Il a vu quelque chose en moi que per­son­ne n’avait jamais vu et il m’a égale­ment per­mis de le voir.»
↑10 «Mais vous saviez tout cela vous-même, n’est-ce pas? Vous aviez juste besoin de quelqu’un pour vous le dire.»
↑11 «Je veux appartenir à la race humaine.»
↑12 «Le monde était con­tre moi, par­fait. Je serais donc con­tre le monde.»
↑13 Bil­lie racon­te que son père lui dis­ait tou­jours: «Nev­er do any­thing you wouldn’t want print­ed on the front­page of the “New York Times”.»
↑14 «Bon­jour tout le monde, je suis Madame Nor­man Maine.»
↑15 «Words! Words! I’m so sick of words! / I get words all day through; / First from him, now from you! Is that all you blighters can do? / Don’t talk of stars burn­ing above; / If you’re in love, show me! Tell me no dreams!» // «Paroles! Paroles! Je suis malade de paroles ! / J’ai droit aux paroles toute la journée / D’abord les siennes, main­tenant les tiennes ! / C’est tout ce que vous savez faire, pau­vres enquiquineurs ? / Ne me par­le pas des étoiles qui brû­lent dans le ciel / Si tu es amoureux, mon­tre-moi ! Ne me racon­te pas de rêves !»
↑16 Il faudrait tout un ouvrage pour recenser les ambiguïtés sex­uelles cachées dans les dia­logues de My Fair Lady. Ici, «I can’t turn your soul on» peut être traduit par «Je ne peux pas allumer votre âme», le verbe to turn on pou­vant sig­ni­fi­er l’acte d’exciter sex­uelle­ment.