Surtout con­nu pour ses « musi­cals » et ses comédies de remariage, George Cukor savait pour­tant s’il­lus­tr­er avec brio dans les autres gen­res du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en. Han­tise, drame psy­chologique ambigu et para­noïaque, est l’une des plus belles preuves de cet éclec­tisme. Servi par une Ingrid Bergman toute en nuance et récom­pen­sée par un oscar, Han­tise est un film à redé­cou­vrir absol­u­ment.

Lorsqu’il réalise Han­tise en 1944, George Cukor est un met­teur en scène réputé et maintes fois auréolé de suc­cès mais surtout un directeur d’ac­trice hors pair qui a déjà dirigé Katharine Hep­burn à trois repris­es et signé l’ul­time film de Gre­ta Gar­bo, La Femme aux deux vis­ages. Même si la répu­ta­tion de Cukor est excel­lente, le sys­tème mis en place par les Stu­dios exerce un cer­tain nom­bre de pres­sions qui ne per­me­t­tent pas au réal­isa­teur de jouir d’une totale lib­erté dans ses pro­jets. L’ex­em­ple le plus par­lant est cer­taine­ment son évic­tion du Magi­cien d’Oz et d’Autant en emporte le vent à l’a­van­tage de Vic­tor Flem­ing, notam­ment parce que Clark Gable ne tolérait pas que Cukor, homo­sex­uel affiché, féminise l’his­toire au prof­it des actri­ces Vivien Leigh et Olivia De Hav­il­land dans l’adap­ta­tion du best-sell­er de Mar­garet Mitchell. Cette décep­tion, à laque­lle vient s’a­jouter le retrait pré­cip­ité des écrans d’une Gre­ta Gar­bo peu sat­is­faite du dernier rôle que lui offrit Cukor, engage le réal­isa­teur dans une péri­ode plus som­bre, à l’im­age des tour­ments qui sec­ouent la planète depuis le début de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. En 1942, il signe une œuvre trop mécon­nue, La Flamme sacrée, avec Katharine Hep­burn, dont l’hu­man­isme affiché est une réponse à la crise idéologique que tra­versent de nom­breux pays européens. L’im­por­tante migra­tion de tal­ents du vieux con­ti­nent pour les États-Unis fait qu’à par­tir de la fin des années 1930, le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en n’a jamais autant été européen, et Han­tise, dans le sil­lon de Rebec­ca d’Al­fred Hitch­cock, en est un par­fait exem­ple.

L’his­toire prend pour cadre le Lon­dres vic­to­rien. Une jeune femme, Paula, recueil­lie par sa tante, une célèbre chanteuse, est trau­ma­tisée par l’as­sas­si­nat de cette dernière dans leur pro­pre mai­son. Elle quitte le pays quelques années pour l’I­tal­ie où elle tente de se refaire une san­té morale tout en étu­di­ant le chant. Séduite par Gre­go­ry Anton (Charles Boy­er), elle l’épouse et cède au souhait de son mari de revenir vivre dans la mai­son de la tante défunte. De retour dans ce lieu chargé de sou­venirs, la jeune femme va peu à peu per­dre la rai­son, étrange­ment soutenue par un mari qui lui inter­dit toute vis­ite et tout con­tact avec l’ex­térieur. Comme Alfred Hitch­cock quelques années plus tôt dans Rebec­ca, George Cukor joue sur deux plans : tout d’abord, la mai­son avec son cortège de pièces fer­mées, de clairs-obscurs et de bruits impos­si­bles à iden­ti­fi­er, devient le lieu de toutes les humil­i­a­tions, de la dépos­ses­sion de soi ; ensuite, l’emprise du mari rap­pelle la manière dont Mrs Dan­vers ten­tait de vam­piris­er le suc­cesseur de Rebec­ca. La frag­ile Paula, incar­née par une Ingrid Bergman toute en nuance, passe en quelques sec­on­des d’une cer­taine pléni­tude à l’an­goisse la plus pro­fonde. Que ce soit lors de la vis­ite de la tour de Lon­dres où elle con­state qu’elle vient d’é­gar­er une broche pré­cieuse offerte par un mari déjà sus­picieux ou lors d’un réc­i­tal où elle s’ef­fon­dre en pub­lic parce que son mari la tient pour respon­s­able de la dis­pari­tion de sa mon­tre, la jeune femme est lente­ment dépos­sédée d’elle-même. La per­ver­sité de cette rela­tion la pousse même jusqu’à accepter cette sit­u­a­tion, comme par exem­ple lorsqu’elle renonce à une prom­e­nade après que la ser­vante inso­lente (Angela Lans­bury) a demandé ce qu’elle devrait dire au mari pour jus­ti­fi­er l’ab­sence imprévue de son épouse.

Là où Hitch­cock décor­ti­quait le masochisme d’une rela­tion ambiguë entre deux femmes, George Cukor place pra­tique­ment toute l’his­toire du point de vue de l’épouse per­sé­cutée. Le mari, incar­né par un Charles Boy­er déli­cieuse­ment théâ­tral, reste assez énig­ma­tique. Tout au plus, le réal­isa­teur nous met en garde con­tre l’in­di­vidu en cap­tant ci et là un regard en coin juste avant un fon­du enchaîné lais­sant du coup plan­er un doute sur les inten­tions de l’homme. Vu le trau­ma­tisme vécu par Paula, il n’est pas dif­fi­cile de croire au déséquili­bre de sa san­té men­tale. Comme dans La Mai­son du dia­ble, le mag­nifique film de Robert Wise tourné vingt ans plus tard, Cukor entre­tient une ambiguïté : les bruits qui per­turbent sans cesse Paula sont-ils réels ou provi­en­nent-ils d’une imag­i­na­tion fer­tile. Isolée, la jeune femme ne peut même pas trou­ver aide et récon­fort auprès de ses ser­vantes quand l’une est plutôt sourde et l’autre liguée au mari manip­u­la­teur. Du coup, l’empathie du spec­ta­teur pour Paula est totale, ren­for­cée par le choix de coller la caméra au plus près du (très beau) vis­age d’In­grid Bergman, à la fois pour scruter la moin­dre de ses réac­tions et pour ren­dre encore plus oppres­sante la men­ace extérieure, celle du hors champ. Lors d’une mag­nifique scène où la jeune femme est allongée sur son lit dans cette cham­bre fer­mée (pas la moin­dre fenêtre ne vient ouvrir l’ar­rière-plan), la men­ace des bruits se traduit par un mou­ve­ment plongeant de la caméra (cer­taine­ment obtenu à l’aide d’une grue) vers la jeune femme. La moder­nité de ce mou­ve­ment de caméra prou­ve bien là le savoir-faire de Cukor pour met­tre en scène l’an­goisse et l’op­pres­sion.

Tou­jours lié aux con­traintes du sys­tème des Stu­dios, Cukor se devait de ter­min­er sur un hap­py-end. Cer­tains cinéastes comme Alfred Hitch­cock pour son pro­pre remake de L’Homme qui en savait trop (1956) mis­ait sur un hap­py-end à ce point absurde et énorme qu’il était impos­si­ble pour le spec­ta­teur de l’as­soci­er au reste de l’œu­vre. Ici, Cukor parvient à ren­dre crédi­ble le dénoue­ment de cette effroy­able his­toire grâce à la présence d’un sec­ond rôle, incar­né par Joseph Cot­ten, qui décide de se rep­longer dans le meurtre de la tante de Paula et qui tombe peu à peu sous le charme de la pris­on­nière. Son but, la délivr­er de l’emprise de son mari et de cette mai­son qui l’as­phyx­ie, est aus­si de révéler cette femme à elle-même (sex­uelle­ment, notam­ment). Libéra­teur du refoulé parce qu’il s’in­tro­duit dans la mai­son inter­dite et cloi­son­née, ce per­son­nage sec­ondaire agit davan­tage en révéla­teur et rap­pelle ô com­bi­en l’Âge d’Or hol­ly­woo­d­i­en offrait de si nom­breux niveaux de lec­tures pro­pres à toutes les inter­pré­ta­tions pos­si­bles.