Chefs mon­teurs d’Inter­mez­zo et de Can­to due, Luc Seugé et Alex­is Goyard revi­en­nent sur l’aventure Mek­toub, My Love, au cours de laque­lle ils ont don­né forme à plus de mille heures de rush­es, en étroite col­lab­o­ra­tion avec Abdel­latif Kechiche.

Com­ment êtes-vous arrivés sur Mek­toub ? Can­to uno, mon­té par une autre équipe, était-il déjà sor­ti en salles à ce moment-là ? 

Luc Seugé : Après avoir décou­vert Can­to uno à sa sor­tie en 2018, j’ai demandé à l’un des cadreurs du film que je con­nais­sais, Jérémie Attard, s’il pou­vait pro­pos­er mon aide pour Can­to due. C’est ain­si que je me suis retrou­vé à mon­ter pen­dant deux mois une petite séquence de boîte de nuit qui ne devait dur­er qu’une ving­taine de min­utes. Elle con­te­nait trois cents heures de rush­es, c’est-à-dire qua­tre fois ce que l’on filme habituelle­ment pour un long-métrage entier. Après ces quelques semaines, Abdel­latif est venu me voir et m’a dit : « Tu vois cette petite séquence de vingt min­utes ? En fait, on va en faire un film de qua­tre heures. » C’est là que j’ai col­laboré avec lui sur ce qui allait devenir Inter­mez­zo.

Alex­is Goyard : Je suis arrivé à ce moment-là comme assis­tant au mon­tage d’Inter­mez­zo, alors que le film visait Cannes. On tra­vail­lait bien avec Luc et de fil en aigu­ille, je suis devenu mon­teur à part entière.

L.S. : Après le fes­ti­val, nous avons repris le tra­vail avec Alex­is pen­dant quelques mois pour mon­ter d’autres ver­sions d’Inter­mez­zo, dont cer­taines sont mag­nifiques – notam­ment la ver­sion finale de 2h15, vrai­ment sub­lime, mais qui ne sor­ti­ra sans doute jamais. Il y a ensuite eu une longue pause, pen­dant laque­lle Abdel­latif est retourné en Tunisie. En 2022, il est revenu vers nous deux pour repren­dre le tra­vail sur Can­to due, cette fois avec Why Not, qui était prêt à inve­stir de l’argent dans le mon­tage. Nous avons tout recom­mencé depuis le début, car Abdel­latif n’était pas sat­is­fait du tra­vail effec­tué en son absence par la pre­mière équipe. Il nous a fal­lu deux ans, de juin 2022 à juin 2024, pour trou­ver le film au milieu de ces mille heures de rush­es.  D’autres mon­teurs sont venus nous prêter main-forte sur cer­taines séquences par­ti­c­ulière­ment com­plex­es – par exem­ple celle de l’hôpital, qui fonc­tion­nait comme un film dans le film. Sébastien Krebs a fait un tra­vail énorme sur cette séquence.

Un arbre des possibles

Ces mille heures de rush­es s’expliquent-elles surtout par le nom­bre de pris­es, par le tour­nage à plusieurs caméras, ou aus­si par le fait que de nom­breuses séquences n’ont finale­ment pas été con­servées au mon­tage ?

L.S. : Un peu des trois, mais beau­coup de scènes n’ont pas été gardées ; cela fait par­tie inté­grante de la recherche d’Abdellatif. Par­fois, ce sont seule­ment des frag­ments qui ont été retirés : la matière était telle­ment riche que, dans cer­taines scènes, on a par exem­ple coupé un per­son­nage pour­tant présent au tour­nage. Il est aus­si arrivé qu’on sup­prime tout un pan d’une scène qui se pro­longeait dans un autre lieu. Pour la séquence de l’hôpital, par exem­ple : non seule­ment elle a été filmée à plusieurs caméras, mais aus­si sur plusieurs étages, avec des équipes à chaque niveau et des acteurs qui impro­vi­saient partout. Il faut bien com­pren­dre que lorsqu’on par­le ici de « scène », cela n’a rien à voir avec l’idée de scène uni­taire que l’on retrou­ve dans les autres films. Tout le tra­vail du mon­tage con­siste à don­ner forme à une matière par­fois écrite, par­fois moins, et à ten­ter de recon­stru­ire une forme cohérente.

Le mon­tage a donc une place déci­sive dans l’écriture du film. Pour Can­to due, exis­tait-il mal­gré tout une idée pré­cise de la struc­ture ? 

A. G. : Abdel­latif tourne sou­vent les scènes avec plusieurs alter­na­tives et se laisse le choix au mon­tage. Par­fois, il tourne une scène de jour, puis la même scène de nuit. For­cé­ment, cela peut entr­er en con­tra­dic­tion avec d’autres pas­sages si on choisit l’une plutôt que l’autre. Au mon­tage, il s’agit donc de faire des choix par­mi ces alter­na­tives : c’est un véri­ta­ble arbre des pos­si­bles. Quand on en retient une, d’autres ne pour­ront plus être util­isées. On se retrou­ve con­fron­tés par moments à des ques­tions plus sub­tiles : com­ment inté­gr­er un petit bout d’une scène qui, prise dans son ensem­ble, pour­rait con­tredire le reste du film ? On cherche alors à isol­er cet élé­ment pour le faire fonc­tion­ner dans la séquence sans provo­quer de con­tra­dic­tions.

L.S. : Même s’il y a eu d’énormes enjeux sur la manière de tiss­er le réc­it, nous avons finale­ment respec­té les prin­ci­paux déjà présents à l’écriture : les Améri­cains, le rêve parisien d’Ophélie et le rêve ange­leno de Tony. La véri­ta­ble dif­fi­culté a été de trou­ver com­ment fon­dre ce réc­it beau­coup plus écrit, voire arché­typ­al, dans la chronique qu’avait instal­lée Can­to uno. Il a fal­lu men­er un tra­vail d’équilibre et de syn­thèse pour que tout fasse corps : trou­ver com­ment don­ner chair à ces fig­ures presque hol­ly­woo­d­i­ennes, tout en restruc­turant les nom­breuses impro­vi­sa­tions dont nous dis­po­sions pour qu’elles s’inscrivent dans la dynamique du réc­it. Dans les rush­es, Abdel­latif pou­vait par­fois aller très loin dans les rup­tures de ton et de genre. On a dû trou­ver com­ment har­monis­er le style du film tout en con­ser­vant la forte per­son­nal­ité de chaque séquence. Nous nous sommes notam­ment imposé de tenir le plus pos­si­ble un rythme lent et réguli­er pour que le mon­tage ne vienne pas creuser les écarts de reg­istres.

Était-il prévu dès le départ que le per­son­nage de Jes­si­ca joue un rôle aus­si cen­tral ?

L.S. : Pour don­ner une idée de l’ampleur des pistes explorées, il existe plusieurs mon­tages du film où le per­son­nage de Jess n’ap­pa­raît même pas. Sa présence incroy­able a fini par s’imposer.

A. G. : Le per­son­nage de Jess appor­tait en fait beau­coup d’écriture. L’enjeu était de savoir : si l’on entrait dans son intrigue, est-ce que ça allait pou­voir tenir debout ? La pre­mière scène que j’ai mon­tée est celle de l’adultère. Si on n’avait pas réus­si à la faire fonc­tion­ner, on savait qu’on ne pour­rait pas exploiter son per­son­nage. Et elle nous a don­né beau­coup de dif­fi­cultés, car elle sort telle­ment des canons et de la zone de con­fort d’Abdellatif.

L.S. : Le choix des scènes se fait naturelle­ment une fois qu’elles sont mis­es sur pied. L’essentiel du tra­vail, sou­vent imper­cep­ti­ble pour le spec­ta­teur, se joue dans le détail de chaque plan. Avec Abdel­latif, c’est un tra­vail à l’image près. Par exem­ple, pour Jes­si­ca, il s’agit de jouer sur l’empathie du spec­ta­teur : elle appa­raît d’abord antipathique, en trai­tant les gens de Sète comme ses larbins, avant que l’on com­prenne qu’elle est pris­on­nière de son statut de star. Comme cette com­plex­ité n’apparaît pas dans ses répliques, elle doit transparaître par le jeu et le mon­tage : artic­uler les petits regards, les microex­pres­sions qui révè­lent ce qui se passe dans sa tête. Cela implique de repér­er, par­mi des dizaines de pris­es d’une heure ou plus, des éclats fugaces et de les assem­bler pour recon­stru­ire la con­ti­nu­ité de l’émotion.

Cette pré­ci­sion du mon­tage se ressent par­ti­c­ulière­ment dans la pre­mière scène de la vil­la, peut-être la plus réussie du film, où la com­plex­ité des rap­ports entre les per­son­nages se déploie à par­tir de plusieurs dia­logues par­al­lèles. Com­ment avez-vous tra­vail­lé sur ce bloc en par­ti­c­uli­er ?

L.S. : C’est intéres­sant, car cette scène est l’une des plus écrites du film. En fait, il y a plusieurs types de scènes : elles sont toutes tournées sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Pour celle-ci, Abdel­latif s’est vrai­ment posé : il y a eu des pre­mières impro­vi­sa­tions et, à chaque fois, il indi­quait ce qui fonc­tion­nait et ce qui était moins bon. Les comé­di­ens con­ser­vaient ce qu’il voulait garder, et au fur et à mesure, la séquence est dev­enue pleine­ment écrite. C’était agréable de tra­vailler sur une scène déjà struc­turée pour le mon­tage : on savait la direc­tion à suiv­re. Le tra­vail prin­ci­pal con­sis­tait donc à remod­el­er la séquence en choi­sis­sant qui mon­tr­er, com­ment le mon­tr­er, quelles expres­sions retenir, sur un dia­logue déjà bien rodé. 

A. G. : Dès le départ, on n’avait aucun doute sur le fait qu’on pou­vait utilis­er cette séquence. Mais la pre­mière fois qu’on l’a vue ensem­ble, il y avait ce moment où Tony et Jess rejouent une scène de Rag­ing Bull qui posait prob­lème. Au début, c’était étrange de voir le Tony de Can­to uno se ridi­culis­er à ce point. C’est à l’image de ce que représente Jes­si­ca : il y a quelque chose d’outré et de sur­réal­iste. Il fal­lait mod­el­er la scène pour inté­gr­er ce pas­sage de façon crédi­ble et cohérente. Au début, ça ne fonc­tion­nait pas.

L.S. : Il y a en fait un pas­sage cru­cial. Avant qu’ils ne se lèvent, Tony fait plusieurs imi­ta­tions, mais on com­prend que c’est pour séduire Jess. On s’est beau­coup con­cen­trés sur ce petit seg­ment de deux min­utes, avec de nom­breuses ver­sions dif­férentes, pour ren­dre de façon très pré­cise le moment où l’on voit en direct Jes­si­ca être séduite. La scène bas­cule en l’espace de deux min­utes : elle ne regarde plus Amin ni son mari, et c’est à ce moment-là que les dia­logues se dévelop­pent en par­al­lèle autour de la même table. C’est un vrai tra­vail d’orfèvre pour artic­uler les deux dia­logues de façon à mon­tr­er leur isole­ment tout en cap­tant, dans le jeu de Jes­si­ca, la sincérité de son aban­don au rire. Ce n’est qu’en réus­sis­sant à restituer l’excitation par­ti­c­ulière de ce moment que le pas­sage de Rag­ing Bull a com­mencé à fonc­tion­ner.

Le plan juste

Com­ment Kechiche inter­vient-il dans ce tra­vail de mon­tage ?

L.S. : Au-delà des mots et des expli­ca­tions, on s’échange beau­coup de sélec­tions de rush­es. Quand on regarde ce qu’il a choisi, on com­prend immé­di­ate­ment ce qu’il aime ou non. Ce ping-pong per­met de com­mu­ni­quer très pré­cisé­ment sur ce qui fonc­tionne ou non. Je pense que tout l’art de Kechiche réside ici : ce n’est pas un cinéaste théorique, mais quelqu’un qui s’intéresse à l’incarnation. Pour lui, un plan juste vaut toutes les idées de scé­nario pos­si­bles. Dans l’écriture du mon­tage, il est obsédé par la justesse des plans, davan­tage que par des ques­tions de struc­ture ou de rythme. Par­fois, il en sélec­tionne cer­tains dans lesquels les comé­di­ens ne ter­mi­nent pas leurs répliques, parce qu’il trou­ve qu’avant la fin de la phrase, un regard se détache. À nous de trou­ver au mon­tage une manière de ter­min­er la phrase pour utilis­er cette ful­gu­rance qu’il a extraite après avoir tamisé une matière colos­sale de rush­es. Le tra­vail de mon­teur, ce n’est pas vrai­ment de l’écriture à pro­pre­ment par­ler. On n’invente rien : on se met au ser­vice de la scène, on voit ce qu’elle nous pro­pose. Un jour, Fab­rice Rouaud, le mon­teur de Bonel­lo, m’a dit : «Le mon­tage, c’est très sim­ple : pren­dre les meilleurs plans, leur don­ner la meilleure longueur et les met­tre dans le meilleur ordre. » Dans 99 % des cas, c’est exacte­ment ça. Le plus com­pliqué, c’est que ces frag­ments ont sou­vent beau­coup de car­ac­tère, mais sont par­fois con­tra­dic­toires entre eux : deux plans sup­posés peu­vent se suiv­re et con­tenir des émo­tions très dif­férentes. L’exercice con­siste alors à trou­ver l’ordre idéal pour que les émo­tions s’accordent.

Vous aviez donc une con­nais­sance très appro­fondie des mille heures de rush­es.

L.S. : Per­son­nelle­ment, je pense avoir tout vu. Si on regar­dait cinq heures par jour, il faudrait env­i­ron huit mois pour les voir une fois. Mais on tra­vaille scène par scène : quand on en com­mence une, on sait qu’on va y pass­er env­i­ron deux mois. On a aus­si été aidés par Sébastien Krebs, Ari­ane Bouk­erche, Charles Claudon, ain­si que des mem­bres de l’équipe précé­dente. Mais pas sur la phase dérushage : ils inter­vi­en­nent générale­ment une fois qu’on a dressé une pre­mière sélec­tion et qu’une scène est déjà dess­inée.

A. G. : En ce qui me con­cerne, il y avait déjà une sélec­tion et Abdel­latif me dis­ait de ne pas regarder cer­taines pris­es. Mais quand on man­quait de ressources, on finis­sait par s’y rep­longer.

L.S. : C’est aus­si par­fois mon rôle, ayant tout vu, de pro­pos­er des pris­es alter­na­tives. Sou­vent Abdel­latif me don­nait tort, mais il lui arrivait de réé­val­uer ses pre­miers choix.

Pour trou­ver une cohérence glob­ale, je sup­pose que vous devez revenir sans cesse sur les séquences déjà mon­tées.

L.S. : Oui, c’est une sorte de mou­ve­ment en spi­rale : on avance en tour­nant en rond, mais on affine à chaque fois le mon­tage un peu plus. Aucune scène n’a été trou­vée du pre­mier coup. Au bout de la pre­mière année, il exis­tait déjà une ver­sion com­plète du film, avec une fin très dif­férente. Il nous a fal­lu presque un an pour trou­ver les quar­ante dernières min­utes. Et par­al­lèle­ment, on reve­nait aux séquences précé­dentes.

La dif­fi­culté de cette dernière par­tie tenait-elle aux rup­tures de ton per­ma­nentes, par­fois d’un plan à un autre ? Je pense par exem­ple à ce plan où Tony urine sur les plantes de la vil­la…

L.S. : Typ­ique­ment, ce plan posait prob­lème car il était à la fois très fort et absurde. Pen­dant longtemps, on n’arrivait pas à le mon­ter, mais Abdel­latif tenait absol­u­ment à le garder. À chaque ten­ta­tive, on essayait de le plac­er au milieu de l’action, quand il y avait des coups de feu ou des cris. Le décrochage était alors trop impor­tant et ça son­nait faux. On a trou­vé sa place qu’à la toute fin, pen­dant le mix­age. Abdel­latif, frus­tré de ne pas le voir, me rede­mande de l’intégrer. On s’est alors dit qu’il pour­rait mieux fonc­tion­ner dans un creux, loin de l’action immé­di­ate. Le plan était aus­si ini­tiale­ment trop court, ce qui le rendait arti­fi­ciel. On l’a allongé – on le voit piss­er, puis se pencher en trem­blant – et cette sec­onde ajoutée change tout : le plan fonc­tionne enfin. Plus large­ment sur la fin, le jonglage entre les tons con­sti­tu­ait le plus gros enjeu, si bien que ces quar­ante dernières min­utes nous ont pris près de la moitié du temps de mon­tage. On avait pour­tant des références : la fin rap­pelle le mon­tage alterné final de La Graine et le mulet, notam­ment avec tous les nota­bles qui sont rem­placés ici par le per­son­nel de l’hôpital.

On remar­que aus­si de nom­breuses repris­es de plans, voire de séquences, de Can­to uno. Est-ce que cette logique de vari­a­tion était cen­trale pour Kechiche ?

L.S. : On par­le sou­vent du car­ac­tère répéti­tif du ciné­ma de Kechiche. Je crois que c’est vrai – et que c’est pré­cisé­ment l’une de ses grandes qual­ités. Il est obsédé par un cer­tain nom­bre de thèmes et de motifs. Peu de gens le savent, mais à la fin de La Graine et le Mulet, le mon­tage alterné entre la danse et la course dés­espérée du pro­prié­taire de la péniche était aus­si, à l’origine, entre­coupé d’une longue séquence de boîte de nuit. Cela fai­sait déjà longtemps qu’il cher­chait sa « grande » scène de club, et c’est ain­si qu’il en est venu à Inter­mez­zo. Pour autant, Abdel­latif n’est pas Hong Sang-soo : il ne pense pas ses films comme des miroirs ou des exer­ci­ces ludiques. Ce sont plutôt ses obses­sions qui revi­en­nent sans cesse, chaque fois tein­tées de couleurs dif­férentes. Donc, oui, il y a quelque chose de pro­fondé­ment musi­cal, comme chez un musi­cien obsédé par un thème qu’il ne cesse de retra­vailler, mais je ne crois pas qu’il s’intéresse plus que ça aux liens entre ses films.

Beau­coup de cri­tiques ont relevé un change­ment de la mise en scène par rap­port à Can­to uno, notam­ment dans la manière de filmer les corps féminins. Cer­tains avan­cent l’hypothèse que ce déplace­ment se serait joué davan­tage au mon­tage qu’au tour­nage, en ten­ant compte des cri­tiques adressées au male gaze de Kechiche. Y avait-il, de sa part, une volon­té de recon­sid­ér­er sa mise en scène à la lumière de ces cri­tiques ? Je pense par exem­ple à la scène de danse, beau­coup plus cen­trée sur les vis­ages que sur les corps, ou encore à la scène de sexe, large­ment con­stru­ite autour du vis­age de Jes­si­ca.

L.S. : Je ne pense pas que ce soit tout à fait exact. Comme beau­coup l’ont souligné, Can­to due fonc­tionne comme le dou­ble ténébreux du pre­mier volet. Abdel­latif souhaitait un film moins sen­suel, plus intérieur, davan­tage cen­tré sur les vis­ages que sur les corps. Pour la scène de danse, par exem­ple, toutes les options exis­taient au mon­tage : plans ser­rés comme plans larges. S’il a choisi cette direc­tion, c’est parce qu’il voulait un film plus psy­chique, presque men­tal.

A. G. : La scène de l’adultère a sus­cité des réac­tions assez amu­santes. Beau­coup dis­ent que, dans la scène de sexe, Kechiche n’a pas cher­ché la grâce : que la scène est volon­taire­ment dimin­uée, retenue. Or, au début du mon­tage, son inten­tion était au con­traire d’aller vers quelque chose de gra­cieux et d’opératique. Mais il y avait un prob­lème, comme un malaise. Dans le film, Amin part très vite, mais nous avons essayé à de nom­breuses repris­es de le faire rester, caché, à con­tin­uer de regarder. Ces ver­sions ne fonc­tion­naient pas – comme si le film, incon­sciem­ment, avait son pro­pre mot à dire. Ce n’est pas tant une affaire d’intentions délibérées que de moments où l’on est, presque mal­gré soi, amené à racon­ter les choses de cette façon-là.

L.S. : Sur cette scène, il y avait en par­tie un écart entre ce qu’Abdellatif voulait et ce que le film appelait. Mais il avait aus­si une volon­té très con­sciente : Jes­si­ca Pen­ning­ton, l’actrice, venait du porno, et Kechiche aimait l’idée de con­stru­ire une scène char­nelle en fil­mant presque exclu­sive­ment son vis­age, alors qu’il aurait tout à fait pu la filmer de façon bien plus explicite. Ce con­tre­point l’intéressait beau­coup.

A. G. : Cet élé­ment a énor­mé­ment guidé le mon­tage : les plans fix­es de vis­ages en longue focale pour voir le vis­age et les expres­sions de Jess. À l’inverse, tous les plans avec une « caméra baladeuse », si je puis dire, trou­vaient moins naturelle­ment leur place.

L.S. : Oui, si tu regardes atten­tive­ment, il n’y a qua­si­ment aucun mou­ve­ment de caméra. On par­le sou­vent de la caméra insta­ble chez Kechiche, mais Can­to due est en réal­ité un film très sta­ble, com­posé presque unique­ment de plans fix­es sur des vis­ages. Et ces vis­ages rem­plis­sent lit­térale­ment le cadre. C’est une véri­ta­ble obses­sion chez Kechiche : sat­ur­er le cadre de matière humaine. À tel point qu’il refuse les plans de pro­fil. Pour lui, un plan n’a de valeur que si l’on voit claire­ment les deux yeux du comé­di­en, le vis­age pleine­ment offert. Il veut que le mys­tère naisse de la mon­stra­tion totale. Il déteste par exem­ple la fin d’Apoc­a­lypse Now, avec Bran­do plongé dans l’ombre : selon lui, c’est un mys­tère fab­riqué par un arti­fice d’éclairage, alors qu’il n’y a, au fond, rien dans l’image. Kechiche cherche au con­traire une image con­stam­ment juste et pleine. En sat­u­rant le cadre de vis­ages, il choisit aus­si la voie la plus exigeante : sans arti­fice pos­si­ble.

Le goût de l’expérimentation

Ce que vous dites, autant sur les vis­ages que sur la méth­ode de tour­nage et de mon­tage, rap­pelle beau­coup Cas­savetes.

A. G. : Il y a quelque chose de très intéres­sant chez Cas­savetes, notam­ment dans ces scènes qui lais­sent la durée s’installer. Abdel­latif m’avait demandé de regarder Faces et c’est vrai que j’y ai perçu un vrai point de par­en­té. Il y a tou­jours un moment de bas­cule dans la scène, un instant où l’on com­prend soudain pourquoi on était là. C’est un out­il de lec­ture très pré­cieux pour com­pren­dre la manière dont Kechiche organ­ise ses scènes. À la plage, par exem­ple, il y a la dis­cus­sion, puis le moment où Ophélie sent le bébé bouger. Lors de l’échange près de la piscine entre Amin et Jess, le bas­cule­ment survient quand elle dit qu’elle ne fera pas le film, ou un peu plus tard, lorsqu’elle annonce son divorce avec Jack. Au restau­rant, le retourne­ment, c’est quand on révèle qu’Amin a écrit le scé­nario. Il con­stru­it sou­vent ses scènes autour d’un flux de vie, avant qu’une rup­ture redéfinisse l’objet de la scène.

L.S. : Oui, c’est vrai­ment l’idée : à la fois tenir la vie et avancer. Mais je pense qu’il y a un par­al­lèle à faire avec Faces, jusque dans la méth­ode. Il existe un mak­ing-of de Faces : le mon­teur tra­vaille dans sa cave et Cas­savetes passe en lui don­nant une pile de rush­es et quelques indi­ca­tions. Je me suis beau­coup recon­nu dans ce por­trait (rires).

A. G.: Sou­vent, l’enjeu c’est de ne pas trop en met­tre, même si Abdel­latif est un cinéaste qui en veut beau­coup et va très loin dans l’étirement de la durée. Il opère sou­vent par blocs, donc la ques­tion était aus­si de savoir par où tailler et extraire ce qui fait réelle­ment la sub­stance du moment.

L.S : Oui, par exem­ple, il y avait plusieurs mir­a­cles que nous n’avons pas pu inté­gr­er. Ils entraient en con­tra­dic­tion avec le fait que le film devait avancer. Il y a notam­ment une séquence qui nous hyp­no­ti­sait tous : celle où Amin apporte les bil­lets à Ophélie. Dans le film, elle dure sept min­utes, mais il y avait des mon­tages où elle dépas­sait les quar­ante. Nous avons préféré l’option d’un petit éclat à la fin, un pos­si­ble qu’on n’explore pas pleine­ment. Peut-être qu’un jour, dans une ver­sion supra-extend­ed, vous pour­rez voir la grâce absolue de cette séquence. Il y a deux ou trois moments comme ça, où on retrou­vait la grâce de Can­to uno, mais nous ne pou­vions pas les utilis­er de manière aus­si brute, car cela ne cor­re­spondait pas à l’identité du film. Il a fal­lu faire des choix.

J’imagine que cet enjeu d’équilibre était très dif­férent pour Inter­mez­zo. Il s’agissait pra­tique­ment d’un mon­tage expéri­men­tal sans nar­ra­tion, qui ne fonc­tionne que sur l’intensité, des boucles et des vari­a­tions ryth­miques. 

L.S. : La ver­sion de 2h15 est beau­coup plus tenue. À Cannes, ce n’était même pas un ours, mais une véri­ta­ble ver­sion de tra­vail – le résul­tat pro­vi­soire d’un mon­tage d’une com­plex­ité totale­ment inédite. On par­tait de près de 300 heures de rush­es, avec des pris­es de trois heures filmées par dix-huit caméras, une quin­zaine de comé­di­ens équipés de micros, entourés d’une cen­taine de fig­u­rants, quelques direc­tions glob­ales, mais une très grande part d’improvisation. Il fal­lait trou­ver une forme à une matière qui, au départ, n’était pas pen­sée pour devenir un film à part entière. Chaque plan de qua­tre sec­on­des qu’on extrayait pou­vait poten­tielle­ment se plac­er n’importe où : à la douz­ième minute comme à 1h15 ou à 2h40. Le champ des pos­si­bles était ver­tig­ineux, à en devenir fou. Avec Abdel­latif, on a dû totale­ment repenser sa méth­ode de tra­vail pour en venir à bout, dans la souf­france.

Après Cannes, le proces­sus a rad­i­cale­ment changé. Inter­mez­zo, même si c’est un film fan­tôme, nous a don­né la méth­ode ; c’est grâce à lui que nous avons été capa­bles de mon­ter Can­to due. On a tous beau­coup appris dans cette aven­ture, Abdel­latif com­pris. Si Can­to due peut paraître plus clas­sique dans sa nar­ra­tion et sa forme, sa fab­ri­ca­tion reste pro­fondé­ment expéri­men­tale. Can­to uno est davan­tage un film du présent : il est com­posé de plans longs qui exis­tent dans un immé­di­at ultra spon­tané, absol­u­ment fasci­nant. J’aurais rêvé de tra­vailler avec une matière aus­si immé­di­ate, telle qu’elle avait été don­née par le mir­a­cle du tour­nage. À l’inverse, sur Can­to due, chaque scène a été un véri­ta­ble sac­er­doce.

Ce n’était donc pas du tout une méth­ode qu’il avait déjà expéri­men­tée sur ses films précé­dents ? On sait pour­tant que, chez Kechiche, le mon­tage a tou­jours été une étape déci­sive, et qu’il a sou­vent con­tin­ué à retra­vailler ses films, par­fois même après leur sor­tie.

L.S. : Si j’en crois Abdel­latif, ce Can­to due l’a for­cé à rad­i­calis­er sa méth­ode, car le tour­nage était bien plus expéri­men­tal. Il s’agit vrai­ment de recon­stru­ire de la spon­tanéité à par­tir d’une matière plus étrange et éclatée. Mais en effet, le mon­tage chez Abdel­latif a tou­jours été très sophis­tiqué. C’est aus­si ce qui fait de lui un immense cinéaste et ce qui le dis­tingue rad­i­cale­ment de ceux qui ten­tent de l’imiter : ils sous-esti­ment à quel point ce qui paraît naturel est, en réal­ité, pro­fondé­ment fab­riqué. Kechiche a une obses­sion de l’image et du cadre, du fait que chaque plan, chaque image, chaque frame doit pro­duire une sen­sa­tion. Or cela ne peut pas tenir sur la seule cap­ta­tion du réel : il y a der­rière un tra­vail immense.

Il existe un vrai malen­ten­du autour de son sup­posé nat­u­ral­isme. Son ciné­ma relève pleine­ment de l’artifice et d’un geste de mise en forme. Il y a aus­si chez lui une véri­ta­ble volon­té d’expérimentation. Après La Vie d’Adèle et la Palme d’or, il a eu le sen­ti­ment qu’il fal­lait tout remet­tre à plat. Il s’est alors lancé dans ce pro­jet fou, en changeant rad­i­cale­ment de méth­ode de tra­vail : au tour­nage, La Vie d’Adèle se fai­sait avec deux ou trois caméras au max­i­mum, dans un ancrage social très pré­cis ; avec Mek­toub, il tra­vaille avec dix-huit caméras, des stars améri­caines, des séquences d’action et explore un autre reg­istre de ton. Là encore, l’expérimentation est au cœur du geste.

Lors d’une mas­ter­class au Cin­emed en 2022, il dis­ait tra­vailler au mon­tage d’un Can­to tre. Est-ce que ce pro­jet est tou­jours d’actualité ?

A. G.: C’est dif­fi­cile de répon­dre pré­cisé­ment à cette ques­tion. Dis­ons qu’au tour­nage, la dis­tinc­tion entre les volets n’était pas définie. À un moment, il par­lait même d’Inter­mez­zo comme d’un Can­to due. Mais qui sait ce qu’il nous réserve…