Pro­posée début octo­bre pen­dant seule­ment quelques jours, la « per­for­mance en réal­ité virtuelle » d’Apichatpong Weerasethakul, A Con­ver­sa­tion with the Sun, s’inscrit dans le cadre du pro­gramme « Des lumières et des ombres » imag­iné entre le cinéaste thaï­landais, le Cen­tre Pom­pi­dou et le Fes­ti­val d’Automne à Paris. Entre une nou­velle expo­si­tion courant jusqu’en jan­vi­er, Par­tic­ules de nuit, et une rétro­spec­tive inté­grale de ses films, la per­for­mance a con­sti­tué au sein de cet ensem­ble un événe­ment à part entière qui tenait moins à son car­ac­tère exclusif et lim­ité dans le temps qu’à ses con­tours a pri­ori insai­siss­ables, entremêlant ciné­ma, art vidéo, réal­ité virtuelle et théâtre par­tic­i­patif. Pour cir­con­scrire cette instal­la­tion hybride, inscrite dans l’héritage du ciné­ma « éten­du » et « synesthé­tique » imag­iné par Gene Youg­blood en 1970[1], il faut com­mencer par en décrire le dis­posi­tif, que l’on ne saurait réduire à ses seules images numériques. D’une durée d’une heure au total, A Con­ver­sa­tion with the Sun se décom­pose en trois espaces et trois par­ties d’une ving­taine de min­utes cha­cune, au cours desquelles se croisent trois groupes de spec­ta­teurs dif­férents répar­tis selon les créneaux de réser­va­tion – que l’on appellera, pour les besoins de la descrip­tion, les groupes 0, 1 et 2 . Pour com­mencer, le groupe 1 est invité à déam­buler dans une large pièce coupée en deux par un écran, des deux côtés duquel sont pro­jetées des images tournées par Weerasethakul en Thaï­lande. On y recon­naît des sil­hou­ettes famil­ières du cinéaste (par exem­ple Jen­ji­ra Pong­pas Wid­ner et Sak­da Kaew­buadee Vaysse) ain­si que ses motifs favoris[2]. Dans cet espace de pro­jec­tion bicéphale, les mem­bres du groupe 1 ne sont toute­fois pas seuls, puisque ceux du groupe 0 sont déjà là, casque de réal­ité virtuelle sur la tête, en train d’errer simul­tané­ment dans un monde par­al­lèle. Une ving­taine de min­utes plus tard, c’est au groupe 1 d’endosser ces mêmes casques, alors que le groupe 0 est quant à lui invité à quit­ter la pièce pour se ren­dre dans une anticham­bre de l’installation : une salle de ciné­ma qui joue le rôle d’un sas de décom­pres­sion, caché der­rière un grand rideau, où sont pro­jetées des images en boucle de son court-métrage async – First Light[3]. Par­al­lèle­ment, les spec­ta­teurs du groupe 1 restés dans la pièce prin­ci­pale décou­vrent le monde virtuel avant qu’un nou­veau cortège de spec­ta­teurs, le groupe 2, relance la boucle en com­mençant par observ­er les casqués déam­buler à leurs côtés. À l’intérieur de ce dis­posi­tif tri­par­tite, les dif­férents pas­sages des spec­ta­teurs répon­dent à une logique d’enchâsse­ment : la fin d’une expéri­ence y est aus­si le début d’une autre.

Cohabiter

« Dans le boud­dhisme, tout est con­nec­té et tu n’es pas seule­ment toi-même. Tu fais par­tie d’un univers. Tu es con­nec­té avec l’Autre et vous ne faites qu’Un. Il n’y a pas de murs pour dif­férenci­er les choses à la manière d’un “c’est nous, c’est eux” […] Et puis vous réalisez que vous flot­tez ensem­ble, que vous êtes dans la même riv­ière : la riv­ière du temps, des corps et de la con­science »[4]. C’est par ces mots, réson­nant avec A Con­ver­sa­tion with the Sun, que Weerasethakul con­clu­ait la présen­ta­tion d’Octo­ber Rum­bles, un bref court-métrage réal­isé durant la pandémie de Covid-19. La per­for­mance est juste­ment prop­ice à une forme de con­nex­ion col­lec­tive au-delà des fron­tières et des « murs » appar­ents : la bande-son son de l’installation VR, com­posée par Ryūichi Sakamo­to, se réver­bère sur la salle de ciné­ma der­rière le rideau, tan­dis que les lignes jaunes tracées sur les parois et le sol de la pièce prin­ci­pale dessi­nent un entrelace­ment de tra­jec­toires. Dans cette même per­spec­tive, la cohab­i­ta­tion entre les spec­ta­teurs sans casque et ceux embar­qués dans la réal­ité virtuelle implique d’adopter un rythme com­mun. Déjà au cen­tre de son expo­si­tion Periph­ery of the Night à Villeur­banne, qui avait pour par­tic­u­lar­ité d’être en grande par­tie plongée dans le noir, le fait d’être atten­tif à ne pas entr­er en col­li­sion avec d’autres corps en déam­bu­la­tion con­stitue l’un des moteurs prin­ci­paux de l’expérience. Pour éviter les por­teurs de casque lorsque l’on se trou­ve hors de la VR ou les spec­ta­teurs sans casque une fois plongé à l’intérieur de l’espace numérique, il faut tou­jours pren­dre en con­sid­éra­tion la dual­ité de l’univers dans lequel on évolue : le monde virtuel quand on est dans le réel, et le monde réel lorsque l’on est dans le virtuel.

Dans la dernière péri­ode de son œuvre ciné­matographique, le cinéaste n’a cessé de fig­ur­er de la sorte une cohab­i­ta­tion entre plusieurs mon­des et tem­po­ral­ités, suiv­ant les principes de coex­is­tence du boud­dhisme ou ceux de l’hospitalité envers les aïeux dans le culte des esprits, deux croy­ances pop­u­laires en Asie du Sud-Est. A Con­ver­sa­tion with the Sun s’inscrit dans cet hori­zon et recon­duit les principes de ses derniers films, mais en invi­tant cette fois le spec­ta­teur à en éprou­ver physique­ment le chem­ine­ment. La pre­mière par­tie de la pièce met en sit­u­a­tion l’apparition d’un corps dans un espace qu’il doit partager avec d’autres, comme la famille d’Oncle Boon­mee dans la scène du repas avec un fan­tôme, tan­dis que la bande-son de l’installation mélange la musique de Sakamo­to, une col­lec­tion de voix à peine audi­bles et des bruitages var­iés évo­quant la scène d’écoute de Memo­ria. Le recours à la VR ren­voie quant à lui directe­ment au palais invis­i­ble vis­ité à la fin de Ceme­tery of Splen­dour, qui con­sti­tu­ait déjà une réal­ité virtuelle au sens non-numérique du terme : un univers seule­ment là « en puis­sance », mais dont on pour­rait mal­gré tout devin­er les con­tours, les vol­umes, les couleurs et les tex­tures.

Les deux lignes

Que voit-on au juste dans la réal­ité virtuelle, pour lequel Weerasethakul a col­laboré avec le développeur Kat­suya Taniguchi ? Comme pour toute expéri­ence VR, les images sont évo­lu­tives et relèvent davan­tage d’une logique vidéoludique que stricte­ment filmique, par la manière dont l’espace nav­i­ga­ble se méta­mor­phose pro­gres­sive­ment autour de nous. Encer­clé par les points lumineux (sem­blables à des luci­oles) qui fig­urent les autres vis­i­teurs casqués, on débute à l’intérieur d’un lieu ana­logue à celui de l’exposition, à quelques détails près : si l’on y voit le même écran cen­tral à deux faces, d’autres sur­gis­sent plus loin, mon­trant des per­son­nages en train de dormir. Par la suite, des morceaux de roches tombent du ciel pour for­mer les parois d’une grande cav­erne, aux dimen­sions sim­i­laires à la pièce de l’installation, qui ren­voient autant à l’origine qu’à la fin des temps. C’est là que le soleil qui donne à la per­for­mance son (très beau) titre appa­raît, atti­rant les por­teurs de casque comme des insectes vers une source de lumière ou des hommes prim­i­tifs devant un pre­mier feu. Out­re quelques signes et objets ésotériques, les parois de la cav­erne accueil­lent les ombres des autres par­tic­i­pants à l’expérience. De son côté, le soleil épouse une tra­jec­toire cir­cu­laire et aéri­enne, pas­sant d’un côté puis de l’autre de la pièce, tan­dis que l’écran cen­tral n’est désor­mais plus qu’un cadre vide et trans­par­ent. Sans trop dévoil­er les sur­pris­es que recèle cette grotte pri­mor­diale, l’expérience cul­mine sur un un ren­verse­ment ver­tig­ineux des per­spec­tives et un envol apaisé en direc­tion du cos­mos. Le soleil finit par se démul­ti­pli­er et s’éteindre, avant de devenir une grande sphère noire. Appa­raît alors sur l’astre mort un hom­mage à Sakamo­to, décédé en mars 2023 : « for Ryūichi. »

Fig­u­rant un voy­age vers l’au-delà (jusqu’à se con­clure sur une pen­sée dédiée à un défunt dont l’œuvre con­tin­ue de réson­ner dans la salle), l’expérience VR ren­voie à d’autres réal­isées ces dernières années, telles que Sen­za Peso ou Ayahuas­ca (Kos­mik Jour­ney), avec une propen­sion com­mune à nous embar­quer dans une hal­lu­ci­na­tion astrale et psy­chédélique. Pris­es de drogue, expéri­ences de mort immi­nente, visions de l’espace inter­sidéral… Ces chem­ine­ments spir­ituels racon­tent tous l’accès à un univers par­al­lèle dont on ressort changé et boulever­sé. De la même manière, A Con­ver­sa­tion with the Sun invite à pass­er par le virtuel afin de réap­pren­dre à regarder le monde – le ciné­ma y com­pris. Pour ce faire, il faut franchir une fron­tière, comme Jes­si­ca dans Memo­ria. Dans le film, c’était celle qui sépare le réel du sur­na­turel ; ici, la ligne de démar­ca­tion relève de nou­veau d’une logique fan­tas­tique, mais mar­que aus­si le pas­sage entre les dif­férents médi­ums. À l’échelle de la per­for­mance entière, le spec­ta­teur est ain­si invité à tra­vers­er un pre­mier seuil, d’un cadre muséal vers la réal­ité virtuelle, avant de sor­tir de la VR pour accéder à un ciné­ma plus tra­di­tion­nel. Cette deux­ième bas­cule con­stitue à pre­mière vue un temps faible, surtout après le voy­age spir­ituel par­ti­c­ulière­ment intense qui nous aura vu léviter dans le cos­mos. Il s’agit pour­tant de l’un des pas­sages les plus boulever­sants de la per­for­mance, qui provoque même un ver­tige au moment de pénétr­er ce petit ciné­ma caché der­rière un grand rideau noir. On réalise alors que l’installation n’articulait pas deux mon­des jux­ta­posés, mais trois : tan­dis que l’on arpen­tait la salle prin­ci­pale, un groupe de spec­ta­teurs se repo­sait hors champ, dans l’obscurité du sas adja­cent, en regar­dant des images muettes pro­jetées sur un petit écran au for­mat 4/3.

C’est comme si le futur du ciné­ma et ses formes ances­trales se nour­ris­saient l’un et l’autre pour for­mer un présent inter­mé­di­aire à la croisée des âges, des tech­niques et des dis­posi­tifs. Tout au long d’A Con­ver­sa­tion with the Sun, le spec­ta­teur déam­bule d’abord comme un flâneur ou un obser­va­teur, puis accède à l’interactivité (par le déplace­ment dans l’image virtuelle, le cadre que l’on com­pose soi-même en tour­nant la tête, etc.) avant de trou­ver le repos dans un ciné­ma con­ven­tion­nel où il peut, après un effort rel­a­tive­ment physique[5], s’asseoir et con­tem­pler sim­ple­ment des images défil­er devant ses yeux. Reliés par la musique de Sakamo­to, les deux côtés du rideau con­stituent en somme les deux faces d’un même rêve éveil­lé entre la lumière et l’ombre, le mou­ve­ment et l’immobilité, la vie et la mort, l’ici et l’ailleurs : un rêve fan­tas­tique et synesthé­tique de ciné­ma éten­du.

Notes

Notes
↑1 Dans son ouvrage sur le ciné­ma « éten­du », Gene Young­blood définit le ciné­ma « synesthé­tique » comme la per­cep­tion d’oppositions har­monieuses, que tra­vaille un dis­posi­tif tel que celui d’A Con­ver­sa­tion with the Sun. Cf. Gene Young­blood, Expand­ed Cin­e­ma, P. Dut­ton & Co, New York, 1970, p. 81. : « Synaes­the­sis is the har­mo­ny of dif­fer­ent or oppos­ing impuls­es pro­duced by a work of art. It means the simul­ta­ne­ous per­cep­tion of har­mon­ic oppo­sites. »
↑2 Des paysages urbains où se déroulent des man­i­fes­ta­tions, des plans de jun­gle, des per­son­nages endormis et des objets lumi­nes­cents appa­rais­sent au gré de volets descen­dants.
↑3 Avant d’arriver au Cen­tre Pom­pi­dou, la per­for­mance a déjà été pro­posée dans plusieurs villes dans le monde. La ver­sion conçue à Paris s’intitule A Con­ver­sa­tion with the Sun, extend­ed edi­tion, sug­gérant une par­tie (sans doute la troisième) ajoutée pour l’occasion grâce aux spé­ci­ficités spa­tiales offertes par le musée parisien.
↑4 Dans le texte orig­i­nal : « In Bud­dhism, every­thing is con­nect­ed and you are not you. You are part of this uni­verse. You are con­nect­ed with that oth­er guy and become one. So there is no wall to dif­fer­en­ti­ate things into “this is us, this is them.” […] And then you real­ize you are flow­ing togeth­er, you are in the same riv­er, the riv­er of time, the riv­er of bod­ies, of con­scious­ness. »
↑5 La VR peut entraîn­er des maux de tête, ver­tiges et désori­en­ta­tions, sans par­ler du poids impor­tant du casque à porter pen­dant une ving­taine de min­utes.