En atten­dant la sor­tie de Memo­ria, dernier long-métrage d’Apitchatpong Weerasethakul reporté sine die suite à l’annulation du Fes­ti­val de Cannes, le cinéaste thaï­landais a réal­isé un nou­veau court, disponible sur la chaîne de la Poly­gon Gallery. D’une durée de cinq min­utes, Octo­ber Rum­bles repose sur un dis­posi­tif très sim­ple : l’enregistrement du mou­ve­ment d’un store bal­ayé par le vent. Dans la lignée de Blue, autre court à la scéno­gra­phie min­i­male, la toile s’apparente évidem­ment à un écran de ciné­ma où émer­gent, par des effets de trans­parence (une super­po­si­tion d’images qui n’est per­cep­ti­ble que dans les zones les plus som­bres du cadre), des morceaux de roche, un ray­on de lumière flu­o­res­cente, un homme qui pénètre les pro­fondeurs d’une grotte… La dimen­sion spir­ituelle et ani­miste des films de Weerasethakul se retrou­ve con­tenue en un seul plan com­pos­ite : sur la toile sur­gis­sent lumières et esprits, comme une jun­gle où cohab­it­eraient plusieurs strates et modes d’existence. On se sou­vient d’une scène mar­quante de Ceme­tery of Splen­dour, où deux femmes tra­ver­saient un palais invis­i­ble dans une forêt aux allures de fond vert. Octo­ber Rum­bles fig­ure la même cohab­i­ta­tion : le noir de la toile accueille la lumière de l’extérieur, le minéral se con­fond avec le végé­tal, le syn­thé­tique avec le naturel, les images incrustées avec celles directe­ment filmées[1]. Tous ces élé­ments s’entremêlent et se con­fondent au cours d’une brève mais intense médi­ta­tion visuelle, qui s’avère égale­ment intéres­sante par son recours au sup­port vidéo. La basse déf­i­ni­tion et la com­pres­sion impliquent une perte de qual­ité, générant des arte­facts bleus et ros­es sur la sur­face de l’image. La matière vidéo sem­ble recevoir des petites gouttes de pix­els, en plus d’être prise dans une indis­tinc­tion graphique en l’absence de net­teté. Sur ce point, Octo­bers Rum­bles évoque Chu­va de Jacques Per­con­te, dans lequel la pluie ini­ti­ait une pix­el­li­sa­tion syn­onyme de voy­age vers l’abstraction. Chez Weerasethakul, l’image exhibe elle aus­si ses pul­sa­tions, affirme son insta­bil­ité et son hétérogénéité. Le tout dernier plan, sur la végé­ta­tion lux­u­ri­ante bor­dant la mai­son du cinéaste, vient syn­thé­tis­er cette belle tra­jec­toire : dans le fouil­lis des feuilles, des branch­es et des racines qui se chevauchent, sur­git une intense lumière, la lampe torche d’un homme qui s’éloigne peu à peu dans la pro­fondeur – celle de la cav­erne, de la forêt, mais aus­si celle de l’image dans laque­lle il finit par dis­paraître, tel un fan­tôme.

Notes

Notes
↑1 Le cinéaste con­clut ain­si le court texte pro­posé en descrip­tion de la vidéo : « In Bud­dhism, every­thing is con­nect­ed and you are not you. You are part of this uni­verse. You are con­nect­ed with that oth­er guy and become one. So there is no wall to dif­fer­en­ti­ate things into “this is us, this is them.” […] And then you real­ize you are flow­ing togeth­er, you are in the same riv­er, the riv­er of time, the riv­er of bod­ies, of con­scious­ness. »