Deux fois par mois, focus sur une chaîne ou une vidéo glanée sur Inter­net.

On l’a déjà évo­qué plusieurs fois, à l’occasion de la sor­tie de Once Upon a Time in… Hol­ly­wood, de The Irish­man, ou d’une réflex­ion sur la val­lée de l’étrange : avec les deep­fakes et les acteurs virtuels, le ciné­ma numérique prend aujourd’hui des allures de grand bal masqué. Des expéri­men­ta­tions qui ne se lim­i­tent d’ailleurs pas au seul champ du ciné­ma indus­triel, mais qui pro­lifèrent aus­si sur Inter­net, de façon encore plus trou­blante et dérangeante. Chaîne Youtube entière­ment con­sacrée à cette nou­velle tech­nolo­gie, Ctrl Shift Face rejoue des scènes célèbres du ciné­ma améri­cain en per­mu­tant le vis­age de dif­férents acteurs : Jim Car­rey s’infiltre dans Shin­ing (film qui, après Ready Play­er One, inspire décidé­ment bien des mutants)[1], Al Paci­no rem­place De Niro dans Taxi Dri­ver, Trump incar­ne le fan­tasque avo­cat Saul Good­man et Elon Musk est embar­qué dans 2001. Au-delà de la blague et d’un éter­nel fan­tasme cinéphile (« et si untel jouait dans tel film ? »), la chaîne livre une réflex­ion sur les acteurs et leur image. Avec des split-screens com­para­t­ifs ou lors de lives spec­tac­u­laires dans lesquels il dévoile l’envers de ses opéra­tions de faus­saire, le vidéaste slo­vaque aux com­man­des de la chaîne pro­longe le geste de films comme The Mask ou Avatar : faire appa­raître un corps ou un vis­age impos­si­ble en vue de provo­quer une sidéra­tion digne du ciné­ma des pre­miers temps (qu’on songe à L’Homme à la tête en caoutchouc de Méliès, exem­ple par­mi d’autres de films prim­i­tifs jouant sur une forme inédite de con­tor­sion)[2]. C’est alors autant le per­fec­tion­nement tech­nique que la per­ti­nence des scènes choisies qui impres­sionne. Le vis­age de Bruce Lee se voit par exem­ple plaqué sur celui de Keanu Reeves dans une scène de com­bat du pre­mier Matrix – film qui racon­tait déjà, comme tout deep­fake, l’entrelacement du réel et du virtuel autour d’un corps mi-homme, mi-machine. Les traits de Sigour­ney Weaver dans Alien : Res­ur­rec­tion se voient rem­placés par ceux de la célébrité Cait­lyn Jen­ner, déjà « refaite » par des opéra­tions chirur­gi­cales ici rejouées lors d’une séquence d’auscultation. Quant à Ter­mi­na­tor 2, film précurseur dans l’his­toire du ciné­ma numérique, c’est la scène où la machine apprend pour la pre­mière fois à sourire qui est choisie pour inscrire sur le vis­age du T‑800 la fig­ure d’en­fant triste de Stal­lone. On notera enfin la justesse avec laque­lle ces quelques deep­fakes se nour­ris­sent tous du jeu de per­son­nal­ités et de comé­di­ens hors-normes. Des corps car­toonesques de Car­rey ou Lee au mutant Schwarzeneg­ger, en pas­sant par les réser­voirs à mèmes que sont Trump, Cruise ou DiCaprio : il y aurait de quoi inau­gur­er une toute nou­velle poli­tique des acteurs – numériques, cette fois-ci.

Notes

Notes
↑1 À not­er la paru­tion en novem­bre prochain de l’ou­vrage d’Adrien Dénou­ette, con­sacré à la fig­ure car­toonesque et réflex­ive de l’ac­teur, Jim Car­rey : L’Amérique démasquée (édi­tions Façon­nage).
↑2 Voir à ce sujet l’ouvrage que con­sacre Diane Arnaud à la per­mu­ta­tion des vis­ages au ciné­ma : Change­ments de têtes : de George Méliès à David Lynch (Rouge Pro­fond, 2012).