Deux fois par mois, focus sur une chaîne ou une vidéo glanée sur Inter­net.

Non, la réal­ité virtuelle n’an­ni­hile pas le hors-champ. Il est tou­jours là : tapis sous la sur­face des choses ou dans les angles morts d’un champ de vision qui, aus­si mobile soit-il, reste encore délim­ité par un cadre. La sin­gu­lar­ité de la VR se trou­ve ailleurs, dans le priv­ilège accordé à un spec­ta­teur act­if dont le pre­mier réflexe est de tourn­er la tête, de rejouer quelque part la nais­sance de son regard face au monde. Depuis la démoc­ra­ti­sa­tion des casques VR et de la fonc­tion gyro­scopique des télé­phones porta­bles (per­me­t­tant de mesur­er les mou­ve­ments de rota­tion d’un appareil autour de lui-même), de nom­breuses vidéos sur Inter­net pro­posent un vision­nage à 360°, dans un dis­posi­tif qui a davan­tage à voir avec les panora­mas du XIXe siè­cle qu’avec la réal­ité virtuelle à pro­pre­ment par­ler (l’axe de rota­tion reste fixe, et l’image est en deux dimen­sions – hau­teur et largeur –, sim­ple­ment incurvée et repliée sur elle-même comme une sphère)[1]. Une courte vidéo, tout à fait pas­sion­nante, pro­pose de rejouer de la sorte l’une des obses­sions de la sci­ence-fic­tion con­tem­po­raine (Inter­stel­lar, High Life) ou des séries doc­u­men­taires con­sacrées aux mys­tères de l’univers (Through the Worm­hole, Cos­mos) : met­tre en scène la chute d’un regard piégé par la force grav­i­ta­tion­nelle d’un trou noir. La propo­si­tion est d’autant plus exci­tante que dans le cadre d’une vidéo en VR, le numérique appa­raît à la fois comme la con­di­tion sine qua non de la représen­ta­tion (la sim­u­la­tion per­met d’exposer la forme d’un trou noir à l’heure où l’on peine encore à les pho­togra­phi­er[2]), et le moyen d’expérimenter un phénomène lié à notre réal­ité con­crète et matérielle (le panora­ma, en dépit de son arti­fi­cial­ité, a tou­jours eu une forte con­no­ta­tion doc­u­men­taire). Le mou­ve­ment con­tinu de la caméra en direc­tion de l’objet céleste, con­tre­bal­ancé par l’hori­zon du trou noir qui peu à peu avale notre champ de vision, vient quant à lui rejouer la fameuse tra­di­tion (hitch­cock­i­enne) du trav­el­ling com­pen­sé au moment de fig­ur­er l’attirance mor­tifère d’un corps pour la pro­fondeur. Ver­tige lit­téral donc, mais aus­si ver­tige exis­ten­tiel, en ce que la vidéo tend à con­fron­ter l’in­ter­naute à sa pro­pre con­di­tion. Dans l’abîme du temps, alors que le cer­cle cos­mique s’agrandit et nous ren­voie aux extrêmes lim­ites de notre vision (celle d’une image qui, même en « 360 VR », ne saurait tout englober), c’est notre vis­age qui se reflète peu à peu à l’intérieur de ce black hole devenu black mir­ror.

Notes

Notes
↑1 Voir à ce sujet le par­al­lèle effec­tué entre la réal­ité virtuelle et les panora­mas du XIXe dans Le lan­gage des nou­veaux médias de Lev Manovich (Les Press­es du réel, 2010, p. 227).
↑2 Comme le relève Pierre Lévy dans La machine univers (La Décou­verte, 1987, p. 18) : « Comme naguère la lunette astronomique, le micro­scope et les rayons X, l’image numérique élar­git le champ du vis­i­ble. (Elle) offre à percevoir des mod­èles abstraits de phénomènes physiques, de réac­tions chim­iques, de proces­sus biologiques ou d’hypothèses cos­mologiques. »