What Did Jack Do ? met en scène un inter­roga­toire entre Jack (un singe) et un inspecteur de police (David Lynch) dans le café d’une gare incon­nue. Filmé en noir et blanc, le film repose sur un dis­posi­tif min­i­mal, mais n’en suit pas moins un fil pré­cis qui, comme sou­vent chez Lynch, creuse une brèche lais­sant entrevoir le dou­ble-fond inhérent des choses – ici un meurtre motivé par l’amour fou que Jack voue à sa bien-aimée, Toototabon, une char­mante poule blanche. Dans un échange absurde, le singe, d’abord réfrac­taire à l’idée de répon­dre aux ques­tions de l’enquêteur, con­fesse pour­tant entre deux jeux de mots et rebuf­fades le sen­ti­ment à l’origine de « ce qu’il a fait » : « The won­der was in my heart, but you wouldn’t under­stand some­thing like that ». Avant que « l’émerveillement » n’inonde l’écran dans un très beau dénoue­ment, il fau­dra d’abord que le film ébran­le la fron­tière sur laque­lle il repose. Fron­tière du champ-con­trechamp, bien sûr, moteur qua­si-unique de la découpe, mais aus­si fron­tière du noir et blanc, qui scinde le monde en deux nuances chro­ma­tiques. Plus encore, le film tire de l’étrange décalage entre la net­teté de la HD et la patine qui mime l’usure d’une pel­licule l’impression qu’un fil­tre voile l’écran, impres­sion par ailleurs redou­blée par la légère pul­sa­tion du noir et blanc – sous la sur­face de l’image, quelque chose bouge, prêt à jail­lir.

Cette faille se donne à voir en pre­mier lieu par ce singe dont le vis­age est affublé d’une bouche absurde (et dont la voix, on le devine, appar­tient prob­a­ble­ment à Lynch[1]). L’idée, qui peut paraître de prime abord super­fi­cielle­ment loufoque, se révèle finale­ment trou­blante, tant les grands yeux alertes de l’animal dis­ent tout autre chose que les répliques de film noir débitées par sa bouche mon­strueuse : une forme de crainte et d’in­no­cence qui finiront, lorsque Jack con­fessera son amour pour Toototabon, par con­t­a­min­er le regard du polici­er face à lui. C’est par une légère vari­a­tion d’échelle du cadre, resser­ré sur le vis­age de Lynch et accom­pa­g­nant une révéla­tion, que la résis­tance du singe vac­ille. S’entame alors le réc­it d’une ivresse amoureuse, qui cul­mine dans une chan­son typ­ique­ment lynchi­enne, où des fais­ceaux lumineux vien­nent éblouir l’écran et dyna­miter la raideur appar­ente de la découpe. La par­en­thèse mer­veilleuse et chan­tée ouvre toute­fois sur une scène de cauchemar, avec l’apparition de la poule aimée, dont la vision arrache un cri d’effroi au singe, qui s’élance hors champ dans un couloir lumineux pour la rejoin­dre. Un nou­veau change­ment très dis­cret s’opère alors et pointe la finesse d’une mise en scène artic­ulée autour de légères oscil­la­tions : en suiv­ant le sus­pect pour procéder à son arresta­tion, l’enquêteur bouche l’horizon lumineux du pas­sage, désor­mais voilé par son ombre. Ombre et lumière chez Lynch sont deux faces d’une même pièce : il aura fal­lu que Jack fasse vibr­er sa lumière intérieure pour con­tem­pler, hor­ri­fié, la part som­bre de son amour. Sous les ors d’une blague potache et sur­réal­iste, la beauté noire du ciné­ma de Lynch, même tein­tée de drô­lerie, ren­ferme un abîme. “My, Love ! My Love !” : telle est la com­plainte amoureuse et dés­espérée, moins cocasse que boulever­sante, qui accom­pa­gne la cav­al­cade de Jack vers les ténèbres.

Notes

Notes
↑1 Le générique ne crédite toute­fois que le singe lui-même, y com­pris pour la chan­son.