« Les rap­ports de Love­craft et du ciné­ma nous sem­blent très impor­tants, même si, jusqu’à présent, ils bril­lent par leur absence. »[1] Cette phrase éton­nante de François Truchaud, qui dirige en 1969 un numéro des Cahiers de l’Herne con­sacré à H. P. Love­craft, ouvre le sous-dossier por­tant sur les liens que l’œuvre du « reclus de Prov­i­dence » tisse avec le sep­tième art. On peut tou­jours la con­sid­ér­er comme d’actualité, même si elle précède la sor­tie de plusieurs (très libres) adap­ta­tions (Ré-ani­ma­tor et Les Portes de l’Au-delà de Stu­art Gor­don) et films « para-love­craftiens »[2] (The Thing et L’Antre de la folie de John Car­pen­ter, évo­qués ici). C’est l’un des para­dox­es de l’œuvre love­crafti­enne : si elle sem­ble naturelle­ment prédes­tinée au ciné­ma, par son abon­dance de visions et la pré­ci­sion de cer­taines « séquences » – « de nom­breuses scènes sont traitées en pures séquences ciné­matographiques, dans lesquelles tout est indiqué et dit[3]» –, elle n’aura au fond jamais accouchée du « film véri­ta­ble­ment love­craftien, c’est-à-dire vivant de ses mythes et de sa créa­tion » que Truchaud appelait de ses vœux. Les raisons de cette « absence » sont poten­tielle­ment mul­ti­ples : Love­craft, con­traire­ment à Stephen King, n’est pas un nom à la valeur com­mer­ciale affir­mée[4] ; ses nou­velles sont glob­ale­ment cour­tes, à l’exception de quelques titres (L’Affaire Charles Dex­ter Ward ou Les Mon­tagnes hal­lu­cinées, que James Cameron et Guiller­mo del Toro ont fail­li adapter[5]), ce qui a sou­vent obligé les adap­ta­tions recen­sées à s’éloigner des réc­its love­craftiens pour les remod­el­er à leur guise ; la con­struc­tion sinu­soï­dale du « Mythe de Cthul­hu »[6], qui regroupe un cer­tain nom­bre de motifs et d’entités en com­mun, implique une con­nais­sance éten­due de l’univers love­craftien sans pour autant obéir aux lois de la séri­al­ité – chaque nou­velle est indépen­dante l’une de l’autre, et dans le même temps repose implicite­ment sur des effets de recon­nais­sance (la présence du fameux Necro­nom­i­con, l’ouvrage mau­dit rédigé par « l’Arabe dément » Abdul Al-Hazred, la men­tion de telle fig­ure ou espèce décou­verte dans une autre his­toire, etc.).

Résistance

Tous ces élé­ments expliquent en par­tie les dif­fi­cultés pra­tiques et économiques qu’il y a à adapter Love­craft, sans pour autant totale­ment éclair­er le « prob­lème » (pas tout à fait insur­montable, on y revien­dra) que pose la trans­po­si­tion de ses écrits au ciné­ma. Il faudrait tout d’abord par­tir du style de Love­craft et de son approche du fan­tas­tique – enten­du comme la ligne, clas­sique­ment indis­cern­able chez Poe ou Mau­pas­sant (les fins de leurs écrits fan­tas­tiques ouvrent autant sur une inter­pré­ta­tion réal­iste que sur­na­turelle), séparant le réel du mer­veilleux. Chez Love­craft, cette fric­tion entre deux strates induit, plus qu’une indé­ci­sion, une résis­tance dans le réc­it, dont l’une des incar­na­tions est « l’indicible ». La nar­ra­tion, sou­vent rétro­spec­tive, bute sci­em­ment sur la ver­bal­i­sa­tion de ce à quoi ont assisté les pro­tag­o­nistes, témoins d’événements sus­cep­ti­bles de les faire bas­culer dans la folie. L’auteur joue ain­si sci­em­ment d’un grand écart entre, d’un côté, la pré­ci­sion mil­limétrique de descrip­tions archi­tec­turales ou anatomiques et, de l’autre, des pas­sages où le nar­ra­teur gravite autour d’un point aveu­gle. La descrip­tion elle-même, à rebours d’éclairer le lecteur sur la nature de ce qui est vu, peut par ailleurs devenir un instru­ment de con­fu­sion. Ain­si des corps des Mon­tagnes hal­lu­cinées trou­vés dans la neige par une expédi­tion envoyée en Antarc­tique : l’autopsie, si riche en détails, en vient à déréalis­er toute représen­ta­tion des mem­bres pro­liférants des créa­tures, sorte d’arborescences grouil­lantes[7]. La notion d’indicible, fon­da­men­tale dans le style lit­téraire de Love­craft, implique ain­si de dire sans tout à fait pou­voir dire, de jouer habile­ment sur un entre-deux de la représen­ta­tion, qui se livre en même temps qu’elle con­serve une part inébran­lable de mys­tère.

Qu’est-ce à dire pour l’objet qui nous intéresse ici, à savoir le ciné­ma ? Que l’indicible (ce qui ne peut être dit ou traduit) va de pair avec une cer­taine infig­ura­bil­ité (ce que l’on ne peut se représen­ter ou se fig­ur­er), déjà inhérente dans l’œuvre de Love­craft, si l’on se réfère par exem­ple à la présence récur­rente de struc­tures obéis­sant à une « géométrie non-eucli­di­enne », d’angles à la fois aigus et obtus, de courbes qui sem­blent redessin­er le tis­su même de la réal­ité. De la même manière que « l’indicible » revient à par­tielle­ment dire, sans pleine­ment aller au bout, « l’infigurable » repose sur une ten­sion sans cesse rejouée entre le vis­i­ble et l’invisible, sur le spec­ta­cle là encore d’une résis­tance au fonde­ment même de l’apparition d’une fig­ure. Si la vision con­stitue le point de con­ver­gence des lignes du réc­it love­craftien, les modal­ités de son sur­gisse­ment attes­tent de son étrangeté vis-à-vis du monde tan­gi­ble et con­cret dans laque­lle elle s’inscrit. En cela, Love­craft raisonne par­fois indi­recte­ment comme un réal­isa­teur fan­tas­tique en quête de solu­tions pour filmer ce qu’il ne peut totale­ment dévoil­er. C’est sur ce point pré­cis, plus que sur celui de l’imaginaire (l’adjectif « love­craftien » est trop sou­vent réduit à quelques traits sail­lants tels que des entités ten­tac­u­laires et des héros som­brant dans la démence), qu’il est pos­si­ble de met­tre au jour des cor­re­spon­dances avec le sep­tième art, et plus pré­cisé­ment un cinéaste : David Lynch.

Un passage entre deux mondes

Lynch n’est pas seule­ment un pos­si­ble cinéaste « para-love­craftien » – c’est-à-dire dont l’œuvre, sans repren­dre le moin­dre élé­ment mythologique con­cret (la let­tre du texte), n’en partage pas moins cer­tains principes com­muns (son esprit) –, il est l’un des seuls dont l’approche fig­u­rale du sur­na­turel rejoint véri­ta­ble­ment le nœud love­craftien préal­able­ment décrit. Il existe certes, sur le plan strict de l’imaginaire, quelques cor­re­spon­dances évi­dentes qui invi­tent à com­par­er Love­craft avec Lynch. On pense notam­ment au rôle pré­dom­i­nant que jouent des fig­ures malé­fiques, qui sem­blent venir d’ailleurs et gou­vern­er secrète­ment l’ordre de l’Univers – cf. la « SDF malé­fique » de Mul­hol­land Dri­ve, qui manip­ule à la fin du film la mys­térieuse boîte bleue. Comme dans Twin Peaks, où les pro­tag­o­nistes font face à des forces supérieures dont l’identité et la prove­nance restent floues, les héros love­craftiens entrevoient une cos­mogo­nie où règne un pan­théon ter­ri­fi­ant. On pour­rait enfin rap­procher les deux auteurs à par­tir de leur propen­sion com­mune à mêler ésotérisme et sci­ence (la géométrie chez Love­craft comme l’électricité chez Lynch se révè­lent être des passerelles secrètes vers d’autres espaces-temps), mais c’est davan­tage dans les plis des scènes que les liens poten­tiels entre les deux œuvres se révè­lent les plus fructueux. Trois exem­ples, tous tirés de la sai­son 3 de Twin Peaks, peu­vent en attester :

1) L’Abomination de Dun­wich / La dés­in­té­gra­tion de Richard Horne

Dans L’Abomination de Dun­wich, l’une des meilleures nou­velles de Love­craft, de mys­térieuses cir­con­stances mènent à la nais­sance d’une créa­ture invis­i­ble qui croît peu à peu, jusqu’à semer la destruc­tion dans la région, en ne lais­sant der­rière elle que des traces de dévas­ta­tion. Pour la vain­cre, trois savants usent de leurs con­nais­sances occultes dans une scène où, enfin, le mon­stre se dévoile. L’ap­pari­tion s’opère en plusieurs temps, que l’on pour­raient résumer de la manière suiv­ante. Une colline est d’abord observée par l’entremise d’une lunette. Grâce à cet instru­ment, un per­son­nage sec­ondaire relève quelques signes attes­tant de la présence de la chose (de l’herbe et des buis­sons qui bougent sans rai­son). Les savants arpen­tent ensuite le som­met et gag­nent un point en amont de l’endroit où sem­ble appa­raître le mon­stre, puis pul­vérisent une poudre néces­saire à sa destruc­tion. À cet instant, la poudre rend momen­tané­ment vis­i­ble la créa­ture. Deux visions en découlent : celle, majori­taire, des vil­la­geois rassem­blés là, qui aperçoivent « sim­ple­ment l’image ful­gu­rante d’un nuage gros comme une mai­son de bonne taille », et celle du por­teur de la lunette, qui décrit de manière « inco­hérente » une mon­stru­osité ter­ri­ble. Un gron­de­ment sourd reten­tit, puis « un éclair jail­lit et la foule s’étonna de ne voir sur­gir aucune nuée d’orage ». Un sec­ond fait suite, « plus bril­lant que le pre­mier, et les spec­ta­teurs crurent dis­cern­er une brume vague autour de la table de pierre ».

L’action con­naît encore quelques développe­ments (où la fig­u­ra­tion par­tielle du mon­stre s’appuie davan­tage sur deux autres sens, l’ouïe et l’odorat), mais l’essentiel se tient dans cette mise en place, qui n’est pas sans tiss­er quelques liens avec une séquence de l’épisode 16 de The Return. Il s’agit, là aus­si, d’une scène placée sous le signe d’une hérédité per­ver­tie[8], qui voit le dop­pel­gänger de Coop­er se ren­dre, en com­pag­nie de son fils, à un emplace­ment désigné par des coor­don­nées. Un point situé sur un rocher en haut d’un petit mon­tic­ule, où Richard Horne se rend avant d’être foudroyé par des éclairs sur­gis­sant de nulle part. La scène se fonde d’emblée sur une sépa­ra­tion de l’espace en deux : en pleine nuit, une voiture s’arrête au bout d’un chemin dont le tracé se voit pro­longé avec irrégu­lar­ité par les lumières du véhicule.

En somme, les deux hommes s’arrêtent pré­cisé­ment là où le réel s’estompe et où un autre monde se révèle (Twin Peaks abonde de ces local­ités cachées, à l’image de la fameuse « Red Room »). L’ascension est par ailleurs observée par un troisième per­son­nage, Jer­ry Horne, alors sous l’emprise de psy­chotropes, qui assiste aux événe­ments à l’aide de jumelles. Au-delà du détail partagé avec Dun­wich, la lunette par­ticipe pleine­ment de la logique de « l’infigurable » préal­able­ment décrite, en cela que la focal­i­sa­tion, source a pri­ori de clarté, par­ticipe au con­traire d’une abstrac­tion, en faisant de la vision une trouée trem­blante dans les ténèbres (les con­tours de la lentille). Cette inver­sion de la fonc­tion orig­inelle de l’appareil s’accompagne d’une autre : la dés­in­té­gra­tion et la forme ovale des lunettes dessi­nent un œil dans la pénom­bre, dont l’iris serait le corps embrasé de Richard. L’horreur de Jer­ry Horne tient quelque part à un ren­verse­ment de la vision, dont il devient l’objet plus que le sujet. C’est l’une des car­ac­téris­tiques de l’image « infig­urable » : elle imprime le regard au point de le neu­tralis­er ; celui qui voit décou­vre moins qu’il n’est décou­vert (au sens lit­téral : la matière du réel se fis­sure, plus rien ne fait obsta­cle entre le témoin et l’événement sur­na­turel).

Enfin, si la dés­in­té­gra­tion (qui, à l’instar de l’apparition/disparition du mon­stre dans Dun­wich, s’accompagne d’un « éclair sans orage » et de brume) est pour le coup fig­urée, c’est davan­tage sa trace qui témoigne de toute sa vio­lence : la fumée pro­duite par l’électricité tapisse les lumières de la voiture, révélant l’ombre géante et con­vul­sée de Richard, comme aspirée par le ciel d’encre. Cette image est l’équivalente du « nuage » qui appa­raît de manière ful­gu­rante dans Dun­wich ; une vision voilée et qui dans le même temps frappe car elle porte en elle cette « résis­tance » de la fig­u­ra­tion, néces­saire­ment par­cel­laire. Elle révèle en par­tie ce que la vision de Horne con­vul­sé ne peut mon­tr­er : la force invis­i­ble qui le foudroie.


2) La Mai­son de la sor­cière / « One chants out between two worlds »

C’est un mantra emblé­ma­tique de la série : « Through the dark­ness of Future Past, the magi­cian longs to see, one chants out between two worlds, Fire – walk with me. » (« À tra­vers les ténèbres du futur à venir, un magi­cien espère entrevoir un pas­sage entre deux mon­des. Feu, marche avec moi. ») Lynch fait de ce « pas­sage » un principe de mise en scène qui pour­rait don­ner quelques idées à un cinéaste se risquant à adapter La Mai­son de la sor­cière. Dans cette nou­velle tar­dive de Love­craft, un math­é­mati­cien de l’Université de Miska­ton­ic d’Arkham[9] emmé­nage dans une cham­bre où vivait jadis une sor­cière tris­te­ment célèbre, con­damnée à Salem lors des fameux procès de 1692 mais qui se serait mys­térieuse­ment évadée de sa geôle. Rapi­de­ment, le jeune homme tombe sous la fas­ci­na­tion des angles étranges de la char­p­ente, au point de dévelop­per de trou­blants rêves où il sem­ble d’abord voy­ager, par ce pas­sage né d’une géométrique tor­due, vers d’étranges con­trées, avant que se dessi­nent plus net­te­ment, de nuit en nuit, la sil­hou­ette voûtée de la sor­cière et celle de son abom­inable démon fam­i­li­er, Brown Jenkin, un petit mon­stre mi-rat, mi-humain. L’univers du rêve, cadre idéal de la nou­velle fan­tas­tique (en cela qu’il ménage le flou sur la vérac­ité des événe­ments relatés), devient le ter­reau d’une super­po­si­tion de plusieurs strates qui se téle­scopent de manière indé­cise. On sait que Love­craft trou­vait l’inspiration dans ses rêves et qu’il a con­sacré à la fig­ure du rêveur plusieurs écrits, quand Lynch, de par son pen­chant pour le sur­réal­isme, a tou­jours fait du songe (dès Eraser­head) une matière priv­ilégiée de son ciné­ma. C’est toute­fois dans une séquence non-directe­ment onirique de The Return que la super­po­si­tion du rêve et de la réal­ité se déploie pleine­ment : un tra­jet répété deux fois, pour pass­er d’un monde à l’autre, où le plan d’un couloir se super­pose à celui des bois entourant la petite ville. Le procédé n’est pas sans rap­pel­er un plan con­nu du Tes­ta­ment du Doc­teur Mabuse de Fritz Lang : la surim­pres­sion, comme image men­tale qui recou­vre la vision tan­gi­ble du monde, devient l’instrument d’une porosité. Désor­mais, deux per­cep­tions s’entremêlent.

Lynch tire de ce principe deux approches somme toutes love­crafti­ennes : d’abord en fig­u­rant un déplace­ment vers l’espace du rêve, ensuite en faisant de cette per­méa­bil­ité de l’image la pos­si­bil­ité d’une fis­sure ouvrant, inévitable­ment, vers la ter­reur. C’est ce qui se pro­duit au début de l’épisode 8, lorsque l’arrivée, en surim­pres­sion, d’une foule de curieux SDF aux vis­ages enduits de suie (puis l’apparition du sourire démo­ni­aque de Bob), laisse le spec­ta­teur de la scène, Ray, dans un état de détresse proche de la folie qui men­ace les héros love­craftiens.


3) Les Mon­tagnes hal­lu­cinées / Une brèche dans le ciel

Le dernier exem­ple rap­proche deux scènes de prime abord sans lien direct : la fin des Mon­tagnes hal­lu­cinées où, à bord d’un héli­cop­tère, Dan­forth, l’acolyte du nar­ra­teur, est saisi d’une ter­reur qui le boule­verse à jamais, et une scène de l’épisode 11, où Gor­don Cole (joué par Lynch), dans le cadre de l’enquête sur la mort de Ruth Dav­en­port, se rend à un endroit où aurait été aperçu le Major Brig­gs. Dans les deux cas sur­git une vision dont l’amplitude se cou­ple à une con­fu­sion : Dan­forth aperçoit un « mirage » dif­fi­cile­ment descriptible et revien­dra sur cet événe­ment en « mur­mu­rant des choses inco­hérentes et déraisonnables », à pro­pos entre autres d’un « trou noir », d’une « échelle lunaire », de « la gelée blanche pri­mor­diale », de « la couleur venue de l’espace », d’un « cylin­dre sans nom », mais aus­si des « yeux dans les ténèbres » et de « l’originel, l’éternel, l’impérissable ». Dans une tra­di­tion pure­ment fan­tas­tique, le nar­ra­teur inter­prète cette vision au regard du choc qu’ils vien­nent de vivre (leur échap­pée d’une cité ances­trale et la décou­verte des ter­ri­bles secrets qu’elle ren­ferme), sup­pose que son com­pagnon a imag­iné ces formes dans les « tour­bil­lons de pous­sières de glaces » qui tapis­sent « les hau­teurs du ciel vaporeuses et assez per­tur­bées », et con­clut sim­ple­ment que son com­pagnon n’aurait, de toute façon, « jamais pu voir autant de choses en un seul regard ». Ce qui est de l’ordre de l’infigurable implique ici un trop-plein : la vision n’est pas humaine­ment con­cev­able car elle embrasse plus que ce que l’œil ne peut voir d’un coup ; le sur­na­turel débor­de, jusqu’à sat­u­ra­tion, sur le monde.

Ce débor­de­ment est aus­si à l’œuvre dans la scène de Twin Peaks qui nous intéresse ici. Tan­dis que Cole observe un point aveu­gle dans le ciel, un vrom­bisse­ment recou­vre tout d’abord l’espace sonore, avant que l’image se floute et paraisse ani­mée d’une légère pul­sa­tion, comme dis­tor­due par l’effet d’une force invis­i­ble. C’est à ce moment qu’apparaît dans le ciel un trou noir avalant les nuages et les feuilles des arbres voisins. La fig­ure de Cole, absorbée par ce spec­ta­cle, se dédou­ble sous l’effet de la dis­tor­sion céleste, puis un flash doré clig­note au cen­tre du trou (qui redes­sine, à nou­veau, l’image d’un œil con­tem­plant celui qui le regarde). Se creuse alors au cœur de la spi­rale un gouf­fre dont la cir­con­férence grandit ; en son cœur appa­rais­sent trois « SDF malé­fiques » debout sur un escalier, pein­turlurés de noir et bom­bardés de flashs lumineux. Enfin, une langue de feu recou­vre Cole, dont la sil­hou­ette devient invis­i­ble une sec­onde sur deux, jusqu’à ce que son col­lègue l’attrape par le bras et l’éloigne de la vision.

Comme chez Love­craft, une indé­ci­sion per­siste sur la nature de ce qui est exacte­ment vu : si le spec­ta­teur peut vague­ment s’appuyer sur la recon­nais­sance de fig­ures préal­able­ment aperçues ou de sons fam­i­liers (l’électricité), il ne peut au fond tir­er de la scène qu’une inter­pré­ta­tion, avec toute l’incertitude que com­prend le terme. La vérac­ité de la vision, dans une tra­di­tion fan­tas­tique (mobil­isée ici à des fins dis­crète­ment comiques), est de sur­croît mise en doute par la prise en compte d’un point de vue extérieur don­nant un aperçu plus triv­ial de l’action – ce plan où Lynch appa­raît les bras lev­és, trem­blant seul dans une espèce de transe.

Si la sig­ni­fi­ca­tion bute à nou­veau sur une résis­tance, les effets de la vision sont néan­moins pleine­ment fig­urés et con­stituent le réel enjeu de la découpe. Out­re la dupli­ca­tion de l’œil déjà évo­quée à pro­pos de L’Abomination de Dun­wich, la scène for­malise la dis­tor­sion de la vision qu’implique la con­tem­pla­tion du sur­na­turel. D’une cer­taine manière, la vision hor­ri­fique procède, comme le spec­ta­cle du mir­a­cle, d’un ravisse­ment, en témoigne la manière dont l’éclat lumineux qui recou­vre Cole (et qui fait directe­ment écho à la lumière aveuglant l’escalier des SDF, là encore dans une logique de débor­de­ment) paraît comme l’arracher à la terre ferme. Lynch, en authen­tique cinéaste para-love­craftien, filme alors ce moment où la vision change à jamais la com­préhen­sion du monde, en révélant les hor­reurs qui se cachent dans les plis du vis­i­ble.

Notes

Notes
↑1 François Truchaud, « Love­craft et le ciné­ma », in Les Cahiers de l’Herne, n°12, 1969, p. 181
↑2 Pour repren­dre l’expression choisie par Jacques Van Herp dans la fil­mo­gra­phie com­men­tée fig­u­rant dans le dossier des Cahiers de l’Herne.
↑3 En italique dans le texte – Truchaud fait prob­a­ble­ment écho à la notion d’indicible, cap­i­tale dans l’œuvre de Love­craft et sur laque­lle nous revenons plus loin.
↑4 En témoigne la mésaven­ture de Roger Cor­man, qui réalise en 1963, au milieu d’une série d’adaptations d’Edgard Allan Poe, un film tiré de L’Affaire Charles Dex­ter Ward. Con­va­in­cus que Love­craft « ne vendait pas un fau­teuil », les pro­duc­teurs rebap­tis­eront le film Haunt­ed Palace, d’après un poème de Poe cité à deux repris­es au fil de l’intrigue, pour surfer sur la vague de L’Enterré vivant et autres Tour de Lon­dres.
↑5 Pro­jet qui fut entre autres aban­don­né à cause des doutes de la Warn­er à pro­duire un film coû­teux et peu acces­si­ble au grand pub­lic (du fait de son inter­dic­tion prob­a­ble aux moins de 17 ans et d’un scé­nario jugé trop noir).
↑6 C’est-à-dire l’univers fic­tion­nel dans lequel se situe la majorité des nou­velles de Love­craft, puis celles signées par ses dis­ci­ples (August Der­leth ou Robert E. Howard, qui pour­suiv­ent et repren­nent à leur compte la même mytholo­gie).
↑7 Sur cette énuméra­tion, se référ­er à l’intervention de Corentin Lê dans l’épisode de Scan­ners con­sacré à l’imagerie médi­cale.
↑8 Sans entr­er dans les détails des deux œuvres évo­quées, Richard Horne est le fils du dou­ble malé­fique de l’Agent Coop­er, tan­dis que « L’Abomination » de Dun­wich se révèle être la prob­a­ble progéni­ture con­tre-nature d’une entité malé­fique et d’une fer­mière de la région.
↑9 Une local­ité fic­tive récur­rente chez Love­craft.