Sans en avoir repris textuelle­ment les écrits, John Car­pen­ter fait par­tie des quelques cinéastes dont la fil­mo­gra­phie dresse des ponts avec l’œu­vre d’H. P. Love­craft. La célèbre créa­ture de The Thing ou l’asile de L’Antre de la folie s’en inspirent par exem­ple directe­ment, mais la rela­tion entre le maître de l’hor­reur et le reclus de Prov­i­dence ne saurait se lim­iter à ce seul « imag­i­naire love­craftien », trop sou­vent évo­qué quand il s’agit d’é­tudi­er les liens entre les deux œuvres. L’influence de Love­craft sur le ciné­ma de Car­pen­ter peut égale­ment pren­dre une forme bien plus riche et pro­fonde, en se prê­tant notam­ment à une réflex­ion sur les pro­priétés mon­strueuses des let­tres et des images et le rap­port étroit qu’elles entre­ti­en­nent avec le sur­na­turel.

Des lettres

Ce qui rap­proche tout d’abord Car­pen­ter de Love­craft tient à la place pri­mor­diale que leurs fic­tions respec­tives accor­dent au texte. Chez Love­craft, les per­son­nages accè­dent presque tou­jours au fan­tas­tique par la lec­ture de jour­naux, d’ouvrages sci­en­tifiques, de livres ances­traux et d’obscurs par­chemins (dont le Necro­nom­i­con, passé depuis au rang de mythe). Il en va ain­si de la lec­ture de textes occultes qui, dans L’Affaire Charles Dex­ter Ward ou L’Abomination de Dun­wich, deux nou­velles phares de l’au­teur, per­met de faire renaître ou dis­paraître une entité venue d’ailleurs. L’écriture est chez Love­craft une porte vers un monde hors du temps, que l’on rou­vre ou que l’on referme comme un livre, tan­dis que l’acte même d’écrire fixe une trace à des­ti­na­tion d’une autre époque. En stim­u­lant l’imaginaire et en mul­ti­pli­ant ain­si les strates tem­porelles de la fic­tion, l’écriture pos­sède ce pou­voir de trou­bler l’appréhension du réel et de faire advenir l’in­con­nu. The Fog de Car­pen­ter met bril­lam­ment en scène cette idée en annonçant dès le début le sur­gisse­ment de revenants par l’entremise d’un vieux man­u­scrit, pas­sant lui-même après un réc­it oral et une cita­tion lit­téraire en guise de car­ton d’ouverture (tirée d’un célèbre poème d’Edgar Allan Poe : « Is all that we see or seem but a dream with­in a dream ? »). C’est qu’en plus de per­turber le réel et la struc­ture du réc­it, l’écri­t­ure fait de l’irruption du fan­tas­tique une fatal­ité, un hori­zon impos­si­ble à éviter car déjà écrit ou racon­té, que les pro­tag­o­nistes ne peu­vent donc nier qu’un temps. C’est le retour inévitable des morts annon­cé par l’ouvrage de The Fog, la fin du monde prédite par une sim­u­la­tion infor­ma­tique dans The Thing, tout événe­ment nar­ré rétro­spec­tive­ment chez Love­craft, ou encore ce pas­sage de L’Abomination de Dun­wich, qui cor­ro­bore l’hypothèse de l’écriture comme un funeste présage qu’il est par­fois bien­venu de dis­simuler : « Ayant lu le hideux jour­nal, Armitage savait trop bien à quelle man­i­fes­ta­tion il devait s’attendre, mais il se gar­da de faire la moin­dre sug­ges­tion afin de ne pas aug­menter les craintes des indigènes. Il espérait obtenir la vic­toire sans révéler au monde le mon­strueux des­tin auquel il aurait échap­pé. »[1]

Une séquence fameuse de L’Antre de la folie expose ce lien qui unit les let­tres aux mon­stres love­craftiens, tout en faisant la syn­thèse des points précédem­ment évo­qués (l’écriture comme porte ouvrant sur le fan­tas­tique, l’indistinction entre fic­tion et réal­ité, la fatal­ité du sur­gisse­ment). Dans le dernier tiers du film, John Trent (Sam Neill) ren­con­tre le célèbre auteur Sut­ter Cane (Jür­gen Prochnow), qu’il soupçonne de vouloir provo­quer l’Apocalypse en pub­liant de malé­fiques best-sell­ers. Après avoir tapé quelques lignes sur une machine à écrire, l’écrivain s’approche d’une grande porte dégouli­nante qui sem­ble cacher d’innommables entités, puis fait corps avec l’image avant de se déchir­er le vis­age devant le regard stupé­fait de Trent. Ce qui avait l’air d’être fait de chair et de bois brut se révèle être une immense feuille de papi­er, sur laque­lle fig­ure un pas­sage évo­quant la lit­téra­ture de Love­craft (il y est ques­tion de per­dre la rai­son devant l’apparition d’Anciens « wider than the uni­verse »). La déchirure du papi­er ouvre alors sur une béance, puis John prend la fuite au moment où la lec­ture d’un extrait tiré de Love­craft (la nou­velle Les rats dans les murs, reprise presque mot pour mot) par son éditrice Lin­da Styles (Julie Car­men) fait défer­ler des mon­stres dans la pièce. Dans un mou­ve­ment qui emprunte beau­coup à la course finale des Mon­tagnes hal­lu­cinées, l’écriture puis la lec­ture amè­nent au sur­gisse­ment de créa­tures immon­des que le film n’aura eu de cesse d’annoncer par petites touch­es, au gré de détails et de brèves visions à la manière des écrits de Love­craft où seul le nar­ra­teur sem­ble refuser d’admettre une vérité pour­tant évi­dente : le monde n’est plus réductible à sa réal­ité tan­gi­ble.

Et des images

Out­re l’écriture et la lec­ture, l’image et son obser­va­tion peu­vent tout autant jouer ce rôle de « point de pas­sage » vers le sur­na­turel chez Love­craft et Car­pen­ter. Pour le pre­mier, on pense aux bas-reliefs des Mon­tagnes hal­lu­cinées, qui ne cessent de prédire aux explo­rateurs les abom­i­na­tions à venir, ou encore au por­trait de Joseph Cur­wen dans L’Affaire Charles Dex­ter Ward, qui pré­fig­ure le retour du sor­ci­er d’en­tre les morts[2]. Une nou­velle met par­ti­c­ulière­ment l’accent sur cet aspect peu com­men­té de son œuvre. Il s’agit du Mod­èle de Pick­man, un texte plutôt court dans lequel un homme décou­vre une série de pein­tures mon­strueuses. Alors que l’horreur se devine dans les descrip­tions aux­quelles se livre l’observateur médusé par les abom­i­na­tions con­tenues au sein des toiles, le doute s’installe quant à la nature des fig­ures qui y sont représen­tées : sont-elles vrai­ment nées de l’imag­i­na­tion débor­dante d’un pein­tre sur­doué ? Le per­fec­tion­nement du geste pic­tur­al est d’abord mis en cause (« C’était la tech­nique, Eliot – cette tech­nique mau­dite, impie, con­tre nature ! Aus­si vrai que je vis, nulle part ailleurs je n’ai vu le souf­fle de la vie si intime­ment mêlé à la toile ! »), avant que ne soit décou­vert une pho­togra­phie où pose l’un des mod­èles ter­ri­fi­ants du pein­tre Pick­man. On devine aisé­ment ce qui a intéressé Love­craft dans cette idée d’in­fig­urable pho­tographié : si la pein­ture peut poten­tielle­ment tout fig­ur­er, en ce qu’elle déploie ses représen­ta­tions ex nihi­lo, que se passe-t-il lorsque l’infigurable investit le champ de l’empreinte ? Com­ment une image entre­tenant une rela­tion index­i­cale avec la réal­ité vis­i­ble pour­rait-elle dévoil­er une telle abom­i­na­tion ? À l’inverse de la pein­ture, attes­tant au mieux du tal­ent du pein­tre, la pho­togra­phie donne la preuve de l’existence mon­strueuse et devient à son tour une passerelle vers l’horreur[3]. Dans une séquence ana­logue de L’Antre de la folie, Car­pen­ter vient quant à lui met­tre en scène l’étrangeté de l’image une fois mise en mou­ve­ment. Arrivé dans un hôtel au cœur de Hobb’s End, vil­lage récur­rent dans l’œuvre de Crane, John observe une pein­ture accrochée à un mur. Dans celle-ci se tient un cou­ple de dos, aux abor­ds d’un lac, qui ressem­ble en tout point à celui qu’il forme avec Lin­da. Comme dans La Chute de la Mai­son Ush­er de Jean Epstein revis­i­tant Le Por­trait Ovale d’Edgar Allan Poe, la pein­ture se met alors soudaine­ment en mou­ve­ment avant que le vis­age de la femme ne se retourne pour regarder Trent droit dans les yeux.

Ce court pas­sage vient quelque part pro­longer Le Mod­èle de Pick­man : ce n’est plus seule­ment l’effet d’analogie qu’une image entre­tiendrait avec la réal­ité qui ter­rorise l’observateur (sa ressem­blance avec le sujet de la toile, ou le pho­toréal­isme du tableau), mais davan­tage le fait que l’image se mette en mou­ve­ment, libère la vie qu’elle ren­ferme. La séquence invite à envis­ager l’image de ciné­ma, de par sa nature inter­fa­ciale (une sur­face entre deux mon­des) et ciné­tique (simuler le mou­ve­ment du réel), comme une « image-écran » capa­ble de « faire advenir l’infigurable dans la fig­ure »[4] – c’est-à-dire prop­ice au fan­tas­tique et au sur­gisse­ment du mon­strueux[5]. L’apparition des spec­tres de The Fog se joue sur le même mode réflexif, étant don­né que leur sur­gisse­ment s’opère par le truche­ment d’une toile blanche (l’épais brouil­lard), métaphore évi­dente d’un art de la pro­jec­tion lumineuse qui tient à remet­tre les morts en mou­ve­ment. La fil­i­a­tion avec Love­craft est ici à trou­ver du côté de L’Affaire Charles Dex­ter Ward. Dans un pas­sage à la fin du texte, le médecin de la famille Ward explore de lugubres cav­ités dans lequel le per­son­nage-titre s’est adon­né à une série d’ex­péri­ences imp­ies, puis s’exclame : « Mis­éri­corde ! quelle est cette forme qui appa­raît der­rière le rideau de fumée ? ». Dans le même ordre d’idée, une vidéo refilmée (et donc exhibée en tant qu’image) à la fin du Prince des ténèbres laisse entrevoir le sur­gisse­ment d’une fig­ure malé­fique, encore une fois près d’un « rideau de fumée ». Dou­ble­ment sur­cadré par une porte et la présence de bar­reaux, l’événement ne manque pas d’as­sim­i­l­er l’écran vidéo à une ouver­ture sur les abîmes du vis­i­ble. Une séquence bril­lante qui fait écho à un autre sur­gisse­ment, fugi­tif mais non moins mar­quant, dans Le Cauchemar d’Inns­mouth de Love­craft : « La porte du sous-sol était ouverte sur un rec­tan­gle de ténèbres. Et au moment où je la regar­dais, quelque chose pas­sa ou sem­bla pass­er sur ce fond obscur, gra­vant dans mon esprit une impres­sion fugi­tive de cauchemar d’autant plus affolante que l’analyse ne pou­vait y décel­er le moin­dre car­ac­tère cauchemardesque. »[6]

En plus de la pho­togra­phie, du ciné­ma et de la vidéo, le miroir peut enfin tenir le rôle de porte ouverte sur l’effroi, dans la mesure où il ren­voie la fig­ure à sa pro­pre mon­stru­osité, répond au regard de l’observateur de la même façon que le tableau dans L’Antre de la folie[7]. Tout en évo­quant celui de Cocteau dans Orphée, le miroir dans lequel Bri­an Marsh (Jame­son Park­er) observe son reflet à la fin du Prince des ténèbres résonne à ce titre avec Je suis d’ailleurs, une nou­velle ter­ras­sante et réflex­ive de Love­craft dans laque­lle le nar­ra­teur décou­vre, au con­tact d’un miroir[8], que cette fois-ci le mon­stre, c’est lui : « Je sais pour tou­jours que je suis d’ailleurs, un étranger en ce monde, un étranger par­mi ceux qui sont encore des hommes. Et cela, je le sais du moment où j’ai ten­du la main vers cette abom­i­na­tion dressée dans le grand cadre doré, depuis que j’ai porté mes doigts vers elle et que j’ai touché une sur­face froide et immuable de verre lisse. »[9]

De la syntaxe au montage

Bien que cen­trale et man­i­feste, la présence diégé­tique de l’écriture et de l’image n’est pas l’unique vecteur du fan­tas­tique chez Love­craft ou Car­pen­ter : les moyens formels et styl­is­tiques employés par l’un (les let­tres et la syn­taxe) comme par l’autre (la mise en scène et le mon­tage) sont aus­si d’une impor­tance cap­i­tale. À ce sujet, il faudrait peut-être com­mencer par abor­der une par­tie de ce qui fait la pro­fondeur et la richesse des textes de l’écrivain : l’indicible et le mon­strueux chez Love­craft s’incarnent aus­si dans l’écrit, l’agencement et la forme des let­tres se révélant par­fois elles-mêmes sources de ter­reur et d’étrangeté. À la fin de L’Affaire Charles Dex­ter Ward, un curieux mes­sage rédigé dans une langue anci­enne et en minus­cules sax­onnes est ain­si décou­vert par deux hommes qui enquê­tent sur la dis­pari­tion de l’interné don­nant son nom à la nou­velle. Au lieu d’être inté­gré au texte comme les autres cita­tions, le mes­sage prend la forme d’une illus­tra­tion avec une typogra­phie sin­gulière, toute en courbes et en pro­longe­ments ten­tac­u­laires. Dans le man­u­scrit orig­i­nal, Love­craft l’inscrivait même dans un cadre, en accor­dant un soin tout par­ti­c­uli­er à la forme des let­tres. À la lim­ite de la cal­ligra­phie, il n’y a dès lors plus vrai­ment de dif­férence entre le con­tenu et la forme du texte, qui d’un coup se recon­fig­ure, change de statut pour faire image.

Man­u­scrit orig­i­nal de L’Af­faire Charles Dex­ter Ward

Ce pas­sage de l’écrit à l’illustration éclaire une dynamique impor­tante à l’œuvre chez Love­craft : le texte est lui-même une forme mon­strueuse à appréhen­der (typo)graphiquement. C’est le cas des nom­breuses incan­ta­tions, isolées et mis­es en exer­gue par la mise en page, qui poussent le lecteur à for­muler des phras­es imprononçables séparé­ment du reste (comme dans la suite de Dex­ter Ward, où les apos­tro­phes pren­nent la forme d’hideux appen­dices : « OGTHROD AI’F / GEB’L — EE’H / YOG-SOTHOTH / ‘NGAH’NG AI’Y / ZHRO ! »). Un autre exem­ple en atteste, liant le texte aux notions de mou­ve­ment et de mon­tage. Il s’agit d’un pas­sage fon­da­men­tal des Mon­tagnes hal­lu­cinées, déjà évo­qué dans ces colonnes[10], où un cadavre décou­vert par des sci­en­tifiques sem­ble se décom­pos­er de lignes en lignes. À mesure que la descrip­tion pro­gresse et que la visu­al­i­sa­tion de la créa­ture s’avère de plus en plus ardue pour le lecteur, la syn­taxe par­ti­c­ulière­ment touf­fue et alam­biquée du long pas­sage descrip­tif par­ticipe d’une sur­charge fig­u­ra­tive et d’une désori­en­ta­tion. Plus que le con­tenu des phras­es (des dimen­sions, des mem­bres, des organes sont men­tion­nés), c’est davan­tage le recours à la ponc­tu­a­tion (avec une abon­dance de vir­gules et de phras­es très cour­tes), en quelque sorte à un sur-découpage syn­tax­ique, qui laisse entrevoir la com­plex­ité et le car­ac­tère com­pos­ite de l’entité exam­inée. La mon­stru­osité est dès lors tranchée et dis­séquée, mon­tée par la prose love­crafti­enne qui, de plus, paraît lui octroy­er du mou­ve­ment de vir­gule en vir­gule[11]. Dans The Thing, Car­pen­ter est par­venu à met­tre en scène cette idée en façon­nant la Chose selon ces deux points essen­tiels, le mou­ve­ment et le découpage. La créa­ture du film a en effet ceci de notable qu’elle se trans­forme image après image, comme une forme évo­lu­tive (un mem­bre émerge d’un buste en décom­po­si­tion, des ten­tac­ules ser­pen­tent en par­tant du corps éven­tré d’un chien), mais égale­ment l’espace d’un plan (pas­sant, au gré d’une coupe, d’une car­casse osseuse de petite taille à un énorme bulbe aber­rant). Autrement dit, la créa­ture jouit de cette « sur­prenante sou­p­lesse en dépit de l’extrême fer­meté » dont par­lait Love­craft à pro­pos des cadavres gelés des Mon­tagnes, mais égale­ment des car­ac­téris­tiques méta­mor­phiques des mon­stres représen­tés sur les fresques de la fameuse cité antédilu­vi­enne (« Ils changeaient sans cesse d’aspect et de vol­ume, pro­je­tant des appen­dices pro­vi­soires ou de sim­ili-organes de la vue, de l’ouïe et de la parole à l’imitation de leurs maîtres, soit spon­tané­ment, soit sur sug­ges­tion. »)[12]. En témoigne cette scène au début du film, où la Chose, en dépit de sa matéri­al­ité exac­er­bée (organes ouverts, sang, bave et pus liq­uide et dégouli­nant), se trans­forme au sein des plans par le biais du mou­ve­ment, et entre les plans à l’aide d’un mon­tage ponc­tué de con­trechamps sur l’audience.

C’est dans ce type de mon­tage dit « syn­tax­ique » que les enjeux pri­mor­diaux de la descrip­tion lit­téraire se voient rejoués. Il s’agit tout d’abord d’insuffler une cer­taine con­ti­nu­ité dans le mou­ve­ment descrip­tif et fig­u­ratif en vue de com­pos­er une image logique et cohérente (par exem­ple, débuter par les car­ac­téris­tiques cen­trales d’une forme ou d’un décor avant de se porter sur des détails périphériques). Ensuite, de réor­gan­is­er l’image décrite en la scin­dant, en la découpant selon cer­taines con­ver­gences et étrangetés nota­bles, avec le risque de s’y per­dre, à l’instar des descrip­tions pic­turales du Mod­èle de Pick­man chez Love­craft (« Ils avaient une phy­s­ionomie vague­ment canine. La plu­part sem­blaient faits d’une espèce de caoutchouc. Pouah ! Je les vois encore. Que fai­saient-ils ? Ne me deman­dez pas d’être trop pré­cis. »). Cette dou­ble dynamique est omniprésente chez Car­pen­ter : filmer frontale­ment la Chose dans The Thing, c’est pren­dre la voie d’une fig­u­ra­tion nette et pré­cise, qua­si chirur­gi­cale, soit assumer le rap­port index­i­cal de l’image ciné­matographique avec son sujet. Mais cela revient égale­ment à inscrire la Chose dans une pro­fonde insta­bil­ité, en lui don­nant la pos­si­bil­ité de chang­er com­plète­ment d’apparence par le mou­ve­ment et le mon­tage. C’est tout le para­doxe du ciné­ma que de ten­ter de cristallis­er, comme la pho­togra­phie avant lui, les con­tours d’une fig­ure à l’écran, de « fix­er arti­fi­cielle­ment les apparences char­nelles de l’être », tout en lui offrant la pos­si­bil­ité de se mou­voir et de se trans­former, d’être « la momie du change­ment »[13], inces­sam­ment défig­urée, voire « infig­urable ». On pour­rait dès lors envis­ager le ciné­ma en général sous cet angle, longue­ment théorisé par Epstein et sa « cinégénie » comme puis­sance du devenir face à la per­ma­nence[14], en par­tant du principe que la créa­ture de The Thing, en plus de partager quelques car­ac­téris­tiques nota­bles avec la pel­licule (elle se « déplie », se découpe et surtout peut être vain­cue par le feu), en recon­duit les pro­priétés fig­u­ra­tives. Incar­na­tion macabre de la plas­matic­ité qu’évoquait Eisen­stein à pro­pos des Sil­ly Sym­phonies de Walt Dis­ney, la Chose de Car­pen­ter est comme elle insai­siss­able : elle se déplace sans cesse, repro­duit la forme et l’apparence des êtres sans jamais pou­voir s’en revendi­quer pleine­ment. La « matière ciné­ma », c’est en somme la créa­ture love­crafti­enne elle-même : ce devenir-infig­urable, si cher à l’auteur mau­dit de Prov­i­dence, qui foudroie le spec­ta­teur de sa lumière noire et ouvre, par la magie impie du mou­ve­ment et du mon­tage, sur ce que l’on ne pour­rait « voir en un seul regard »[15].

Notes

Notes
↑1 Toutes les cita­tions de Love­craft sont tirées des édi­tions J’ai lu (tra­duc­tion : Yves Riv­ière).
↑2 Voir à ce sujet : Julien SCHUH, « L’image chez Love­craft » in Christophe GELLY et Gilles MENEGALDO (dir.), Love­craft au prisme de l’image : lit­téra­ture, ciné­ma et arts graphiques, Cadil­lon, Le Vis­age Vert, 2017
↑3 Ibid. : « L’image chez Love­craft, qu’elle soit indi­cielle, sci­en­tifique ou artis­tique, rem­place sys­té­ma­tique­ment une présence impos­si­ble, une incar­na­tion prob­lé­ma­tique, per­me­t­tant de penser un au-delà de la représen­ta­tion. »
↑4 Voir Stéphanie KATZ, « L’écran comme médi­a­tion vers l’infigurable », MEI (Médi­a­tion et infor­ma­tion) n°19, L’Harmattan, 2004, p. 88 : « Nous pou­vons définir l’image-écran comme celle qui tente de man­i­fester sur sa sur­face d’apparition ce qui advient dans un champ qui lui échappe. Il y aurait donc, depuis tou­jours, deux types d’images : celles, conçues sur le mod­èle du reflet dans le miroir, ani­mées d’un pro­jet de ressem­blance et de copie. D’autres, pen­sées comme des images-écran qui, plutôt que de redou­bler le monde, envis­agent davan­tage de désign­er ce qui échappe à leurs cadres et à leurs mod­èles. Ce qui sign­erait l’image-écran ce serait sa volon­té de faire advenir l’infigurable dans la fig­ure. »
↑5 Le même tableau revien­dra dans la suite du film, mais dans une ver­sion où les deux fig­ures pos­sè­dent l’attrait immonde des habi­tants d’Innsmouth (regard abyssal, vis­age dif­forme) chez Love­craft.
↑6 Comme dans L’Antre de la folie, cette appari­tion prend place dans les bas-fonds d’un édi­fice religieux, tout lieu de culte étant bien sou­vent, chez Love­craft et Car­pen­ter, un espace prop­ice à l’irruption de fig­ures malé­fiques.
↑7 Il s’agit là d’un « ren­verse­ment de la vision » qui, comme le note Josué Morel dans son texte, est l’une des car­ac­téris­tiques impor­tantes de l’image « infig­urable ».
↑8 S’il on s’en tient aux deux types d’images décrites par Stéphanie Katz (cf. note n°4), le ciné­ma de Car­pen­ter et les écrits de Love­craft ont donc recours à des images à la fois miroir et écran.
↑9 Cela n’a pas man­qué d’être relevé à pro­pos de Je suis d’ailleurs : Love­craft, con­nu pour sa mis­an­thropie, son racisme et son anti­sémitisme affir­més, exprimerait ici sa haine de soi. Cf. Raffy Alex, « Je suis d’ailleurs », Sens-Dessous 2010/2 (N° 7), p. 26–36
↑10 Dans un épisode de Scan­ners con­sacré à l’imagerie sci­en­tifique ain­si que dans le pre­mier texte de ce dossier.
↑11 Notam­ment grâce au recours à la voix active et aux phras­es nom­i­nales : « Des angles intérieurs du dis­posi­tif en étoile sor­tent des tubes rougeâtres de deux pieds s’effilant de trois pouces de diamètre à la base jusqu’à un au bout. Ori­fices aux extrémités. Tous ces élé­ments cori­aces comme du cuir mais extrême­ment flex­i­bles. Des bras de qua­tre pieds avec des palettes cer­taine­ment util­isées pour une forme de loco­mo­tion, marine ou autre. Sug­gèrent, quand on les déplace, une puis­sance mus­cu­laire démesurée. Tous ces appen­dices trou­vés étroite­ment repliés sur le pseu­do-cou et à l’extrémité du torse comme ceux de l’autre bout. »
↑12 On ren­voie à ce sujet à la thèse La ques­tion de la forme dans le film The Thing de John Car­pen­ter (Niko­let­ta Bat­so­la­ki, 2012) et à l’ouvrage, édité chez Rouge Pro­fond, Æsthet­i­ca antarc­ti­ca : The Thing de John Car­pen­ter (Sophie Lécole Sol­ny­chkine, 2019), notam­ment sa propo­si­tion d’analyse « matéri­aulogique » de la Chose.
↑13 D’après les mots de Bazin dans son célèbre texte « Ontolo­gie de l’image pho­tographique ».
↑14 Cf. La con­clu­sion du Ciné­ma du Dia­ble, man­i­feste pri­mor­dial de la pen­sée et du ciné­ma de Jean Epstein.
↑15 Pour repren­dre la toute fin des Mon­tagnes hal­lu­cinées, déjà évo­quée dans le précé­dent texte de ce dossier.