« These are all sim­ple games, but I like very much the idea of dis­trac­tion… because, for me, per­form­ing is always between con­trol and aban­don »[1] explique au début du film Tom­ma­so (Willem Dafoe), cinéaste améri­cain habi­tant à Rome, devant le parterre d’étudiants qui suit ses cours d’act­ing. Quelques mots qui pour­raient ren­voy­er au ciné­ma d’Abel Fer­rara, où der­rière l’image publique de junkie tumultueux qu’il s’est con­stru­it dans les années 1990, puis du born again boud­dhiste qu’il affiche aujourd’hui, se cache celle, plus secrète, d’un met­teur en scène avant tout soucieux de son art. Au nom­bre des témoignages qui soulig­nent la rigueur du réal­isa­teur new-yorkais, on compte par exem­ple un reportage réal­isé par Frédéric Bon­naud pour les Inrock­upt­ibles à l’occasion de la sor­tie de New Rose Hotel, où l’actuel directeur de la Ciné­math­èque française met en exer­gue l’ambivalence de cet « artiste déglin­gué » mais « capa­ble de se rassem­bler com­plète­ment quand le ciné­ma est en jeu. » Au regard de cette oppo­si­tion struc­turelle entre désor­dre et recueille­ment, Tom­ma­so fait fig­ure d’oeuvre somme et rad­i­cale : s’il est presque entière­ment com­posé de scènes impro­visées à par­tir de canevas con­venus entre Fer­rara et Dafoe, le film n’abandonne rien au détail et fait au con­traire preuve d’une pré­ci­sion salu­taire. Rien toute­fois de sur­prenant puisque les œuvres précé­dentes du cinéaste valaient déjà moins pour leur scé­nario que pour leur dis­posi­tif en forme de chaos organ­isé, struc­turé autour de la répéti­tion de quelques gestes quo­ti­di­ens, de manière à les inter­roger, les appro­fondir et en pro­duire la cri­tique[2]. Dans Tom­ma­so, racon­ter six jours dans la vie d’un cinéaste en exil volon­taire revient donc à répéter les mêmes séquences (cours de théâtre, ren­dez-vous chez les Alcooliques Anonymes, balades au parc, etc.), afin d’y rechercher des dif­férences pour fig­ur­er l’emprise pro­gres­sive du fan­tasme, de la para­noïa et in fine de la folie sur l’esprit du per­son­nage prin­ci­pal.

Trois mouvements

Si le con­tenu du film est en grande par­tie soumis à la con­tin­gence de l’improvisation, l’organisation glob­ale du film pro­longe – au moins durant son pre­mier tiers – la struc­ture mise en place au cours du pro­logue. A pri­ori sans impor­tance, cette scène voit Tom­ma­so tra­vers­er la cour de son immeu­ble, avant que du ciel une lumière blanche envahisse la total­ité de l’écran et que son nom s’écrive en let­tres noires au son d’une cloche tibé­taine. Si l’issue de la séquence met en exer­gue le but visé par Tom­ma­so (trou­ver la sérénité et la rédemp­tion dans sa nou­velle vie romaine), les trois mou­ve­ments de caméra qui organ­isent ce plan don­nent en quelque sorte la méth­ode employée pour attein­dre cet objec­tif.

1) La caméra com­mence par pan­ot­er ver­ti­cale­ment du haut de l’immeuble jusqu’au sol de la cour. S’annonce ain­si la dynamique intro­spec­tive qui va amen­er le per­son­nage à se plonger dans son passé de drogué lors des séances des « A.A. », aux­quelles il accède en descen­dant juste­ment dans un sous-sol, ou à dis­sert­er seul sur la recherche du plaisir dans les excès tan­dis qu’il s’enfonce dans le métro romain.

2) Le plan se pour­suit par un deux­ième panoramique qui accom­pa­gne main­tenant la tra­jec­toire du cinéaste, un sac de cours­es à la main. Ce mou­ve­ment annonce les mul­ti­ples scènes de balades qua­si­ment doc­u­men­taires qui ponctuent le film, au gré desquelles Tom­ma­so va à la ren­con­tre des habi­tants. Filmées par Peter Zeitlinger, le chef opéra­teur attitré de Wern­er Her­zog (et donc… de Bad Lieu­tenant: Escale à la Nou­velle-Orléans !), ces séquences voient la lumière du soleil imprimer sa couleur dorée sur les vis­ages et les corps, tan­dis que les lens flare des lam­padaire tein­tent de vio­let les murs romains. Pro­longeant tour à tour la beauté sai­sis­sante des scènes de nuit de Pasoli­ni et la maîtrise plas­tique de Go Go Tales, le film se révèle formelle­ment l’une des oeu­vres les plus impres­sion­nantes de son auteur depuis les som­mets expéri­men­taux de la fin des années 1990.

3) Le ciel immac­ulé appa­raît enfin au prix d’un dernier panoramique ascen­sion­nel, qui met en évi­dence l’élévation à la fois physique (pour attein­dre son apparte­ment, Tom­ma­so doit pren­dre un ascenseur) et spir­ituelle (son salon est le théâtre de ses séances de yoga et de médi­ta­tion) du per­son­nage jusqu’à ses proches.

Ce jeu de strat­i­fi­ca­tion spa­tial revêt une évi­dente fonc­tion morale : comme celui de Cis­co dans 4h44, l’appartement de Tom­ma­so est per­ché (ici, sur les hau­teurs de la Piaz­za Vit­to­rio) et se révèle – un temps du moins – un havre de paix coupé de la réal­ité sor­dide des rues en con­tre­bas (cf. la scène où Tom­ma­so dévale plusieurs étages pour faire taire un SDF qui effraie sa fille Deedee). Descen­dre implique donc de chuter, au sens biblique du terme, soit d’atterrir dans un espace qui n’est plus préservé du mal, ce que souligne la scène où le cinéaste défend vio­lem­ment son épouse Nik­ki (Cristi­na Chiri­ac) d’emmener Deedee (Anna Fer­rara) dans le métro. Dans les longues séquences de balades et de ren­con­tres, Fer­rara s’emploie ain­si à fig­ur­er les hal­lu­ci­na­tions para­noïaques et sex­uelles de Tom­ma­so en les faisant sur­gir à la périphérie du cadre, à la manière d’événements nor­maux. Alors qu’il accom­pa­gne sa fille au parc, le per­son­nage aperçoit par exem­ple, à tra­vers une trouée dans un bocage, son épouse embrass­er fougueuse­ment un mys­térieux homme blond. Cette appari­tion inquié­tante, don­née à voir au terme d’un trav­el­ling cir­cu­laire autour du vis­age du cinéaste qui les regarde à la manière d’un voyeur, est d’emblée placée sous le signe de l’incertitude entre réal­ité et imag­i­naire – ce que con­firmera une autre scène où le jeune homme blond appa­raît à l’intérieur de l’appartement de Tom­ma­so, tan­dis que ce dernier est en pleine séance de médi­ta­tion : unique­ment vis­i­ble dans la pro­fondeur de champ, juste à côté de la tête du réal­isa­teur au pre­mier plan, le mys­térieux per­son­nage sem­ble alors directe­ment éman­er de son esprit.

Autofiction

Mais en faisant le choix de tourn­er dans son pro­pre apparte­ment, avec sa femme et sa fille, une his­toire qu’on soupçonne être large­ment auto­bi­ographique, Fer­rara ne signe pas une sim­ple fic­tion spécu­laire. L’entremêlement du fan­tasme et de la matière doc­u­men­taire, mais aus­si de l’improvisation et de l’écriture, lui per­met au con­traire d’explorer ce qu’une approche rationnelle du réc­it de soi aurait imman­quable­ment oblitéré : la part mau­dite de son imag­i­naire, soit ce que la créa­tion artis­tique doit aux désirs et aux pul­sions. Récep­ta­cle final de ses obses­sions, l’oeuvre sur laque­lle il tra­vaille (un scé­nario situé en Russie qui n’est pas sans évo­quer le prochain pro­jet de Fer­rara, Siberia) devient le catal­y­seur où s’exprime la vio­lence con­tenue de sa psy­ché. C’est le cas d’une scène ter­ri­fi­ante où, pour pré­par­er son pro­jet, Tom­ma­so regarde des vidéos d’ours dévo­rant des êtres humains : les images virales vien­nent alors con­t­a­min­er celle du film et Tom­ma­so lui-même, qui se met à admon­ester son épouse sans rai­son appar­ente. Rien de sur­prenant à ce que Tom­ma­so prenne donc pour thé­ma­tique prin­ci­pale les effets de la frus­tra­tion, non seule­ment sur l’imagination du per­son­nage, mais sur l’ensemble de son exis­tence (out­re l’interruption des rela­tions sex­uelles entre Tom­ma­so et Nik­ki à cause de DeeDee, on note l’omniprésence des femmes nues dans les hal­lu­ci­na­tions du cinéaste). La libido se voit par exem­ple explicite­ment assim­ilée à un principe de régu­la­tion, lorsqu’au détour d’un échange avec un ami, il avoue ne plus être en mesure de « se décharg­er ». C’est que, chez Fer­rara, les êtres ne sont jamais des fig­ures sta­bles, indi­viduées, mais au con­traire des créa­tures tra­ver­sées par des flux énergé­tiques (longtemps fig­urés par la drogue et l’alcool), prêts à les dévor­er de l’intérieur[3] ou à con­t­a­min­er autrui (idée exploitée sans ambages dans Body Snatch­ers et The Addic­tion). Tom­ma­so pro­longe, à ce titre, l’in­flex­ion du ciné­ma fer­rarien entamée avec Go Go Tales, tant l’in­quié­tude qui sourd tout le long du film révèle le désir de réus­sir à rompre le cer­cle de la soli­tude, qui menaçait les anciens héros du cinéaste, de Frank White à Pasoli­ni. Par trois fois, Tom­ma­so trou­ve ain­si sa place au sein d’un cer­cle, for­mé suc­ces­sive­ment par ses élèves, par les mem­bres des A.A. et par des migrants africains, trois com­mu­nautés de for­tune qui se défont toute­fois aus­si vite qu’elle se sont for­mées, et dont ne reste en fin de compte pour le per­son­nage que le sou­venir d’un flirt ou d’un bais­er.

Palimpseste

Se racon­ter, même indi­recte­ment, implique donc pour Fer­rara de con­stru­ire une fig­ure com­pos­ite, qui se révèle davan­tage trib­u­taire du tra­vail réflexif de l’autofiction (réflex­iv­ité portée au point que la caméra appa­raît même dans le champ) que du pro­jet clas­sique d’une auto­bi­ogra­phie filmée. Au nom­bre des plans qui témoignent de cette idée, on songe à celui mag­nifique où Tom­ma­so médite, la tête placée juste en-dessous d’un trip­tyque com­posé d’une pho­togra­phie de John Ford (déjà vue dans le beau court-métrage Hans), d’une icône de la vierge et du recueil des lyrics de Bob Dylan, tan­dis qu’à sa droite se trou­ve la pous­sette de sa fille, et à sa gauche la com­mode dans laque­lle il ren­ferme son pis­to­let. Le choix de Willem Dafoe, com­pagnon de route de Fer­rara depuis vingt ans, se révèle dans cette per­spec­tive par­ti­c­ulière­ment stim­u­lant : si l’acteur a déjà incar­né plusieurs alter ego du cinéaste (X dans New Rose Hotel, Ray dans Go Go Tales et Cis­co dans 4h44), ain­si que son maître en ciné­ma (Pier Pao­lo Pasoli­ni en 2014), Tom­ma­so con­stitue l’acmé de ce tra­vail de palimpses­te, pré­cisé­ment parce que la per­sona de l’acteur vient main­tenant enrichir l’univers imag­i­naire du cinéaste. L’omniprésence des motifs chris­tiques dans le film doit par exem­ple autant à la résur­gence de préoc­cu­pa­tions enfouies dans l’esprit de son auteur (en pre­mier lieu celle, récur­rente, de la rédemp­tion) qu’à l’interprétation remar­quée de Jésus par Dafoe dans La Dernière ten­ta­tion du Christ de Mar­tin Scors­ese (1988). Aus­si, compte tenu de l’ambition du pro­jet et de la pré­ci­sion du résul­tat, on est en droit de se deman­der si Tom­ma­so ne con­stitue finale­ment pas le point cul­mi­nant de la col­lab­o­ra­tion fructueuse entre l’acteur et le cinéaste.

Notes

Notes
↑1 « Ce sont des exer­ci­ces sim­ples, mais j’aime beau­coup l’idée de dis­trac­tion… car, pour moi, le jeu se situe tou­jours entre le con­trôle et le laiss­er-aller. »
↑2 « Il s’agit d’approfondir une même image, de la faire vari­er, d’en exhumer le scan­dale et donc la vérité. Les films d’Abel Fer­rara, par exem­ple, sont presque tous ain­si struc­turés : nous assis­tons à un spec­ta­cle quo­ti­di­en et ce geste ou cette activ­ité banale revien­dra, en fin de film, dans sa forme insouten­able et cat­a­strophique. » BRENEZ Nicole, De la fig­ure en général et du corps en par­ti­c­uli­er, De Boeck Uni­ver­sité, Brux­elles, 1998, p 36.
↑3 À titre d’exemple, on peut songer à la théorie de l’autophagie de l’héroïnomane esquis­sée par le per­son­nage de Zoë Lund dans Bad Lieu­tenant : « Il faut se manger soi-même, se manger les jambes pour avoir la force de marcher, il faut se décharg­er pour se recharg­er, il faut se sucer à fond…» Cita­tion tirée de BRENEZ Nicole, op.cit., p.275.