Reprise de notre bil­let can­nois con­sacré à Par­a­site, avec une con­clu­sion légère­ment retouchée suite à la Palme d’or remise au film.

Par­a­site n’est pas un mau­vais film, loin de là, mais il déçoit un peu au regard de ce qu’il met en place – un jeu de strat­i­fi­ca­tions sociales et spa­tiales dans une mai­son bour­geoise – et de ce qu’il peine à finale­ment attein­dre – une épais­seur qui irait au-delà d’un quadrillage topographique joueur et bien tenu. Le film est à son meilleur lorsqu’il dépeint les mani­gances et la con­quête de la mai­son par une fratrie désar­gen­tée dont chaque mem­bre (le fils, sa sœur, le père et enfin la mère) joue d’astuce et de duplic­ité pour pren­dre pos­ses­sion d’un poste clef (tuteurs des enfants, chauf­feur et gou­ver­nante) au sein d’un foy­er quant à lui très aisé. Bong Joon-ho fait alors un peu plus que livr­er une allé­gorie assez bal­isée des dis­par­ités sociales de la Corée du Sud (« C’est telle­ment métaphorique » répète le fils, comme pour con­jur­er les arrêtes sail­lantes de la démon­stra­tion[1]) et filme une intel­li­gence col­lec­tive en action. Si on voit bien où le cinéaste veut en venir – les per­son­nages sont des cafards tapis dans l’ombre qui occu­pent secrète­ment les recoins d’une struc­ture –, il n’en fait pas moins preuve d’un cer­tain tal­ent pour dessin­er des rap­ports de force, trac­er la « ligne » que le père de famille ne veut pas que ses sub­al­ternes « fran­chissent », exploiter les recoins qui don­nent à la mai­son sa sin­gu­lar­ité. On peut toute­fois regret­ter que la mise en scène de la manip­u­la­tion, qui revient à tiss­er dans un espace une toile d’araignée, cède la place à un redou­ble­ment métaphorique par l’apparition, sans trop déflo­r­er les rebondisse­ments du film, d’autres « par­a­sites ».

Le nœud du film tient au fond à ceci : plus il cherche à creuser en pro­fondeur sa fable et son espace, plus son pro­pos appa­raît d’une lim­pid­ité un peu gênante. Le réc­it a beau tou­jours ménag­er des prob­lèmes spa­ti­aux que la mise en scène doit résoudre – par exem­ple, tout ce qui découle du retour pré­maturé des pro­prié­taires un soir de pluie –, on s’étonne un peu qu’il ne con­verge que vers un retour du refoulé assez lit­téral, téle­sco­pant le sur­gisse­ment d’un « fan­tôme » avec le débor­de­ment d’une riv­ière. Bong Joon-ho a tou­jours eu la main assez lourde sur le ter­rain de la satire et de la charge poli­tique, comme en témoigne ce que le film organ­ise autour de la fig­ure de l’indien, sym­bole de l’influence améri­caine sur les élites coréennes, mais aus­si incar­na­tion d’une vio­lence, fruit de l’exploitation, con­tenue trop longtemps et qui ne peut que refluer. La saleté et surtout l’odeur remon­tent à la sur­face, le sang éclabousse la blancheur pro­prette de la bour­geoisie, et c’est sa mau­vaise con­science (une cav­ité cachée par « honte ») qui fait office de catal­y­seur. Tra­vail sérieux et rigoureux, pas dénué de sub­til­ité ici et là, mais tout de même, on s’interroge : tout ça pour ça ?

Man­i­feste­ment non si l’on en croit le sen­ti­ment général, redou­blé par la Palme d’or décernée par le jury présidé par Ale­jan­dro González Iñár­ritu. Récom­pense qui serait toute­fois à nuancer, la Palme résul­tant d’une com­péti­tion entre les films et d’un regard, celui du jury, qui cette année a primé de nom­breuses fables poli­tiques (Bacu­rau, Les Mis­érables, Le Jeune Ahmed, voire dans une moin­dre mesure Atlan­tique). Sur ce ter­rain, peut-être qu’en effet Par­a­site bril­lait un peu plus que les autres films sélec­tion­nés et présen­tait un pro­fil à même de faire con­sen­sus. Il ne faut pas non plus oubli­er que la Palme vient par­fois égale­ment récom­penser un auteur, quitte à le faire pour un film plus mineur (par exem­ple Sailor et Lula pour Lynch) et fédéra­teur. C’est à notre avis le cas pour Bong Joon-ho.

Notes

Notes
↑1 « Spoil­er » : on notera d’ailleurs, détail ironique, que l’objet qu’il qual­i­fie en pre­mier lieu de « métaphorique », une pierre rare, finit par l’écras­er.