Que peut-on atten­dre d’un cri­tique, a for­tiori au Fes­ti­val de Cannes, où il se trou­ve en pre­mière ligne face aux films ? Idéale­ment, qu’il rende compte de ce que le film fait ou cherche à faire, en fon­dant son regard dans le regard du film lui-même, de sorte que sa sub­jec­tiv­ité s’exprime naturelle­ment dans les plis d’une ten­ta­tive de restituer, au moins par­tielle­ment, ce qui a été vu. La pro­jec­tion des Mis­érables inspire à ce titre plus d’un désir d’écriture, pré­cisé­ment parce que le film, dont le sujet risque de sus­citer des réac­tions con­trastées, échappe à une stricte hiérar­chie des caté­gories. On tient là, pour finir ce court préam­bule, un cas cri­tique tout à fait pas­sion­nant, un film face auquel la cri­tique doit être à la hau­teur, c’est-à-dire qu’il ne lui suf­fit pas de stat­uer s’il est « bon » ou « mau­vais » — on tranchera la ques­tion plus tard –, mais qu’il faut aus­si dire exacte­ment pourquoi, en ne mino­rant pas sa com­plex­ité.

Car Les Mis­érables est un film com­plexe, qu’il serait un peu facile de réduire à un objet choc et sen­sa­tion­nal­iste au regard du sujet qu’il traite – rien de moins que la ban­lieue, les vio­lences poli­cières, l’influence gran­dis­sante de l’Islam dans « les quartiers » et la représen­ta­tion d’une révolte face à l’ordre. Com­ment le film s’y prend-il ? Il décon­stru­it patiem­ment une action, un tir de flash­ball sur un enfant, et fig­ure à par­tir de là, par une suite de cer­cles con­cen­triques qui éten­dent l’horizon de la fic­tion, l’organisation poli­tique strat­i­fiée d’un milieu. On n’est ni dans Divines ou Dheep­an, Polisse ou La Haine, ni dans une chronique réal­iste du quo­ti­di­en (le point de départ ? Le vol d’un lion­ceau dans un cirque), ni non plus dans une représen­ta­tion fan­tas­mée de la ban­lieue[1], mais bien plutôt dans une ten­ta­tive de cir­con­scrire un ter­ri­toire et les corps poli­tiques qui le com­posent. Autrement dit, bien que la com­para­i­son soit écras­ante – et ne dit, on le répète, rien de la « valeur » poten­tielle des Mis­érables –, le mod­èle du film serait plutôt à chercher du côté de The Wire de David Simon. Éton­nante ques­tion que soulève la décou­verte à Cannes de ce pre­mier long-métrage : quelles fic­tions français­es, récentes ou anci­ennes, ont cher­ché à fig­ur­er de manière trans­ver­sale un espace poli­tique en mon­trant les rap­ports de force qui se jouent entre ses dif­férentes instances ? Prob­a­ble­ment pas beau­coup et il faut le relever, avant d’expliquer main­tenant pourquoi Les Mis­érables échoue dans son entre­prise et en quoi son échec s’opère selon des modal­ités qui empêchent toute­fois, là encore, de com­plète­ment le bal­ay­er d’un revers de la main.

Les Mis­érables n’est pas un film à thèse, c’est même plutôt un film que l’on devine ani­mé par la peur d’en être un et qui se pose dès lors con­stam­ment une ques­tion : com­ment con­stru­ire un regard ? Deux exem­ples dessi­nent la réponse adop­tée par Ladj Ly, réponse déce­vante et qui acte finale­ment les lim­ites de sa démarche. Le pre­mier est un rac­cord très net au moment du tir de flash­ball, sur le point de vue d’un drone qui per­met moins d’adopter un sur­plomb fausse­ment neu­tre (en cap­tant un événe­ment et en four­nissant la preuve en images de sa vio­lence) qu’il ne sert de catal­y­seur pour faire bas­culer le film vers l’horizontalité : les policiers lèvent la tête (action ver­ti­cale) et la présence de l’appareil appelle ensuite à une explo­ration de la ville dans son ensem­ble, pour récupér­er la vidéo et négoci­er avec cha­cune des par­ties prenantes (le maire, les policiers, les religieux ou encore les mafieux). Sauf que cette bas­cule, syn­onyme d’ouver­ture du réc­it, mène surtout à un aplatisse­ment du regard : dans un mon­tage qui repro­duit l’axiome renoirien, « cha­cun a ses raisons »,à tel point repris qu’il en est devenu un cliché cri­tique, tous les per­son­nages, vic­times comme coupables, corps inter­mé­di­aires et respon­s­ables de la vie de la Cité, sont mon­trés avec leurs petites nuances (la vie famil­iale de tel flic vio­lent, le doute moral d’un pili­er de la com­mu­nauté musul­mane, etc.), dans ce qui ressem­ble peu ou prou à la con­clu­sion d’une sai­son de série télévisée (on revient à The Wire). Or que mon­tre le plan final de cette séquence, qui fait office de syn­thèse ? Sim­ple­ment une ligne droite, hor­i­zon­tale, celle que tra­cent les HLM au cré­pus­cule de la journée qu’a dépeinte le film. L’excès de nuances, amé­nagées arti­fi­cielle­ment, devient syn­onyme de dis­so­lu­tion du regard, qui cou­vre tout donc finale­ment rien. L’opposition des deux points de vue n’échappe pas non plus tout à fait à l’écueil du grand écart volon­tariste : à la ten­sion prise sur le vif, qui réduit le film à une suite de coups de force (avec comme acmé le tir de flash­ball), Ly oppose un point de vue omni­scient, dans une logique de con­tre­point qui hélas ne va pas au-delà (le drone). Le deux­ième exem­ple, encore plus par­lant, tient dans les deux derniers plans, un champ-con­trechamp sus­pendu qu’on ne racon­tera pas, mais dont on peut dire qu’il met face à face deux forces antag­o­nistes et dont la con­clu­sion serait le car­ton final, reprenant une phrase de Vic­tor Hugo qui jus­ti­fie un peu plus le titre du film – « Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mau­vais­es herbes ni mau­vais hommes. Il n’y a que de mau­vais cul­ti­va­teurs ». Indé­ni­able­ment, il manque quelque chose aux Mis­érables pour livr­er une réflex­ion qui parviendrait à tenir sa com­plex­ité et à con­stru­ire un regard nuancé sans pass­er par un aplanisse­ment général­isé. Mais il faut recon­naître aus­si qu’on n’attendait cer­taine­ment pas que le film soulève autant de beaux prob­lèmes.

Notes

Notes
↑1 Pourquoi d’ailleurs ne pour­rait-on pas fic­tion­nalis­er la ban­lieue ? De Bruit et de fureur, de feu Jean-Claude Bris­seau, mon­tre bien qu’une telle per­spec­tive n’a en soi rien de prob­lé­ma­tique.