Le générique, peut-être plus que toute autre com­posante du médi­um sériel, con­stitue aujourd’hui sa mar­que la plus évi­dente, celle que toutes les séries parta­gent. Si le ciné­ma a pro­gres­sive­ment délais­sé cette forme esthé­tique à part entière, les séries con­tin­u­ent quant à elles de l’investir et ce en dépit des évo­lu­tions qui les touchent. Depuis l’émergence de Net­flix et des plate­formes de stream­ing, les séries ten­dent en effet à être de moins en moins dif­fusées épisode par épisode, mais bien par saisons livrées et ingérées d’une traite. Pour autant, la présence du générique demeure pour le moment un invari­able, ce qui n’est pas sans pos­er ques­tion. De quoi le générique serait-il exacte­ment le nom ? Peut-être avant tout d’un rit­uel, ce qui expli­querait sa résilience. Le générique est pré­cisé­ment conçu pour être vu plusieurs fois et par­ticiper au sen­ti­ment de famil­iar­ité qu’induit de suiv­re une fic­tion au lieu de sim­ple­ment la regarder. Il y a tou­jours une forme d’incertitude plus grande qu’au ciné­ma lorsqu’on com­mence une série : aura-t-on le désir d’aller au bout ? Ou encore : la fic­tion elle-même trou­vera-t-elle une réso­lu­tion ?[1]. Le générique de Dead­wood a cela de sin­guli­er qu’il ren­seigne, au-delà de l’atmosphère qu’il dépeint (c’est aus­si la fonc­tion de cette séquence répétée que de définir la tonal­ité d’une série), la nature de son réc­it, cen­tré sur la con­struc­tion d’une ville dont la fic­tion doc­u­mente l’évolution. Dead­wood pour­rait dans cette per­spec­tive être lue comme une série qui ne cesserait d’analyser sa pro­pre pro­gres­sion et serait han­tée par le spec­tre d’une fin pré­maturée. Au fil des péripéties qui nour­ris­sent la trentaine d’épisodes, le nœud cen­tral s’avère tou­jours au fond le même, à savoir la crainte d’un anéan­tisse­ment de la com­mu­nauté, d’abord par la per­spec­tive d’une annex­ion fédérale et une appro­pri­a­tion des ter­res, puis par la men­ace que représen­tent les puis­sances de l’ar­gent, incar­nées par un mag­nat, George Hearst, désireux de con­trôler la ville et ses exploita­tions aurifères. Avant d’analyser la série par le prisme de l’un de ses per­son­nages cen­traux, attar­dons-nous donc un peu davan­tage sur son générique, dont le mon­tage, reposant sur pas moins de trois mou­ve­ments inter­con­nec­tés, per­met de cir­con­scrire plus pré­cisé­ment ce que tra­vaille Dead­wood.

1) Le mou­ve­ment le plus vis­i­ble s’apparente à un défile­ment. Sur les vingt-six plans qui com­posent le générique, onze met­tent en scène un cheval qui d’abord galope, liant entre eux les dif­férents instan­ta­nés de la vie du camp – le labeur des bouch­ers et des mineurs d’or, le bain d’une pros­ti­tuée, etc. Il s’agit d’un mou­ve­ment latéral et dynamique qui part d’un point pour gliss­er vers un autre : sur­gis­sant d’une forêt, l’animal s’avance peu à peu jusqu’à la ville, y pénètre et s’immobilise enfin pour dis­paraître tel un fan­tôme. Sa course résume bien ce que la série s’est attelée à fig­ur­er pen­dant trois saisons, soit un chem­ine­ment vers la civil­i­sa­tion mais aus­si la dis­pari­tion pos­si­ble d’une mytholo­gie (enten­due de deux façons : celle la con­quête de l’Ouest et celle que con­stru­it la série), incar­née ici par la chevauchée.

2) À cette pre­mière tra­jec­toire se super­pose une autre, qui s’exprime cette fois-ci autant à l’intérieur des plans que dans les sub­til­ités d’un mon­tage ménageant une appar­ente flu­id­ité pour mieux point­er en fin de compte une résis­tance à une lec­ture stricte­ment causale de ce qui est mon­tré.

Les actions des dif­férents habi­tants qui jalon­nent le mon­tage pren­nent cette fois-ci la forme de mou­ve­ments descen­dants ou ascen­dants : un pio­nnier qui tra­vaille la terre de sa pioche, un poulet soulevé de son enc­los, un bouch­er qui abat sa hache, le sang d’un cochon qui coule, les mains des mineurs qui plon­gent dans l’eau pour extraire de l’or, les doigts d’un homme qui effleurent la cuisse d’une femme, le corps fatigué d’une pros­ti­tuée qui glisse dans une baig­noire, la carte qu’un joueur de pok­er pose sur la table, l’alcool qui rem­plit des ver­res, l’or qui tombe sur une bal­ance. Le défile­ment des plans, entre­coupés par l’avancée du cheval, fig­ure une série de gestes, de haut en bas ou de bas en haut, qui ne sont pas accom­pa­g­nés égale­ment par la caméra. Par exem­ple, si cette dernière descend légère­ment pour épouser la tra­jec­toire de l’écoulement du whisky, elle fait le chemin inverse dans le plan suiv­ant, en remon­tant le flux de l’or qui vient rem­plir la bal­ance. Con­traire­ment au cheval dont la course suit un chemin pré­cis et linéaire, cette deux­ième tra­jec­toire prend autant la forme d’une mosaïque (par l’enchaînement d’actions qui bout à bout esquis­sent le fonc­tion­nement même de la ville) que d’un mou­ve­ment de bal­anci­er, de va-et-vient entre deux pôles opposés. On pour­rait avancer l’hypothèse que le flux des actions des­sine une logique de répar­ti­tion des efforts et des dynamiques : le corps d’une cour­tisane caressé par un client précède ain­si la vision d’une femme, apparem­ment fatiguée, qui se détend dans un bain. La colure entre les deux actions pour­rait laiss­er penser qu’il s’agit du même per­son­nage, avant et après le coït main­tenu hors champ par une ellipse, mais le mon­tage repose au fond moins sur une logique tra­di­tion­nelle de rac­cord (la jux­ta­po­si­tion de deux images qui en pro­duit une troisième) qu’il n’organise une oscil­la­tion des images comme garantie d’un main­tien de la struc­ture dépeinte. Le motif de la bal­ance ponc­tu­ant l’enchaînement pointe ain­si une inter­dépen­dance des images, qui con­cilient des mou­ve­ments opposés (ascen­dants et descen­dants) afin de garan­tir l’équilibre général.

3) Cette hypothèse a toute­fois la lim­ite d’omettre le rôle que joue le troisième mou­ve­ment au cœur du générique. C’est là que les choses se cors­ent un peu : aux mou­ve­ments 1 (latéraux) et 2 (descen­dants et ascen­dants) s’ajoute un troisième, plus dis­cret, qui procède d’un mon­tage à l’intérieur du plan, par la cohab­i­ta­tion de deux strates, l’une au pre­mier plan et l’autre dans la pro­fondeur de champ. Le mou­ve­ment d’une roue dans l’eau boueuse de la rue induit par exem­ple un léger recadrage qui révèle quelques mètres plus loin la présence d’un homme endor­mi à même le sol. Plus loin, l’enclos où la poule est emportée se voit filmé de der­rière un gril­lage ; le pio­nnier qui abat sa pioche tra­vaille devant un feu sur lequel se super­pose sa sil­hou­ette ; le rouge du sang des ani­maux s’écoule sur le blanc d’une cuve, etc.

La super­po­si­tion de ces trois mou­ve­ments s’apparente dès lors à un tra­vail sur la tridi­men­sion­nal­ité d’un milieu. Le générique ne réduit pas la ville de Dead­wood à une série d’instantanés, mais cherche bien plutôt à définir la plu­ral­ité des dynamiques qui la par­courent et à aus­cul­ter la pro­fondeur de l’image qui s’en dégage. Tâche à laque­lle d’ailleurs s’attellent tous les plans pris indépen­dam­ment : la pioche creuse, les boucheurs révè­lent les entrailles, le mineur mord le bout d’or pour s’assurer de sa valeur, la main du client s’avance pour touch­er la peau que cachent par­tielle­ment les vête­ments affriolants de la pros­ti­tuée, le corps de la femme s’immerge sous la sur­face de l’eau, les ver­res se rem­plis­sent.

C’est à par­tir de là que peu­vent pleine­ment être com­pris les deux derniers plans du générique, l’un où appa­raît le titre de la série, et l’autre où le cheval s’évanouit par un effet de trans­parence. Dans l’eau boueuse de la rue se reflète le cœur de la ville, le saloon « The Gem », tenu par Al Swearen­gen, d’abord à l’endroit, puis à l’envers. Le pas­sage d’un plan à l’autre induit une estompe du titre, dont les let­tres sont d’abord dess­inées sur une pan­car­te avant de s’effacer pro­gres­sive­ment, comme usées par le temps. Avant de s’effacer com­plète­ment, à l’instar des let­tres et du cheval, le générique s’achève ain­si sur une dou­ble image où se mêlent con­join­te­ment le ciel et la boue, la matière (la terre qui flotte dans la flaque) et l’immatériel (le reflet sur l’eau). Observ­er une image flot­tante et amenée à dis­paraître, pour embrass­er plusieurs per­spec­tives et saisir toute sa pro­fondeur, tel est l’objet de l’écriture de Dead­wood.

Notes

Notes
↑1 Dead­wood fut d’ailleurs abrupte­ment arrêtée au bout de trois saisons, avant de revenir, plus de dix ans plus tard, sous la forme d’un télé­film.