Chercher un sens à l’apparente bêtise qui gou­verne l’écriture de Tim Robin­son et Zach Kanin est, de prime abord, une gageure. Le non-sens qui dérè­gle le monde de The Chair Com­pa­ny, leur nou­velle série, s’inscrit dans la droite lignée des sketchs de I Think You Should Leave. On y retrou­ve les mêmes sché­mas aus­si absur­des que sophis­tiqués, ain­si qu’une obses­sion pour quelques motifs a pri­ori anodins : les mag­a­sins de chemis­es bar­i­olées, les fêtes à thèmes, les listes de clients, etc. Le per­son­nage prin­ci­pal de The Chair Com­pa­ny, Ron Tro­s­per (Tim Robin­son), ne dépareillerait pas dans le précé­dent show de l’acteur-auteur : il est, lui aus­si, un indi­vidu inadap­té et pathé­tique, dont le com­porte­ment imprévis­i­ble est la source de divers déraille­ments soci­aux. Un mal­heureux acci­dent du tra­vail – lors d’une présen­ta­tion pro­fes­sion­nelle, la chaise de bureau sur laque­lle il s’assoit s’effondre en mille morceaux – suf­fit ain­si à déclencher chez Ron une furie inquisitrice qui l’amène sur la piste d’un vaste com­plot inter­na­tion­al. Il faut pré­cis­er que ce bon père de famille sans his­toire et peu val­orisé au sein d’un monde asep­tisé – la ban­lieue améri­caine, les open spaces d’un pro­mo­teur immo­bili­er – n’aspire au fond (mais peut-être trop ardem­ment) qu’à obtenir l’estime de ses proches. Les auteurs s’amusent cette fois à tor­dre un trope désor­mais bien iden­ti­fi­able de la fic­tion améri­caine : la crise de la mas­culin­ité blanche, point de départ d’un thriller où l’homme ne résiste pas à l’appel du dan­ger et met en péril le foy­er dont il est soi-dis­ant le pro­tecteur (on pour­rait presque, en plis­sant les yeux, dis­cern­er dans The Chair Com­pa­ny un pas­tiche de Break­ing Bad). Mais qu’a donc à nous offrir cette struc­ture linéaire, cen­trée sur les déviances d’un seul per­son­nage, en com­para­i­son du foi­son­nement génial d’I Think You Should Leave ? Que tire la série du temps long du feuil­leton ?

Folie à deux

On pour­rait d’abord relever la ruse des deux auteurs, qui retombent sur leurs pattes, puisqu’ils échafau­dent ce réc­it à par­tir de nom­breuses ren­con­tres et autant d’échappées absur­des. L’armature de thriller psy­chologique, avec ses cliffhang­ers capil­lo­trac­tés, appa­raît un peu rigide. De fait, la série sem­ble tirail­lée entre son canevas resser­ré autour d’une fig­ure prin­ci­pale et la voca­tion plurielle de l’humour de Robin­son : une comédie née des inter­ac­tions sociales, qui jouit du malaise plus que du mal-être – même si la série feint aus­si de jouer la carte de l’introspection avec d’hilarants flash­backs sur le passé d’entrepreneur raté de Ron. La manière dont le per­son­nage fait piv­ot per­met toute­fois de mieux cir­con­scrire la mécanique de prop­a­ga­tion déli­rante au cœur de l’écriture de Kanin et Robin­son : c’est au con­tact des autres que l’esprit com­plo­tiste de Ron se nour­rit et révèle peu à peu le fond névro­tique du monde qui l’entoure. La ville qu’il habite se peu­ple alors de mon­stres, certes peu dan­gereux, mais dont les raison­nements et les réac­tions incon­grues ébrèchent le bon fonc­tion­nement de la petite société ici brossée. Ain­si de Mike (Joseph Tud­is­co), l’inénarrable com­père que Ron se dégotte, dou­ble malé­fique et pousse-au-crime atti­rant le héros vers l’extérieur à la pour­suite de nou­velles pistes, mais qui n’a de cesse de vouloir pénétr­er la chaleur du cocon famil­ial des Tro­s­per.

La struc­ture de The Chair Com­pa­ny impose surtout aux auteurs de pouss­er le geste au-delà de la queue de pois­son, ou du court-cir­cuit, qui ser­vait jusqu’alors de con­clu­sion à la plu­part de leurs gags. Les sketch­es sont ici enchâssés les uns dans les autres, de façon à repouss­er les lim­ites d’une mise en scène à l’esprit d’escalier : lorsque Ron sem­ble touch­er le fond de l’embarras, soit à peu près toutes les dix min­utes, il faut pour­tant creuser, encore et encore. L’épisode cinq (con­join­te­ment un som­met et une bas­cule) per­met de pren­dre la mesure de cette dynamique ver­tig­ineuse. Empêtré dans un entre­tien con­fus avec un comé­di­en raté (lequel aurait prêté son image à l’entreprise nébuleuse sup­posé­ment à la tête du com­plot de chais­es), Ron se trou­ve propul­sé dans un mou­ve­ment d’une den­sité folle qui l’amène d’épreuve en épreuve, d’un bar de cocaïno­manes jusqu’à une cave où deux vieux amants l’obligent à réalis­er une vidéo com­pro­met­tante. Les notes comiques les plus fortes sont induites par cet effet de trop-plein, lis­i­ble d’abord dans le regard sat­uré d’émotions de Ron, et une mise en scène qui dis­tille de nom­breux signes annon­ci­a­teurs de nou­velles cat­a­stro­phes bur­lesques. Celles-ci accouchent par­fois de visions d’inspiration tor­due (une grand-mère accro au pop-corn, le crâne d’un indi­vidu drôle­ment cabossé), révélant la dimen­sion noire et dégénérée du comique à l’œuvre.

Il faut à ce titre évo­quer l’affaire de l’insecte qui pénètre le télé­phone de Ron au début de l’épisode 3. L’action a échap­pé à ce dernier, dont l’état d’ultravigilance est pour­tant le prin­ci­pal moteur de ses aven­tures cauchemardesques, mais le client qui se tient dans son bureau, lui, n’a rien loupé du spec­ta­cle. Ce dernier mar­monne alors l’une de ces répliques saugrenues dont la série est cou­tu­mière : « A bug went in your phone… ». Il est étrange qu’à l’is­sue de la série cette intru­sion n’ait ouvert sur rien ; elle n’a débouché sur aucun gag, ni nou­velle piste à suiv­re. Au fond, l’image pour­rait bien se suf­fire à elle-même. Cette petite bête qui s’instille en nous à notre insu et puis nous ronge, cette petite bête qu’on ne peut s’empêcher de chercher et qui nous trou­ve tou­jours, a un nom : c’est le doute. Dévo­rant de l’intérieur (par le manque de con­fi­ance en soi, la crainte de l’humiliation) avant de se muer en une défi­ance du monde extérieur (le soupçon), elle con­stitue un sen­ti­ment dou­ble qui pour­rait bien être le point névral­gique du bur­lesque très vis­céral – mais néan­moins assez cérébral – tra­vail­lé par Kanin et Robin­son.

Monsieur Asticot

Est-ce à dire que la linéar­ité de The Chair Com­pa­ny per­me­t­trait de percer à jour ce qui se cache sous la car­casse désopi­lante de Tim Robin­son, de la même manière que The Rehearsal sondait l’autisme pré­sumé de son auteur Nathan Field­er ? Pas si vite. Encore une fois, la veine psy­chologique appa­raît comme un leurre, tant le com­porte­ment de Ron et de ses con­génères n’appelle à aucune com­préhen­sion ou rédemp­tion. L’empathie plaquée sur ce héros sert surtout à mieux don­ner à voir la palette de jeu de l’acteur (ses yeux écar­quil­lés, sa moue désolée, son air par­fois benêt, sans oubli­er ses bruyants éclats de voix) au sein d’une com­po­si­tion plus patiente dans l’utilisation de ses effets – mais qui débouche tout de même sur un incroy­able numéro de sourires for­cés pour con­clure l’épisode sept. Pour Robin­son, il s’agit de mieux dessin­er les con­tours nor­maux de son per­son­nage, pour mieux le voir souf­frir en ce bas monde ; fig­ure car­nava­lesque en bras de chemise, il est ici pour expurg­er les vices d’un mod­èle socié­tal alié­nant au pos­si­ble.

Devant ce sens du détail, des sit­u­a­tions anodines qui s’enlisent et de l’amour de la gri­mace, impos­si­ble de ne pas penser (ne serait-ce qu’un peu) à Mis­ter Bean. Mais là où le clown cam­pé par Rowan Atkin­son – tombé du ciel (cf. le générique de la série, qui racon­tait la nature alien du per­son­nage) – était un sociopathe qua­si-muet révélant par ses frasques la rigid­ité de la société anglaise, Ron Tro­s­per – tombé de sa chaise – est un homme vol­u­bile met­tant en exer­gue un monde numérisé fausse­ment sécurisé. Con­stam­ment men­acé, piraté, hameçon­né, par un entourage com­posé de trolls et de brou­teurs (un instant d’inattention et le voilà spam­mé très agres­sive­ment par un mag­a­sin de vête­ments ; un autre et c’est un vendeur de porno qui aspire l’intégralité des pho­tos de son télé­phone), Ron offre un vis­age clow­nesque à notre fébril­ité numérique. On en revient à la dou­ble facette du doute. La peur de l’humiliation se mue ici en crainte per­ma­nente d’être fishé, c’est-à-dire de se savoir ciblé dans sa vul­néra­bil­ité (cf. la séquence de Ron caché sous son bureau pour pleur­er). La ten­dance para­noïaque s’épanouit, elle, à tra­vers l’esprit dis­trait de Ron, per­tur­bé par le moin­dre signe qui se présente à lui – à com­mencer par ceux qui éma­nent des écrans, déploy­ant un véri­ta­ble comique du scroll. Il faut voir le per­son­nage, lors de l’un des décrochages les plus savoureux de la série, se per­dre dans la lec­ture d’un mes­sage aler­tant sur une arnaque à la chemise rafis­tolée, a pri­ori sans grand rap­port avec le com­plot qui l’occupe. À mesure que le réc­it extrême­ment détail­lé cap­tive Ron, l’indigné du Net prend vie (son his­toire béné­fi­cie d’une recon­sti­tu­tion) et sort de l’écran pour hurler sa rage. C’est à tra­vers ces aber­ra­tions que la série parvient à désign­er ce qui reste d’invariablement bur­lesque dans nos com­porte­ments numérisés : se vautr­er seul dans les méan­dres de la toile est aus­si drôle qu’une bonne chute en pub­lic.