Dum­bo est un ratage éton­nant dans la car­rière de Tim Bur­ton, cinéaste certes jamais à l’abri d’un faux-pas mais dont le dernier film, le beau Miss Pere­grine, et la per­spec­tive de retrou­ver l’inventivité d’Alice au Pays des mer­veilles, augu­raient le meilleur pour ce nou­veau pro­jet de réadap­ta­tion d’un clas­sique de Walt Dis­ney. Le film com­mence d’ailleurs plutôt bien, avec un générique bur­tonien en dia­ble où l’avancée d’un train annonce autant l’entrée dans un univers mir­i­fique qu’elle ne per­met le déploiement d’une écri­t­ure numérique fondée sur l’équivalence (l’intérieur d’un tun­nel qui se pare des couleurs d’un chapiteau de cirque) et l’autonomie de la matière (la fumée qui tapisse l’herbe lorsque la loco­mo­tive s’arrête). Reste qu’il est élo­quent que ce train, qui fait office d’élément déclencheur du réc­it, trans­porte non pas l’éléphanteau volant mais un forain revenu de la guerre avec un bras en moins (Col­in Far­rell) et qui aura bien du mal à s’occuper de ses enfants, tout juste orphe­lins d’une mère emportée par la mal­adie. Cet ajout nar­ratif, qui en annonce d’autres (le film n’a de fait pas grand-chose à voir avec le dessin ani­mé de Walt Dis­ney) fait de Dum­bo une fig­ure proche d’E.T. mais aus­si un per­son­nage curieuse­ment sec­ondaire, dont l’apparition vient comme palier le dou­ble manque de la famille dys­fonc­tion­nelle au cœur du film. La sépa­ra­tion et les retrou­vailles de l’éléphant avec sa mère per­me­t­tent ain­si pour les enfants qui s’occupent de lui de dépass­er le trau­ma de la perte de leur pro­pre maman, tan­dis que la trompe joue astu­cieuse­ment le sub­sti­tut du bras per­du du père (métaphore très nette de son impuis­sance, dans tous les sens du terme – il retrou­vera d’ailleurs un nou­veau pos­si­ble amoureux en la per­son­ne d’une acro­bate qui mon­tera l’éléphant)[1].

Ce car­can nar­ratif n’empêche pas de beaux moments artic­ulés autour de l’animal, à l’image de la très belle scène de son appari­tion sous une botte de foin ou de ce que le film organ­ise autour de son œil, sur­face où se reflè­tent et s’animent plusieurs formes numériques (feu, lumière, bulles de savon géantes ros­es, etc.), mais de manière sur­prenante le film ne fait pas de ce corps hors-norme son véri­ta­ble piv­ot. Le réc­it s’articule plutôt autour d’un triple deuil (celui des enfants et du père, auquel s’ajoute celui du Mon­sieur Loy­al du cirque où brille Dum­bo, qui lui doit faire le deuil sym­bol­ique d’un frère-parte­naire fan­tas­mé) et d’une galerie de per­son­nages car­i­cat­u­rale­ment bur­toniens (le trio Dan­ny DeVito/Michael Keaton/Eva Green, fidèles du réal­isa­teur). On ne s’étonnera donc pas – tout en s’en attris­tant un peu – de voir par exem­ple DeVi­to dans son éter­nel rôle de tyran-bougon-mais-au-bon-fond appa­rais­sant pour la pre­mière fois vêtu d’un mar­cel sale en train de vocif­ér­er con­tre un singe : mal­gré quelques beaux éclats, ce Dum­bo témoigne mal­heureuse­ment de l’imagerie figée dans laque­lle s’enferme sou­vent le cinéaste.

Notes

Notes
↑1 Si cette piste de l’impuissance est la seule qui per­ver­tit un peu l’univers-chromo que dépeint Bur­ton, il faut savoir gré au cinéaste de la pouss­er assez loin : non seule­ment Dum­bo ne cesse de se con­fron­ter à la per­spec­tive de ne pas arriv­er à vol­er, mais le dépasse­ment de ce blocage s’accompagne à plusieurs repris­es d’un jail­lisse­ment d’eau expul­sée par sa trompe.