Il est des cinéastes dont les films pour­raient être assim­ilés à des mains ten­dues, Nan­ni Moret­ti ou Abbas Kiarosta­mi sont de ceux-là. Michael Haneke est plutôt un adepte de la gifle admin­istrée au spec­ta­teur, quand ce n’est pas car­ré­ment la fes­sée. D’où la propen­sion de cer­tains à être plus qu’ir­rités par le cinéaste autrichien (sig­nalons que ceux-là sont nom­breux au sein de la rédac­tion de Critikat) qui sem­ble se don­ner beau­coup de mal pour se ren­dre désagréable. Un tel acharne­ment le rendrait presque sym­pa­thique. Quoi qu’il en soit, cette rétro­spec­tive à la ciné­math­èque française présente l’intérêt de met­tre en per­spec­tive une fil­mo­gra­phie qui se sig­nale par une indé­ni­able cohérence depuis Le Sep­tième Con­ti­nent (1988). Venu du théâtre et de la télévi­sion, l’Autrichien a le mérite de plac­er la notion de représen­ta­tion au cen­tre de son œuvre, ceci en fait un cinéaste par­ti­c­ulière­ment utile, notam­ment dans cette manière de ques­tion­ner le ciné­ma, et plus large­ment l’image, dans sa rela­tion avec le regard du spec­ta­teur. Pour ce dernier, la posi­tion, par­fois dans le rang des accusés, n’est pas des plus con­fort­a­bles.

En préambule

Il est assez sim­ple de nav­iguer dans la fil­mo­gra­phie du cinéaste autrichien. Fun­ny Games (1997) est la pierre angu­laire où le sys­tème Haneke tourne à plein régime, une forme d’auto-caricature, avant l’auto-remake de 2007 (Critikat s’est déjà ques­tion­né à pro­pos des pos­si­bles de l’émis­sion et de la récep­tion de ce film). Avant cela, il explore la « glacia­tion des sen­ti­ments » dans une trilo­gie par­ti­c­ulière­ment liée autant esthé­tique­ment que thé­ma­tique­ment : Le Sep­tième Con­ti­nent (1989), Benny’s Video (1992) et 71 frag­ments d’une chronolo­gie du hasard (1994). Sans renier ses principes formels, tout en les assou­plis­sant par­fois, et son obses­sion du Mal qui ronge les sociétés occi­den­tales, Haneke procède à un relatif redé­ploiement d’une fil­mo­gra­phie moins mono­lithique, et sans doute plus iné­gale. Après Code incon­nu (2000), il adapte le roman de sa com­pa­tri­ote Elfriede Jelinek, La Pianiste (2001). On passe ensuite par un film baig­nant dans un cli­mat apoc­a­lyp­tique avec Le Temps du loup (2003). Caché (2005) suit avant Fun­ny Games US (2007). Enfin, il rem­porte la palme d’or du dernier fes­ti­val de Cannes avec un film d’époque, Le Ruban blanc (2009), son pre­mier si l’on exclut l’adaptation de Franz Kaf­ka pour la télévi­sion (Le Château, 1997).

Dis­ons-le tout net, Haneke est un met­teur en scène de grand tal­ent, notam­ment lorsqu’il se rend libre de son pro­pre sys­tème formel. Pour qui voudrait s’en con­va­in­cre, il faut aller voir du côté de La Pianiste. Habité par la per­ver­sité, ce film ren­ferme une séquence d’une boulever­sante lim­pid­ité et d’une ren­ver­sante émo­tion. Wal­ter cherche à séduire Eric­ka. Il tente d’entrer dans son cours de piano et doit pour cela pass­er une audi­tion. Le sémil­lant jeune homme exé­cute magis­trale­ment une pièce de Schu­bert, le com­pos­i­teur de prédilec­tion de la pro­fesseur. La scène s’organise en trois longs plans. Le pre­mier est général, avec le piano et Wal­ter au pre­mier plan, le per­son­nage inter­prété par Isabelle Hup­pert est dis­posé au loin, à gauche.

La Pianiste

Le sec­ond est inter­mé­di­aire et indi­vid­u­alise le pro­fesseur Kohut. Enfin le troisième est rap­proché, sur le vis­age d’Ericka. Le bloc d’intériorité, de froideur est rav­agé par l’émotion, on assiste ici, par le biais de cette focal­i­sa­tion pro­gres­sive, à une péné­tra­tion, dans un sens sen­ti­men­tal mais aus­si physique et sex­uel, dans l’intimité de cet être qui se voudrait impéné­tra­ble. La messe est dite, avec une économie de moyen véri­ta­ble­ment admirable. Le cinéaste pour­rait se tenir là, dans l’émotivité, certes malaisée, d’Ericka. Mais le des­sein d’Haneke n’est pas de faire sur­gir l’émotion, il serait plutôt de trou­ver les moyens ciné­matographiques de la représen­ta­tion du malaise d’une civil­i­sa­tion occi­den­tale déshu­man­isante et pathogène. Au sein de laque­lle le cinéaste entend plac­er le spec­ta­teur dans une posi­tion d’inconfort à peu près total, en posant con­stam­ment la ques­tion de la respon­s­abil­ité morale de son regard.

Malaise dans la représentation

Dis­tan­ci­a­tion, image et images d’images

Après avoir été cri­tique de ciné­ma à la fin des années 1960, Michael Haneke est passé par la mise en scène théâ­trale en Autriche et en Alle­magne. On pour­rait retenir de cela qu’il est un bril­lant directeur de comé­di­ens par­fois issus des plateaux de théâtre. C’est notam­ment le cas des com­pagnons de route que sont Ulrich Mühe ou la for­mi­da­ble Susanne Lothar. Mais il est sans doute plus sig­ni­fi­catif de not­er que ces deux pays, par­mi d’autres, ont été large­ment et durable­ment mar­qués par l’héritage de Bertolt Brecht et de son principe de dis­tan­ci­a­tion. S’il récuse le dog­ma­tisme et le didac­tisme ‑ne l’est-il point lui-même?- des marx­istes brechtiens, s’il préfère se référ­er aux procédés bres­soniens de dédrama­ti­sa­tion ‑effec­tive­ment nota­bles dans la direc­tion « mécanique » des comé­di­ens et l’austérité de la réalisation‑, il est évi­dent que ces effets de la dis­tan­ci­a­tion brechti­enne entrent dans des pro­por­tions con­sid­érables dans le ciné­ma de Haneke. Comme Brecht, il vise à faire du spec­ta­teur pas­sif, n’ayant aucune­ment con­science de l’illusion du spec­ta­cle et du fait qu’il assiste à une représen­ta­tion, un spec­ta­teur act­if, posant un regard con­scient. Cela passe par la rup­ture du pacte fic­tion­nel, et les deux Fun­ny Games s’avèrent le som­met de cette ten­dance. Deux adress­es, avec clin d’œil appuyé, y sont faites au spec­ta­teur de la part du meneur par­mi les deux tor­tion­naires aux airs angéliques. « Vous en avez déjà assez ? », « Que feriez-vous à ma place ? » demande-t-il. Le spec­ta­teur n’est rien moins que dragué par des incar­na­tions, ici des arte­facts, du Mal.

Fun­ny Games US

Aus­si ces rup­tures du pacte nar­ratif tra­di­tion­nel intro­duisent-elles le doute et le trou­ble quant aux statuts des images, dont l’enchâssement com­plexe peut pren­dre des airs de ver­tige, comme un appel à la vig­i­lance envers elles. L’ouverture de Caché (pho­togramme ci-dessous) est tout à fait par­lante à ce sujet. Le long plan fixe inau­gur­al laisse enten­dre la présence d’une représen­ta­tion ciné­matographique tra­di­tion­nelle, nonob­stant sa longueur. Comme le notent Sophie Labeille et Philippe Rocher dans leur arti­cle con­sacré à ce film pour Critikat : « soudain s’ajoutent à cette image les voix-off de Georges et Anna (les deux per­son­nages prin­ci­paux) qui com­mentent la scène. Le doute s’installe alors quant à la représen­ta­tion ciné­matographique. Que voit-on en défini­tive ? Ce qui est en train de se pass­er ou ce qui s’est déjà passé ? La réal­ité ou l’enregistrement vidéo d’une réal­ité ? »

Caché

Cette approche de la dis­tan­ci­a­tion s’opère égale­ment avec l’omniprésence des images télévi­suelles dans l’ensemble de la fil­mo­gra­phie. Seuls L’Heure du loup et Le Ruban blanc n’en comptent pas. Si pour le sec­ond, cela s’explique par le fait que l’intrigue prend place en 1913, pour le sec­ond, il est finale­ment logique que cet emblème de la civil­i­sa­tion mod­erne soit absent puisqu’elle est en voie d’extinction. Le seul lien au glob­al se fait en l’occurrence par le biais d’un mod­este poste de radio. La télévi­sion n’est rien moins qu’une incar­na­tion de ce Mal qu’il pour­chas­se. Le réal­isa­teur, qui a longtemps tra­vail­lé pour elle, en fait un des maux les plus vifs du regard porté sur le monde : celui d’une banal­i­sa­tion de la vio­lence induite par un regard pas­sif. On pense notam­ment à la ter­ri­ble séquence de cette famille sui­cidaire face au con­cours de l’Eurovision dans Le Sep­tième Con­ti­nent, ou encore Benny’s Video, dans lequel le jeune ado­les­cent est lit­térale­ment coupé du réel, auquel il n’accède que par la médi­a­tion d’écrans mul­ti­ples dis­posés dans sa cham­bre, et ce jusqu’à la vue bouchée de la fenêtre retran­scrite par une caméra tour­nant en con­tinu : une exis­tence virtuelle, un accès au réel frus­tré par la médi­a­tion d’écrans et fil­tres mul­ti­ples, que l’on perçoit bien dans le pho­togramme qui suit.

Ben­ny’s Video

Par­mi les maux télévi­suels, Haneke insiste sur le fait que ce medi­um cul­tive une forme de pas­siv­ité et ne rend pas compte de la vio­lence qu’il pré­tend représen­ter. Et surtout la télévi­sion déhiérar­chise et n’atteint pas, idée qui est pointée de manière sys­té­ma­tique dans 71 frag­ments d’une chronolo­gie du hasard. Chaque jour qui passe nous rap­proche de la vio­lence finale de la fic­tion, annon­cée dans le générique d’ouverture, est intro­duit par des extraits, réels, de jour­naux télévisés. Ceux-ci étal­ent la vio­lence banale du monde et son cortège d’atrocités quo­ti­di­ennes : guerre en ex-Yougoslavie, Soma­lie, ter­ror­isme… L’image télévi­suelle passe par l’écran, à enten­dre aus­si dans le sens d’un objet-écran qui ferait obsta­cle à la trans­mis­sion d’une vio­lence se retrou­vant dématéri­al­isée (ci-dessous dans Caché).

Caché

Le chem­ine­ment allant de sa source (l’information) à son récep­teur (le téléspec­ta­teur) au regard morne et éteint ne se fait pas, ou avec une déperdi­tion max­i­male en matière d’impact, et surtout de sens. Dans Fun­ny Games, on note même l’in­ver­sion de cette tra­jec­toire émet­teur-récep­teur.

Fun­ny Games

C’est l’écran qui devient ici le récep­ta­cle et non l’émet­teur de la vio­lence du réel (l’as­sas­si­nat du jeune Georg, traité hors champ), une manière de sig­naler son apor­ie, son impos­si­bil­ité de ren­dre compte de celle-ci. Dans 71 frag­ments, les téléspec­ta­teurs devant leur poste ne sour­cil­lent pas lorsqu’on passe sans tran­si­tion de Sara­je­vo sous les bombes à Michael Jack­son se défen­dant d’avoir abusé de mineurs. C’est aus­si ce jour-là, un 23 décem­bre, que les pro­tag­o­nistes vont ren­con­tr­er une expéri­ence directe d’une vio­lence dont on a suivi le proces­sus glacial en amont, mais cette fois réelle­ment et sans la médi­a­tion d’un écran.

Lib­erté et con­trainte : l’œuf ou la poule ?

Sans que l’on puisse par­ler d’un com­plet change­ment d’approche, il se trou­ve que La Pianiste et surtout Le Ruban blanc sont mar­qués par un relatif assou­plisse­ment du dogme hanekien en terme d’écriture ciné­matographique. Dans son dernier film, on note la présence d’éléments de prise en charge assez inédits pour le spec­ta­teur ; même si le pub­lic est ensuite mis face à un réc­it choral dans lequel il lui importe de nav­iguer. Le film s’ouvre avec la voix-off ami­cale et bien­veil­lante d’un vieil­lard exposant avec clarté ‑tant et si bien que l’on n’ose vrai­ment y croire- la prob­lé­ma­tique du film. Tout aus­si claire­ment, le lien avec la présence à l’écran de ce nar­ra­teur est fait. Il s’agit de l’instituteur, alors jeune, de la petite local­ité qui est le cadre du film. Point de trou­ble et de brouil­lage dans la nar­ra­tion donc. Si l’on n’échappe pas aux coups de verges admin­istrés hors champ, à la fix­ité étirée, la caméra prend davan­tage en charge les déplace­ments des per­son­nages, ponc­tués de nom­breux trav­el­lings. Cette remar­que vaut aus­si pour la mise en rap­port des plans ; ceux-ci sont bien plus nom­breux et Le Ruban blanc est le film qui, avec La Pianiste, fait le plus appel au mon­tage. Ces deux films sont les plus éloignés de la repro­duc­tion d’un bloc scéno­graphique de type théâ­tral rigide et froid, omniprésent dans le reste de la fil­mo­gra­phie.

Mais Haneke aime sans doute se gliss­er dans les habits d’un père fou­et­tard et d’un cinéaste retors. Sa fil­mo­gra­phie est en fait tra­ver­sée par des dialec­tiques et dynamiques con­tra­dic­toires. Vis-à-vis de la vio­lence et de ses représen­ta­tions, en faire un inlass­able pour­fend­eur s’imposerait comme une évi­dence si le doute quant à sa pro­pre fas­ci­na­tion pour la vio­lence ne pointait pas sérieuse­ment. Ce qui le rend intéres­sant est sans doute dans le fait de se tenir là, dans cet inter­stice, nav­i­gant dans sa rela­tion au spec­ta­teur dans une eau trou­ble située entre l’octroi d’une appar­ente lib­erté et la pesan­teur de con­traintes. S’il laisse le spec­ta­teur déam­buler dans des réc­its par­ti­c­ulière­ment ouverts, il le rend aus­si cap­tif de dis­posi­tifs rigoureux et con­traig­nants.

Le sys­tème Haneke pour­rait se résumer en un principe plutôt flat­teur : s’éloigner des modes de représen­ta­tion dom­i­nants. Et bien évidem­ment de celui de la télévi­sion. Son des­sein passe notam­ment par le ralen­tisse­ment du flux des images, par­ti­c­ulière­ment celles de la vio­lence, et bien sou­vent du réc­it. Son pré­sup­posé est que la lenteur pro­duit davan­tage d’impact qu’une représen­ta­tion syn­copée ; au sein de cette dernière, l’affect, selon le phénomène de déperdi­tion énon­cé ci-dessus, s’imprime peu. Ou pas du tout. Cette mise en scène serait le lieu d’une démoc­ra­tie ciné­matographique, un espace de libre expres­sion et inter­pré­ta­tion. Alors qu’un flux rapi­de d’images serait un ciné­ma d’essence autori­taire. Cet étire­ment des durées jusqu’au malaise sert de révéla­teur pour mon­tr­er « la vio­lence telle qu’elle est vrai­ment : une chose dif­fi­cile à avaler », selon ces pro­pres mots à pro­pos des Fun­ny Games, deux films qui peu­vent être con­sid­érés comme des exer­ci­ces de style autour de cette ques­tion. On y décèle la volon­té farouche de retran­scrire la réal­ité de la vio­lence, de la douleur et des blessures, aus­si bien physiques que men­tales. Cet usage de la durée ne sert pas que dans le cadre d’une représen­ta­tion de la vio­lence, l’inscrire dans le néant du quo­ti­di­en fait émerg­er ce fameux sen­ti­ment de malaise, où celui de la représen­ta­tion rejoindrait celui de la civil­i­sa­tion. Et il appar­tient au spec­ta­teur d’y pro­jeter, ou pas, ses pro­pres malais­es civil­i­sa­tion­nels. Cette approche par l’anodin est par­ti­c­ulière­ment présente dans la « glacia­tion des sen­ti­ments » qui pré­side à la trilo­gie inau­gu­rale : Le Sep­tième Con­ti­nent, Benny’s Video et 71 frag­ments d’une chronolo­gie du hasard. On la retrou­ve ensuite, de manière un peu moins mar­quée, dans Code incon­nu ou encore Caché.

Le cinéaste s’éloigne égale­ment des canons esthé­tiques dom­i­nants par un recours au hors champ. Si l’on exclut l’élimination d’un tor­tion­naire dans Fun­ny Games, l’auto-égorgement de Caché et Eric­ka rouée de coups dans La Pianiste, on ne trou­vera pas de scènes de vio­lence physique explicites dans une fil­mo­gra­phie qui tourne pré­cisé­ment autour de cette ques­tion. Ce sont sys­té­ma­tique­ment les con­séquences et les effets a pos­te­ri­ori de la vio­lence subie qui s’inscrivent à l’écran. Des corps inertes baig­nant dans une flaque de sang (Fun­ny Games, 71 frag­ments) et/ou des indi­vidus cédant à l’abattement, au dés­espoir, à l’hébétude, à des com­porte­ments obses­sion­nels, par­fois à une froide indif­férence (le jeune ado­les­cent dans Benny’s Video). Durée et hors champ per­me­t­tent à Haneke de se ranger du côté d’une mise en scène de la sug­ges­tion faisant appel à l’imaginaire et à l’activité du spec­ta­teur face à la représen­ta­tion. Des procédés de mise à dis­tance qui témoignent « d’un respect du spec­ta­teur » explique-t-il dans le dernier numéro du mag­a­zine Transfuge. Il ajoute qu’on « lui laisse la lib­erté de recon­stru­ire son pro­pre réc­it sans le gaver par une ultime vérité ». Un ciné­ma où le regard jouirait d’une forme de libre-arbi­tre.

Mais le mot est lâché ci-dessus : procédé. Or, inscrire ces « armes » de mise en scène dans un qua­si-sys­té­ma­tisme, afin d’affecter la per­cep­tion du spec­ta­teur, peut tout aus­si bien être con­sid­éré comme un sys­tème dans lequel le regard est cap­tif et con­traint. Si bien qu’en dépit de ses mul­ti­ples effets de dis­tan­ci­a­tion et de ses fonde­ments a pri­ori démoc­ra­tiques, la mise en scène de Haneke repose sur un principe d’autorité du cinéaste sur le spec­ta­teur. Un élé­ment qu’il s’est amusé (tout le monde n’a pas goûté l’humour du plaisan­tin) à théoris­er dans les Fun­ny Games qui reposent sur le pou­voir du cinéaste, jusqu’à l’annulation totale­ment arbi­traire d’un hap­py-end tant désiré, au moins pour abréger, sinon celui de la famille, le mar­tyr du spec­ta­teur lui-même. Mais au-delà de ce dernier, est posée la ques­tion du dif­fi­cile exer­ci­ce de la lib­erté au ciné­ma et, par exten­sion, dans l’ensemble des champs d’une société. Il faut bien avouer qu’il est des ques­tions plus stu­pides et vaines.

Malaise dans la civilisation

La traque du Mal

Il était une fois un Autrichien né à Munich en 1942 et dont le ciné­ma est une quête du Mal… Impos­si­ble de résis­ter à la ten­ta­tion de trou­ver dans ces quelques élé­ments biographiques une expli­ca­tion des obses­sions du cinéaste. Ce Mal s’empare des êtres, il est dif­fus, invis­i­ble, inex­tri­ca­ble et mys­térieux. À ce titre, Le Ruban blanc, chronique d’une com­mu­nauté de l’Allemagne du nord protes­tante et roman de la ges­ta­tion du nazisme, est un aboutisse­ment logique dans la fil­mo­gra­phie de Haneke. Le choix de se porter dans cet envi­ron­nement cul­turel et géo­graphique de l’Allemagne est tout sauf neu­tre. L’historiographie a mis en valeur l’expérience de la Pre­mière Guerre mon­di­ale comme catal­y­seur des total­i­tarismes sous le terme d’une bru­tal­i­sa­tion des sociétés. Cette dernière prend la forme d’une forme d’accoutumance à la vio­lence de guerre qui finit par envahir l’ensemble des champs de la société civile de l’entre-deux-guerres. Or Haneke situe son film en amont du déclenche­ment du con­flit. Aus­si, le nation­al-social­isme est-il né dans la très catholique Bav­ière. En local­isant ain­si et ici Le Ruban blanc, dans un vil­lage et une com­mu­nauté dans lesquels règne un ordre figé, le cinéaste entend sig­ni­fi­er autre chose.

Weisse

Au moins deux élé­ments sont à retenir. Le pre­mier est d’ordre social et vise la cible préférée de Haneke ; le souci de la norme et de la respectabil­ité, qui fait que l’on ne s’oppose pas sans remet­tre en cause ces deux fonde­ments. L’obéissance n’est pas une sorte de com­posante géné­tique de l’âme ger­manique, mais trou­ve ses fonde­ments dans un ordre social en l’occurrence immuable et très ver­ti­cal, dans lequel les autorités poli­tiques, sociales et spir­ituelles – ici le baron et le pas­teur – dis­posent d’une com­mu­nauté d’intérêts et pactisent en son nom. Par instinct de con­ser­va­tion, les class­es sociales qui avaient beau­coup à per­dre ont ten­du la main à celui qui sem­blait le garant de l’ordre au sens large. Une don­née déjà large­ment mise en valeur en Alle­magne, notam­ment avec lim­pid­ité par l’écrivain Horst Krüger auteur d’Un bon Alle­mand (1976) : « Je suis un fils typ­ique de ces Alle­mands inof­fen­sifs qui n’ont jamais été nazis, mais sans qui les nazis ne seraient jamais par­venus à leurs fins. » Un thème représen­té bril­lam­ment au ciné­ma par Hel­ma Sanders-Brahms dans Alle­magne mère bla­farde, dans lequel un cou­ple d’allemands ordi­naires s’ac­com­mod­ent d’un nazisme qui ne remet pas en cause leurs aspi­ra­tions bour­geois­es. Le sec­ond est d’ordre spa­tial et s’avère par­ti­c­ulière­ment adap­té au ciné­ma, de Haneke en l’oc­cur­rence. Il réside dans l’immobilisme qui pré­vaut dans cette com­mu­nauté dont on ne s’extrait pas. Or le nazisme pro­posera le mou­ve­ment et l’aventure d’un Reich mil­lé­naire qui règn­era sur le monde : une accéléra­tion de l’Histoire et du temps con­tre l’écoulement d’une l’existence répéti­tive et morne. Le déchaîne­ment des corps, notam­ment l’exacerbation de la viril­ité, en lieu et place du très étroit corset puri­tain ; voilà à quelles sirènes les Alle­mands auraient répon­du favor­able­ment dans l’entre-deux-guerres.

La ques­tion d’un com­porte­ment pro­to-nazi est très présente en amont de la fil­mo­gra­phie du cinéaste autrichien. La rela­tion à la lit­téra­ture s’impose là encore, notam­ment con­cer­nant les deux pre­neurs d’otages des Fun­ny Games. À des romans autrichiens en l’occurrence, on pense à Robert Musil et Les Désar­rois de l’élève Tor­less (1906), plus encore Les Exclus d’Elfriede Jelinek, auteur de La Pianiste. Les ponts entre le cinéaste et la roman­cière sont d’ailleurs nom­breux, par­ti­c­ulière­ment dans cette manière de fouiller avec froideur et cru­auté dans les plaies du passé autrichien. Les Exclus, situé à la fin des années 1950, évoque la tra­jec­toire de qua­tre lycéens attirés par le crime, au nom de l’absurdité de l’existence et dans un geste proche du nihilisme. Dif­fi­cile de ne pas lier les qua­tre jeunes gens bien nés avec les deux blondinets «bien élevés» de Fun­ny Games ou avec l’adolescent de Benny’s Video. Comme le prix Nobel de lit­téra­ture 2004, comme Thomas Bern­hard avant elle, Haneke pour­fend les vel­léités d’oubli et rou­vre les plaies d’un passé trau­ma­tique. L’imaginaire du passé nazi tra­verse les films de Haneke, et lorsqu’il se délo­calise en France avec Caché, c’est pour ques­tion­ner la mémoire de la guerre d’Algérie et ses blessures mal refer­mées, en une sorte de mau­vaise con­science indi­vidu­elle qui s’avère le miroir d’une mémoire col­lec­tive défail­lante. Le racisme latent per­cep­ti­ble dans Code incon­nu par­ticipe égale­ment de cet état de fait, une sorte d’atavisme post-colo­nial per­sis­tant.

L’imaginaire con­cen­tra­tionnaire con­t­a­mine large­ment les films de Haneke. Il est rarement directe­ment explic­ité, sauf par le biais d’un reportage télévi­suel dans 71 frag­ments à l’occasion de la dif­fu­sion d’un sujet sur l’ex-Yougoslavie, dans lequel le com­men­taire fait référence aux camps du sec­ond con­flit mon­di­al. Mais cette présence est avant tout en creux. Dans Le Temps du loup, l’entassement d’êtres hébétés dans une gare, en attente d’un train de plus en plus hypothé­tique, alors des wag­ons à bes­ti­aux sta­tion­nent sur le quai attenant… Mais c’est sans doute dans la rela­tion aux corps vic­times de la vio­lence que cette dimen­sion est la plus sig­ni­fica­tive. Celle-ci est admin­istrée de manière presque dés­in­car­née. Benny’s Video s’ouvre sur des images filmées par Ben­ny, celles de l’abattage d’un porc à l’aide d’un pis­to­let à per­cus­sion, une manière de men­tion­ner une dimen­sion indus­trielle des tech­niques de mise à mort. C’est avec ce même instru­ment que l’adolescent va assas­sin­er froide­ment une jeune fille. Après quoi il ira tran­quille­ment boire un verre de lait.

Un corps humil­ié à la dis­po­si­tion de tor­tion­naires

Sou­vent, le corps est à dis­po­si­tion (ci-dessus dans Fun­ny Games), une enveloppe chosi­fiée dont on nie la dimen­sion humaine, de la même manière qu’il était inter­dit dans les camps nazis de désign­er les détenus juifs par un terme qui ren­ver­rait à son human­ité, “chif­fon” était alors par­ti­c­ulière­ment usité. Dans Ben­ny’s Video, alors que les par­ents mis au courant ten­tent de venir au sec­ours du fis­ton après sa « grosse bêtise », Ben­ny et sa mère par­tent en Égypte. Dans un hors-champ extrême­ment pesant, on sait que le père est occupé à faire dis­paraître le corps de la jeune ado­les­cente : efface­ment des traces de l’effacement d’un être. L’imag­i­naire de l’ex­ter­mi­na­tion est alors omniprésent.

Arte­facts aliénés

Plus qu’une remise en cause de la civil­i­sa­tion occi­den­tale, aucune alter­na­tive n’est pro­posée ni même sug­gérée, Haneke place des per­son­nages en perdi­tion en elle. Une manière de soulign­er à la fois l’inhumanité de cette société et l’inadaptation des indi­vidus pour faire face à sa vio­lence, implicite, le plus sou­vent, comme explicite. Cru et cru­el, totale­ment mor­tifère et par­fois plein d’acuité, le con­stat du cinéaste n’est guère assor­ti d’une pos­si­ble rédemp­tion indi­vidu­elle et col­lec­tive. Le ciné­ma de Haneke est le spec­ta­cle d’une human­ité déliques­cente, en prise avec une vio­lente dépres­sion, une dynamique névro­tique et sui­cidaire.

Le réal­isa­teur place les indi­vidus dans une sit­u­a­tion d’aliénation qui con­fine à l’aporie exis­ten­tielle, en pointant notam­ment l’écrasement des êtres par le matéri­al­isme. Ce con­stat cul­mine dès Le Sep­tième Con­ti­nent. Le film s’ouvre en dévoilant des objets du quo­ti­di­en (réveil, cafetière, chaus­sons, bross­es à dents…). Durant ces séquences, la per­cep­tion des corps est con­trar­iée, très par­cel­laire ; jambes, mains, mus­cles accom­plis­sent des gestes mécaniques. L’accès aux vis­ages n’est effec­tif qu’après une dizaine de min­utes ; avant cela, les êtres sont assu­jet­tis aux objets, une forme de préemp­tion s’opère à leur avan­tage. À la manière d’un pro­to­cole médi­cal méthodique et austère, ce film décrit en trois jours, étalés sur trois ans, le proces­sus qui va con­duire cette famille à se sup­primer ; un acte raison­né, longue­ment prémédité, con­stru­it avec patience. Et se sup­primer passe, au préal­able, par la sup­pres­sion des ori­peaux matériels ; c’est-à-dire l’accomplissement du mou­ve­ment inverse de ce que la société de con­som­ma­tion pro­pose, à savoir l’accumulation patiente, par l’achat et (ou) l’épargne, d’attributs du bien-être. La néga­tion de ce dernier, dont les caus­es ne sont pas motivées, passe par la destruc­tion, de l’aquar­i­um famil­ial dans le pho­togramme ci-dessous. La mort de pois­sons que l’on nour­ris­sait con­scien­cieuse­ment est cap­tée dans la durée, ce qui peut être vu comme une représen­ta­tion de la lente ago­nie que promet la civil­i­sa­tion matérielle.

Le Sep­tième Con­ti­nent

Les trois mem­bres de la famille lami­nent, découpent et débitent pho­tos, rideaux, meubles, canapé, tables. Tout doit dis­paraître, même si, au terme du pro­to­cole, une petite télévi­sion (tiens tiens…) à l’écran neigeux fera face aux trois corps inertes. Un geste et des séquences qui ne sont pas sans faire songer à la fin de Zabriskie Point (les objets soumis à des explo­sions) d’Antonioni ; ici sous une forme manuelle et, même si Haneke n’utilise pas le ralen­ti, dilatée.

Afin d’observer et de présen­ter ce malaise civil­i­sa­tion­nel, Haneke se poste donc au niveau de la famille. Cette cel­lule tra­verse en effet tous les films, un noy­au omniprésent, à la fois sol­idaire et en proie à la désagré­ga­tion. Cette entité est presque sérielle du pre­mier long métrage Le Sep­tième Con­ti­nent à Fun­ny Games : for­mée d’un cou­ple à l’aisance bour­geoise et d’une progéni­ture unique : une sorte de famil­ia occi­den­tal­is. On retrou­ve d’ailleurs cette dimen­sion sérielle dans les patronymes ; dans l’essentiel des films, Anna est la mère, Georg(es) est le père. Fun­ny Games intro­duit une forme de repro­ductibil­ité puisque le jeune garçon porte le même prénom que son père (Georg). Plus que des incar­na­tions, il s’agit de mod­èles, ce sont des arte­facts plus que des per­son­nages. Si l’on retrou­ve le trio père-fils-mère dans Caché, le sché­ma s’assouplit ensuite ; deux enfants et leur mère dans Le Temps du loup, une rela­tion mère-fille tout à fait mal­saine au cœur de La Pianiste. La famille, com­posée de nom­breux mem­bres, est traitée sous une forme chorale dans Le Ruban blanc. Ce qui est invari­able est la dimen­sion pathologique de cette struc­ture famil­iale, sorte d’ordre immuable dans lequel on cherche à être aimant, mais qui donne lieu à tous les désor­dres et frus­tra­tions.

Le cinéaste n’a de cesse de procéder à la remise en cause des notions d’ordre et d’autorité, par­ti­c­ulière­ment celle de la puis­sance pater­nelle forte­ment mise à mal. Et lorsqu’elle per­dure, c’est pour engen­dr­er le pire. C’est une ques­tion cen­trale dans Le Ruban blanc : l’abus d’autorité et les principes d’une édu­ca­tion puri­taine. En amont de ce dernier film, le père est con­stam­ment empêché d’évoluer dans le rôle tra­di­tion­nel qui lui est dévolu au sein de la famille.

Fun­ny Games US

Dans les Fun­ny Games, son rôle pro­tecteur est invalidé dès les prémices, la jambe frac­turée par un vio­lent coup de club de golf. Pleur­nichard et pesant, il est par excel­lence un corps non-agis­sant, au con­traire de son épouse et même de son fils. Certes pour un piètre résul­tat, ces deux derniers saisiront tout de même un fusil pour ten­ter de se libér­er de leurs agresseurs. Dans Caché, le per­son­nage inter­prété par Daniel Auteuil se débat face aux évène­ments dans un état de par­faite impuis­sance, d’une manière tout à fait pathé­tique, pen­dant que le fils s’enfonce dans un sourd mépris envers lui.

L’invalidation du père inter­vient par­fois très rapi­de­ment, comme dans Le Temps du loup où celui-ci est élim­iné manu mil­i­tari dès la scène d’ouverture. Ceci sem­ble ouvrir sur une voie mater­nelle, mais celle-ci s’efface aus­si pro­gres­sive­ment. Dans un mys­térieux con­texte apoc­a­lyp­tique, l’effondrement des valeurs est com­plet, celles de la famille ne pou­vaient qu’en faire par­tie. Et c’est la jeune Eva (on décou­vrait alors une for­mi­da­ble Anaïs Demousti­er), une douzaine d’années, qui s’avère la per­son­ni­fi­ca­tion d’une cer­taine forme de respon­s­abil­ité et de présence d’esprit : « avec maman, je dois peser chaque mot » écrit-elle à son père décédé, « afin qu’elle ne s’effondre pas ».