Amour de Michael Haneke a reçu un accueil cri­tique tri­om­phal, à l’ex­cep­tion de quelques arti­cles dis­cor­dants bien­venus pour le débat – Char­lotte Gar­son dans Études (http://www.revue-etudes.com/Cinema/Amour/7502/14972) et Jean-Philippe Tessé dans Les Cahiers du ciné­ma (« Mal mal mal », pp 6–8). Un autre film, qui, vraisem­blable­ment, n’aura pas le même écho, a reçu presque unanime­ment, à quelques nuances près, les louanges de la cri­tique : Into the Abyss de Wern­er Her­zog. Pour par­ler un peu de cui­sine interne, ces deux films ont été défendus dans nos colonnes, tout en occa­sion­nant quelques échanges et désac­cords vifs – la magie du virtuel empêchant heureuse­ment d’en venir aux mains. Une semaine plus tard, il me sem­ble intéres­sant de faire dia­loguer la récep­tion cri­tique de ces deux films.

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On a par­fois l’impression que, pour cer­tains, si Michael Haneke fil­mait une chou­croute gar­nie dans un long plan fixe, on l’accuserait de manip­uler les spec­ta­teurs entrés en salle avec la faim au ven­tre (la séance de 19h30 étant par­ti­c­ulière­ment traîtresse à cet égard). Pour décon­stru­ire le ciné­ma très rhé­torique de l’Autrichien, on est for­cé de l’être – rhé­torique, pas autrichien. Comme un prof con­scien­cieux, on sort son sty­lo rouge (de colère) afin de point­er toute la per­ver­sité de chaque plan du pas­teur puri­tain. Ce côté cor­rec­tion de copie ressort bien davan­tage dans l’article de Jean-Philippe Tessé que celui de Char­lotte Gar­son, le pre­mier avançant l’idée que l’on est même en présence d’un Fun­ny Games qui ne dit pas son nom. Mais ils parta­gent un con­stat ana­logue : le spec­ta­teur serait ain­si vic­time du grand ordon­na­teur de ses émo­tions, n’ayant d’autre choix que de manger dans la main de maître Haneke, l’au­teur tout-puis­sant, abu­sant de son autorité. Char­lotte Gar­son et Jean-Philippe Tessé démon­tent ain­si le «sys­tème Haneke» avec une argu­men­ta­tion fournie, qui, objec­tive­ment, ne manque pas de per­ti­nence. L’auteur de La Pianiste revendique en effet de façon van­i­teuse sa capac­ité à con­trôler les affects du pub­lic, mais on sem­ble ici décou­vrir que le ciné­ma et les cinéastes pren­nent en charge les émo­tions du spec­ta­teur. Reste la ques­tion de la fin et des moyens, haute­ment con­damnables quand il s’agit de Haneke, moins ou pas du tout pour d’autres. Sans aller jusqu’à traiter de cons[1] ceux qui ne pleur­eraient pas devant La guerre est déclarée, le même Jean-Philippe Tessé avait écrit un arti­cle assez lacry­mal à pro­pos du film de Valérie Donzel­li, pour lequel on peut raisonnable­ment pos­er la ques­tion d’une con­struc­tion dra­maturgique très effi­cace et prop­ice à humid­i­fi­er les yeux. Ce qui serait cal­cul dia­bolique chez l’un devient sincérité désar­mante chez d’autres. Lorsqu’on écrit « dig­nité », « sincérité » et « intégrité » à pro­pos d’Amour [2] – on m’a reproché de m’être ren­du coupable de l’utilisation de ces mots dans mon arti­cle –, c’est que l’on a répon­du sur com­mande, que l’on a bais­sé les armes puisqu’il s’agit de ce que Haneke impose en violant la con­science du cri­tique et du spec­ta­teur. Mais ne peut-on pas penser que c’est aus­si ce qu’il entend filmer ?

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Mais l’ob­jet n’est pas de con­tester ou réfuter ces arti­cles, Amour a été assez défendu par ailleurs ; ces con­tre­points sont, je le répète, bien­venus, et cer­tains se recon­nais­sent indu­bitable­ment dans ces voix dis­cor­dantes. J’éprou­ve surtout un grand éton­nement à l’é­gard de la récep­tion de Into the Abyss, sor­ti en salle le même jour. Et ce qui a été fait pour le film de Haneke ne l’a, à mon sens, pas été pour celui de Her­zog [3]. J’ai lu avant tout une célébra­tion de l’hu­man­isme de ce dernier, dou­blé de sa sou­veraineté de cinéaste. La chose est par­ti­c­ulière­ment notable dans l’opposition qui est établie par l’édito de Stéphane Delorme dans les Cahiers du ciné­ma du mois de novem­bre : le her­z­o­gisme devient une sorte de remède mir­a­cle qui per­met de guérir cet atroce péril pour la san­té mon­di­ale des spec­ta­teurs qu’est le hanek­isme. Ce choix édi­to­r­i­al est logique­ment pro­longé par l’ar­ti­cle élo­gieux de Jean-Sébastien Chau­vin sur Into the Abyss[4]. On peut se pos­er la ques­tion de savoir s’il n’y a pas dans ce cas une (autre) forme d’abus d’autorité d’un auteur pour lequel on for­mule, de façon assez pavlovi­enne à mon sens, les qual­i­fi­cat­ifs suiv­ants : « intel­li­gence péné­trante », « la pro­fondeur et la pré­ci­sion » ou encore « fris­son méta­physique ». Haneke et Her­zog représen­teraient ain­si deux ver­sants : la con­trainte et la lib­erté exer­cées sur le spec­ta­teur, c’est-à-dire le Mal et le Bien. Il se trou­ve que j’ai écrit par ailleurs[5] sur Into the Abyss, énonçant des réserves tout en soulig­nant une qual­ité d’énonciation et de con­struc­tion de la part de son auteur, sans doute en rai­son d’une forme de déférence vis-à-vis de Her­zog, cinéaste des plus respecta­bles. Mais ma per­cep­tion du film n’a depuis cessé de se dégrad­er, dans des pro­por­tions con­sid­érables. Autant dire que cet arti­cle gravé dans le mar­bre du papi­er, j’aimerais pou­voir y revenir. Mais pas­sons, ou plutôt, j’y reviens ici.

Dans nos colonnes, Olivia Coop­er Had­jian défend le film en par­tant de sa forme asep­tisée (celle du doc­u­men­tary anglo-sax­on : entre­tiens figés, inté­gra­tion d’archives, voix-off, musique insis­tante), et, dans une argu­men­ta­tion habile et pré­cise, prend le par­ti de con­sid­ér­er que le cinéaste la dépasse large­ment. Con­clu­ant ain­si : « L’étrange mécanique de Her­zog opère à la fois à un niveau plus prag­ma­tique – l’exécution est une pra­tique fon­cière­ment stérile – et à un niveau plus exis­ten­tiel, érigeant le meurtre éta­tique en sum­mum de l’absurde. » Ce n’est pas pour défendre la bou­tique Critikat, mais je suis extrême­ment éton­né que, par ailleurs, la forme sem­ble indis­cutable con­cer­nant le film de Her­zog. En fait, c’est très sim­ple, elle n’est même pas dis­cutée : on la tait. Thomas Sotinel dans Le Monde et Jean-Sébastien Chau­vin médi­tent avec le cinéaste sur la con­di­tion humaine, le por­trait de l’Amérique white trash et l’absurdité de la peine de mort, effec­tive­ment ridi­culisée. Mais ces arti­cles cachent sous le tapis ce qui est tout de même con­sti­tu­tif du ciné­ma, cette chose que l’on appelle image. C’est un tra­vers mal­heureuse­ment courant lorsque la cri­tique traite du doc­u­men­taire : le fond pré­vaut sur la forme car il s’agirait d’une sorte de ciné­ma dont on juge le «dis­cours» mais pas les moyens de sa représen­ta­tion. Et imag­i­nons ce que – par hasard – Haneke recueillerait comme noms d’oiseaux s’il repre­nait à son compte, comme Her­zog le fait, les vidéos des scènes des crimes. Il s’agirait d’images abjectes et pornographiques trahissant, bien enten­du, la per­ver­sité de son ciné­ma et la manip­u­la­tion des émo­tions du spec­ta­teur. Pour Her­zog, c’est le blanc-seing, on ne tique pas ; le sim­ple fait qu’il les énonce les lave de tout soupçon de sen­sa­tion­nal­isme : Amen !

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Autre séquence prob­lé­ma­tique : une caméra fure­tant dans le couloir de la mort, avec force détails et gros plans sur les instru­ments – la table où les injec­tions sont admin­istrées, les san­gles qui ser­vent à attach­er les détenus, etc. En posant au moins la ques­tion du sens de leur énon­ci­a­tion, ces régimes de représen­ta­tion méri­tent d’être dis­cutés, et même jus­ti­fiés tant ils ren­voient aux pires instincts voyeurs, se con­fon­dant avec la plus mépris­able télévi­sion trash. Mais pas un mot dans les deux arti­cles préc­ités… Par une sorte d’opération mag­ique, leur statut change par le sim­ple fait que Her­zog se les appro­prie. Or, on ne voit pas en quoi il procède ici à un retourne­ment de ces images ou en dévoile un sur­plus de sens – comme ont su le faire bril­lam­ment Andrei Ujică (L’Autobiographie de Nico­lae Ceauşes­cu) ou Sergei Loznit­sa (Revue) avec un autre matéri­au. Mais, on l’aura com­pris, elles sont ici énon­cées par un human­iste, ce qui les anoblit : Saint Wern­er, priez pour nous, pau­vres pécheurs… On peut toute­fois con­sid­ér­er qu’il s’agit là d’une con­fi­ance aveu­gle envers l’instance auteur, et une bien étrange façon de con­sid­ér­er l’imaginaire du spec­ta­teur. D’autres ont joué avec ces régimes d’images, on pense à La Terre de la folie où Luc Moul­let singe à plusieurs repris­es le sen­sa­tion­nal­isme de la recon­sti­tu­tion télévi­suelle. Mais Wern­er Her­zog ne joue pas avec, ne met pas en ques­tion ces images, ne les déplace pas de leur fonc­tion pre­mière – faire sen­sa­tion et «spec­ta­cle» –, n’en change pas le sens : il s’en sert. Point. C’est son droit, mais le devoir de la cri­tique est de les inter­roger et de révéler – si l’on souhaite défendre le film – qu’elles ne sont pas les images dégueu­lass­es aux­quelles elles ressem­blent con­sid­érable­ment.

Aus­si, à la pro­fondeur méta­physique que l’on prête à Her­zog, on peut oppos­er des sim­pli­fi­ca­tions faisant bien peu hon­neur à la com­plex­ité. Comme tou­jours dans ses doc­u­men­taires, Wern­er Her­zog est un excel­lent acteur-per­son­nage du hors-champ. Toute­fois, avec celle des images qu’il for­mule, il y a ici une com­plai­sance con­sis­tant à beau­coup (ab)user du principe d’énonciation par le biais des ques­tions et de la voix-off pour organ­is­er un tableau de la mau­dite con­di­tion humaine – à par­tir, rap­pelons-le, de des­tins trag­iques bien réels – et un petit manège pour le spec­ta­teur : une vis­ite guidée assez pit­toresque de la bor­der­line Amer­i­cana. Aus­si, d’une cer­taine façon, n’est-on pas for­cé d’être boulever­sé par cet exe­cu­tion­er trans­for­mé en héros parce qu’il a renon­cé à sa charge et à sa pen­sion de retraite ? Une autre ques­tion est ici glis­sée sous le tapis : com­ment cet homme a‑t-il pu admin­istr­er 145 fois la mort avant d’être gag­né par d’irrépressibles trem­ble­ments ? On touche ici à une dém­a­gogie flat­tant la bonne con­science human­iste, dont celle du cinéaste, tout en élu­dant soigneuse­ment la lanci­nante prob­lé­ma­tique du com­mon man devenu bour­reau. Il est reproché à bien des cinéastes de s’adonner aux joies de l’auteur démi­urge, mais Wern­er Her­zog ne fait-il pas de même en jouant au spé­cial­iste de l’extrême (en Antarc­tique, en Ama­zonie, dans des grottes, en Alas­ka, etc), avec cette volon­té affichée de plonger dans les tré­fonds de l’âme humaine ? En ce sens, Into the Abyss tient de la recette auteuriste : au bout de la gaule du cinéaste pend un hameçon franche­ment grossier et peu ragoû­tant. Il ne fait pas que frôler ici une sorte de car­i­ca­ture de lui-même, mais on lui accorde pour le coup un crédit qui me sem­ble injus­ti­fié du fait de la médi­ocrité d’ensemble de son film, régulière­ment rat­trapé par des aspects tout à fait dou­teux, pour ne pas dire davan­tage. Pour ma part, si Amour est le Mal et Into the Abyss le Bien, me voilà, spec­ta­teur masochiste et manip­ulé, à préfér­er la per­ver­sion haneki­enne. Tant pis. En fait, non, tant mieux.

Notes

Notes
↑1 Palme d’or du ridicule à Gérard Lefort : « Qui ne versera pas une larme à la vision d’Amour peut être raisonnable­ment traité de con. » (Libéra­tion, 20 mai 2012)
↑2 Pré­ci­sion utile : dans mon texte, ils ne s’ap­pliquent pas à Haneke, mais à l’at­ti­tude du per­son­nage de Georges.
↑3 Entretemps, Camille Brunel est venu douch­er ce presque una­n­imisme dans son arti­cle pour Inde­pen­dan­cia : http://independencia.fr/revue/spip.php?article675
↑4 « Texas Sto­ry », pp 14–16.
↑5 Études, novem­bre 2012, tome 417, n° 5 (4175), pp 543–544.