Palme d’or quelque peu con­testée au dernier Fes­ti­val de Cannes (copinage ou pas copinage ?), le nou­veau Haneke aban­donne les expéri­men­ta­tions anec­do­tiques (le remake améri­cain de Fun­ny Games) pour flirter avec un clas­si­cisme un brin trompeur : der­rière le noir et blanc superbe du Ruban blanc se cache, comme d’habi­tude, une nou­velle ten­ta­tive de réflex­ion sur les orig­ines de la vio­lence. Pour un résul­tat pas totale­ment abouti.

Michael Haneke com­mence le Ruban blanc par deux déc­la­ra­tions. Tout d’abord, le sous-titre « Une his­toire alle­mande d’enfants » [1] (par oppo­si­tion à « Une his­toire d’enfants alle­mands »), tend à con­fér­er une dimen­sion uni­verselle à l’histoire qui s’ouvre, avant que les pre­miers mots du nar­ra­teur ne sem­blent con­tredire immé­di­ate­ment le pro­pos inau­gur­al, en réduisant sa portée à une étude des caus­es du nazisme. Une fois ses inten­tions un peu floues annon­cées, Haneke entre­prend une descrip­tion dénon­ci­atrice de la société fer­mée et qua­si féo­dale d’un petit vil­lage du nord de l’Allemagne puri­taine. Les adultes y prodiguent une édu­ca­tion ultra-rigide et religieuse. Les nota­bles du vil­lage, sous la houlette du baron et du pas­teur, y pro­tè­gent farouche­ment leurs priv­ilèges en anni­hi­lant toute vel­léité de libéral­i­sa­tion. Mais, à la veille de la Pre­mière Guerre mon­di­ale, l’apparente tran­quil­lité de cette petite com­mu­nauté bien réglée com­mence à se fis­sur­er. Des épisodes vio­lents dont on ne parvient pas à iden­ti­fi­er les respon­s­ables vien­nent per­turber le labeur quo­ti­di­en et instau­r­er un cli­mat d’inquiétude. Vio­lence psy­chologique et vio­lence physique s’installent alors sur le ter­reau fer­tile de ce vil­lage en se nour­ris­sant mutuelle­ment. Haneke mon­tre ain­si com­ment le désir absolu de pureté et de droi­ture (représen­té dans le film par l’éducation puri­taine et sym­bol­isé par le ruban blanc du titre) ne peut engen­dr­er que le noir le plus som­bre de la vio­lence.

Le Ruban blanc est une vraie réus­site au niveau du cast­ing, les acteurs étant pour la plu­part bluffants de présence physique, y com­pris les enfants. Cette présence est inten­si­fiée par une grande maîtrise des cadres et par un noir et blanc somptueux (que dire de ces mag­nifiques paysages de cam­pagne dans lesquels les épis de blés se dis­sol­vent dans une lumi­nosité sat­urée, et qui englobent en une seule image les notions d’ordre, de pureté, de tra­vail et de rigueur qui définis­sent si par­faite­ment les valeurs de la société décrite par Haneke ?). Mais si les per­son­nages sont pour la plu­part indi­vidu­elle­ment très réus­sis, c’est le tableau col­lec­tif qui soulève quelques ques­tions. On a affaire dans Le Ruban blanc à des tor­tion­naires (le baron, le pas­teur, le doc­teur), à des vic­times (qui sont soit con­sen­tantes et résignées comme le père de famille paysan ou bien déjà trans­for­mées en mon­stres vio­lents et incon­trôlables comme la bande d’enfants), à des fuyards (la baronne) et à quelques paumés (la secré­taire du médecin, l’instituteur et sa fiancée qui, broyés eux aus­si par la lourde chape du puri­tanisme et des con­ven­tions sociales, s’inscrivent par réflexe et par faib­lesse dans le seul sys­tème qu’ils con­nais­sent). Mais aucun per­son­nage adulte n’est doué d’humanité, de com­pas­sion ou de bons sen­ti­ments. Dans ce con­texte, le film a mal­heureuse­ment ten­dance à emprunter des chemins à sens unique et la démon­stra­tion s’en trou­ve un peu biaisée. Haneke parvient néan­moins à rec­ti­fi­er un peu le tir en choi­sis­sant de traiter l’histoire sur le mode du sou­venir, ce qui per­met de jus­ti­fi­er – en par­tie – le point de vue sys­té­ma­tique­ment négatif sur ses per­son­nages.

La fameuse stratégie de dis­tan­ci­a­tion du cinéaste autrichien – qui est sou­vent décrite comme étant des­tinée à détach­er le spec­ta­teur de l’histoire afin de provo­quer sa réflex­ion – est encore à l’œuvre dans Le Ruban blanc : Haneke y choisit de ne pas iden­ti­fi­er formelle­ment les crim­inels et de con­serv­er la vio­lence physique hors champ. Mais ce procédé a pour effet col­latéral de nous tenir à dis­tance du cœur du prob­lème : la genèse de la vio­lence. On aimerait pour­tant l’ausculter, s’approcher de ce moment où tout bas­cule, appréhen­der les âmes au plus près. Mais, bien plus que les indi­vidus, ce sont les sys­tèmes, les con­cepts, les mes­sages qui sem­blent intéress­er Haneke. On souhait­erait égale­ment que le film puisse exis­ter par lui-même, qu’il puisse naître de son pro­pre intérieur, que s’y pro­duise une alchimie naturelle entre dia­logues, per­son­nages et mise en scène. Mais ce petit mir­a­cle, qui tient prob­a­ble­ment à si peu de choses intan­gi­bles, ne parvient pas à se pro­duire. On est plutôt face à une illus­tra­tion – par­fois vir­tu­ose mais tou­jours très cal­i­brée et un peu pro­gram­ma­tique – d’un pro­pos human­iste que l’on ne peut cepen­dant que cau­tion­ner. On pour­rait presque qual­i­fi­er ce film noir et blanc de film arc-en-ciel, où l’évidente pureté des couleurs ne parvient qu’à génér­er une har­monie qui manque quelque peu de raf­fine­ment.

Notes

Notes
↑1 le sous-titre n’est pas traduit dans la ver­sion sous-titrée, con­for­mé­ment au souhait du réal­isa­teur (source : Posi­tif d’octobre 2009).