Avec 25 longs métrages de ciné­ma sur 30 ans de car­rière, Jacques Doil­lon s’est imposé comme un cinéaste français incon­tourn­able, héri­ti­er indi­rect de la Nou­velle Vague à l’in­star de Benoît Jacquot et d’An­dré Téch­iné. La Ciné­math­èque Française lui con­sacre une rétro­spec­tive à par­tir du 4 octo­bre 2006.

Les films de la rétro­spec­tive :
— Amoureuse
— L’Amoureuse
— L’An 01
— L’Ar­bre / Man­gui, 11 ans peut-être…
— Car­ré­ment à l’ouest
— Comédie!
— Les Doigts dans la tête
— La Drô­lesse
— Du fond du cœur
— La Femme qui pleure
— La Fille de 15 ans
— La Fille prodigue
— Ger­maine et Ben­jamin
— Un homme à la mer
— Le Jeune Werther
— Mon­sieur Abel
— Le Petit Crim­inel
— Petits frères
— La Pirate
— Ponette
— La Puri­taine
— Raja
— Un sac de billes
— La Ten­ta­tion d’Is­abelle
— Trop (peu) d’amour
— La Vengeance d’une femme
— La Vie de famille

L’Enfant et le monde (par Florian Guignandon)

Être comme tout le monde

Les enfants et les ado­les­cents dans les films de Doil­lon ne deman­dent pas la lune. Leurs attentes sont les plus sim­ples du monde et même, dirons-nous, les plus tra­di­tion­nelles. Ils ne vont pas con­tre la société, con­tre ses valeurs et ses dik­tats, mais cherchent tout sim­ple­ment à creuser leur trou et à s’in­sér­er. L’en­fant et l’ado­les­cent ne cherchent pas à cham­bouler le monde, à met­tre à mal les habi­tudes de pen­sée au nom d’un désir supérieur issu des rêves de cerveaux purs et non encore défor­més par les codes et les lois qu’im­pose la société à l’in­di­vidu. L’en­fant ne demande qu’une chose : l’amour, la sécu­rité, le gîte et le cou­vert.

Mais si cette idée de la famille, au sens le plus tra­di­tion­nel qui soit, est présent chez Doil­lon, c’est que la plu­part de ces jeunes gran­dis­sent dans des milieux en ruines, en lam­beaux. Le foy­er et l’amour de «papa-maman» ne leur sont pas don­nés. Ils ne peu­vent s’y rac­crocher et se pro­jeter dans le monde en prenant appui sur cette base solide. Ces jeunes, avant de faire ce que la société attend d’eux, c’est-à-dire tra­vailler et être des citoyens respecta­bles et sans his­toire, veu­lent pou­voir être soutenus par quelque chose ou par quelqu’un. Mais cette base faisant sou­vent défaut, ils n’ont alors d’autre choix que de se créer une famille de sub­sti­tu­tion. Créer du lien parce que le lien qui était cen­sé être le lien orig­inel n’a jamais été ce qu’il devait être et don­né ce qu’il était cen­sé don­ner. Ain­si, Le Petit Crim­inel, vivant dans un cli­mat famil­ial cat­a­strophique, fait de non-dits et de désen­gage­ments, ayant quit­té l’é­cole après une alter­ca­tion avec un pro­fesseur, ne sem­ble aspir­er qu’à retrou­ver les siens, à vivre avec eux et pour eux. Son but est d’être comme tout le monde, de la façon la plus sim­ple qui soit. Et ce qu’il promet, une fois ses exi­gences sat­is­faites, c’est de dis­paraître dans l’anony­mat.

Dans La Drô­lesse, la façon dont le jeune homme clame haut et fort qu’il n’est ni paresseux, ni voleur, mon­tre qu’il ne cherche pas à aller con­tre ses valeurs et le sens qu’on leur donne dans la société. Il com­prend que la «valeur tra­vail» est au cen­tre des rap­ports entre les hommes. Dans cette cam­pagne, dans ce monde rur­al, le tra­vail est ce qui définit l’in­di­vidu : il est ce qui occupe toute son exis­tence. Celui qui tra­vaille peut espér­er vivre en paix, c’est à dire en bonne entente avec ces conci­toyens. Mais celui qui ne tra­vaille pas ou peu sera non seule­ment rejeté, mais aus­si per­sé­cuté. La crainte d’être dif­férent est donc un des fac­teurs qui poussent ces jeunes à vouloir être comme les autres. Être dif­férent, c’est être mon­tré du doigt et faire l’ob­jet de men­aces pou­vant être ver­bales et physiques.

Parce qu’ils désirent être comme tout le monde et for­mer des familles lamb­das, cer­tains de ces enfants «jouent à l’é­cole». Dans La Drô­lesse ou dans La Vie de famille, les per­son­nages, vivant une péri­ode étrange et en marge du temps de la société, essayent mal­gré tout de faire comme si ils étaient iden­tiques aux autres. La façon dont ils voient l’é­cole et dont ils la repro­duisent à leur échelle est assez symp­to­ma­tique de la vision qu’ils en ont car, dans les deux cas, les jeunes filles font des dic­tées, c’est-à-dire l’ex­er­ci­ce le plus con­traig­nant qui soit, un exer­ci­ce rigide dans lequel il n’y a qu’à se pli­er aux règles de l’orthographe, de la gram­maire et de la con­ju­gai­son. Ain­si, être à l’é­cole, c’est respecter des règles et se pli­er aux formes et aux codes. Mais, ici, les deux jeunes filles sem­blent l’ac­cepter puisqu’elles ont enfin un cadre famil­ial qui leur con­vient. L’é­cole n’est pas con­sid­érée comme étant un lieu d’é­panouisse­ment visant à ce que les élèves, par l’in­tel­lect, sor­tent d’eux mêmes. Il s’a­gi­rait plutôt ici de quelque chose de pure­ment formel auquel on se plie avant de retourn­er dans sa bulle, dans sa famille. Rien de ce qui vient du dehors ne serait donc sus­cep­ti­ble d’ap­porter un quel­conque con­tente­ment. La famille seule est garante d’un équili­bre.

Ces enfants ne se définis­sent donc que par rap­port aux autres, de façon mimé­tique. La norme, c’est-à-dire ce à quoi ils aspirent, est définie par rap­port aux valeurs du corps social. L’en­fant ne sup­porte pas d’être en marge et n’ac­cepte pas sa dif­férence. Il veut ce qu’il n’a pas et ce que les autres ont, sans se souci­er de la véri­ta­ble valeur de ce à quoi il aspire.

Le cocon

Doil­lon sem­ble penser la famille comme un cocon. L’en­fance et la jeunesse, mal­gré la spon­tanéité et la fraîcheur, mal­gré ce bal­let de corps en mou­ve­ment qui par­court toute l’œu­vre du cinéaste, ne sont jamais syn­onymes d’é­clate­ment et d’im­per­ti­nence. Ces jeunes ne s’ou­vrent pas au monde, ne se pro­jet­tent pas tels des aven­turi­ers, le cœur rem­pli de rêves d’ailleurs. Ici, il s’ag­it plutôt de se retir­er du monde, de faire ce que la société attend afin qu’elle vous laisse tran­quille­ment vivre une vie faite de choses sim­ples, de repères et d’habi­tudes ras­sur­antes. Ces per­son­nages ne s’oc­cu­pent de per­son­ne sinon d’eux-mêmes, et se soumet­tent aux lois tout sim­ple­ment afin qu’on leur fiche la paix. Ils rem­plis­sent leur part du con­trat social et se retirent du monde. Il n’y a donc chez eux aucun désir poli­tique, c’est à dire un désir d’a­gir sur le monde extérieur et de le chang­er.

La jeunesse ici ne recherche donc pas l’é­clate­ment et les paysages à perte de vue, mais bien un genre de ven­tre mater­nel, un lieu clos, refer­mé sur lui-même. Cette idée d’un cocon prend par­fois une forme con­crète : dans Les Doigts dans la tête, ce sera la cham­bre dont dis­pose tem­po­raire­ment le jeune boulanger qui vient d’être mis à la porte. Notre jeune chômeur vit durant le film dans ce périmètre restreint qui n’a vrai­ment rien d’ex­tra­or­di­naire avec son meilleur pote, sa plus ou moins copine et une jeune et char­mante sué­doise qui squat­te sans gêne. Dans La Drô­lesse, ce sera le hangar dans lequel vivent le jeune homme et la jeune fille qu’il a enlevée. Enfin, dans La Vie de famille, bien qu’é­tant un genre de road movie, la voiture con­stitue un espace cen­tral autour duquel gravi­tent le père et la fille, espace dans lequel ils se retrou­vent et recréent des liens.

Un film comme Les Doigts dans la tête rap­pelle en de nom­breux points ce qui est con­sid­éré comme un des clichés de la Nou­velle Vague, à savoir filmer la jeunesse dans des cham­bres et des apparte­ments. Mais cette façon de faire fait pressen­tir que ce qui est hors champ, c’est à dire le dehors, le monde, est une men­ace con­stante. Dans À bout de souf­fle, la longue scène dans la cham­bre d’hô­tel per­met un tant soit peu à Michel d’ou­bli­er les ennuis dans lesquels il est empêtré plus ou moins mal­gré lui. Si Michel insiste autant pour couch­er avec Patri­cia, c’est qu’il souhaite se retrou­ver seul avec celle qu’il aime, loin du chahut du monde. Pris dans une som­bre his­toire de meurtre, il ne peut trou­ver repos et récon­fort que dans cette bulle qu’est la cham­bre d’hô­tel, bulle qu’il sait tem­po­raire, pressen­tant que la police lui met­tra bel et bien les mains dessus.

Il y a ici, pour ces jeunes, une dif­fi­culté à se représen­ter le monde, à pren­dre con­science d’eux-mêmes comme par­tie d’un tout qui serait le tout de l’u­nivers. Dans Les Doigts dans la tête, seule la jeune Sué­doise parvient à faire bouger un peu les autres. Mais c’est avec dif­fi­culté qu’elle motive ses cama­rades et les incite à sor­tir de cette cham­bre où ils passent le plus clair de leur temps. Ce petit groupe d’amis, unis autour du sort du jeune boulanger ren­voyé de son tra­vail, ne sem­blent aspir­er à rien. Ils souhait­ent seule­ment ne pas être seuls et vivre ensem­ble dans cette petite bulle qui répond à leurs besoins les plus essen­tiels. Ce qui arrive à ce jeune homme, cette injus­tice, sem­ble soud­er la petite troupe et, en même temps, la con­forter dans l’idée qu’elle se fait d’un dehors qui ne serait qu’un espace hos­tile. Parce qu’ils ont peur et qu’ils n’aspirent à rien de con­cret, cette cham­bre devient leur cocon, une forter­esse qui, tant bien que mal, met l’ex­térieur à dis­tance. Le monde qui les entoure, parce qu’il est menaçant et obscur, est perçu comme étant une masse uni­forme dont on peine à dis­tinguer les par­tic­u­lar­ités.

Cette tribu ne se mélange pas facile­ment avec les autres. Au début du film, en ramenant la jeune sué­doise dans la demeure où elle squat­te, nos deux jeunes hommes sont invités à manger. En quelques plans, Doil­lon nous fait com­pren­dre que, mal­gré l’in­vi­ta­tion, les deux garçons restent dans leur coin et obser­vent ces jeunes gens qui ne sont pour­tant pas énor­mé­ment plus âgés qu’eux. Ils ont claire­ment l’im­pres­sion d’être sur une autre planète, dans un autre cocon. Le réc­it qu’ils font de cette soirée une fois ren­trés chez eux donne l’im­pres­sion qu’ils revi­en­nent d’un voy­age dans un pays loin­tain, aux mœurs et aux cou­tumes dif­férentes. Le monde alors ne sem­ble pas être uni, mais se con­stituerait de petites poches éparpil­lées ça et là. L’im­pres­sion qu’a l’in­di­vidu des bulles d’autrui le fascine, l’in­quiète et le pousse à se recro­queviller sur lui-même. C’est tout sim­ple­ment la peur de l’ex­térieur et l’ab­sence totale de con­fi­ance en l’autre qui ren­dent ces jeunes si méfi­ants.

Le ciné­ma de Doil­lon est un ciné­ma de la fragilité, de la crainte et de la peur du monde. Si les enfants et les ado­les­cents l’in­téressent, c’est parce qu’il sait par­faite­ment qu’à cet âge là le futur adulte est déjà en par­tie présent. À ce titre, le fait que Doil­lon inter­prète lui-même le rôle du père imma­ture dans La Fille de 15 ans est révéla­teur. Nous voyons dans ce per­son­nage que quelque chose est resté blo­qué à l’en­fance et à l’ado­les­cence, que les peurs anci­ennes du monde extérieur l’ont paralysé et que cette paralysie est bel et bien à l’œu­vre sous nos yeux. L’am­biguïté de ses rela­tions avec l’amie de son fils qui, mal­gré son car­ac­tère et sa per­son­nal­ité, reste ce que l’on appelle une ado­les­cente, une jeune fille, appa­raît comme un symp­tôme de cette inca­pac­ité à avancer, à grandir, à accepter les expéri­ences passées afin de se pro­jeter dans le futur. Cette fille, c’est la petite copine que l’on rêve d’avoir ado­les­cent : une jeune fille fraîche, gen­tille, sauvage et désir­able. Parce qu’il est replié sur lui-même, le per­son­nage inter­prété par Doil­lon est inca­pable d’a­vancer dans sa vie et d’avoir une rela­tion adulte avec une femme. Quelque chose à l’in­térieur de lui est défini­tive­ment au point mort. S’il ne vit pas à pro­pre­ment par­ler dans un cocon, il est cer­tain qu’une bulle invis­i­ble à l’œil nu le sépare de la société, de la marche du monde.

Le cer­cle famil­ial pour Ponette n’est plus. Sa mère est morte. La bulle a éclaté. Mais Ponette ne peut accepter et même com­pren­dre que sa mère soit morte. Elle sait que la sit­u­a­tion a changé, que rien ne sera totale­ment comme avant, mais elle ne peut croire que le cocon dans lequel elle vivait ne soit plus. Tout son délire vise à recréer un lien, à envis­ager de vivre dif­férem­ment, selon d’autres moyens, cette chose invis­i­ble qui unit une enfant à sa mère. Com­ment par­ler à ma mère ? Com­ment pren­dre con­tact avec elle ? Com­ment con­tin­uer, mal­gré tout, à men­er cette vie famil­iale ? Ponette est con­crète­ment à la recherche d’un moyen qui per­me­t­trait de com­mu­ni­quer avec sa mère. Une jeune fille lui con­seille alors de s’en remet­tre à Dieu : lui seul est capa­ble de com­mu­ni­quer avec les morts. Pour Ponette, cette jeune fille a la clé qui per­met d’ac­céder au roy­aume des morts. Mais, selon elle, on ne peut attein­dre ce roy­aume qu’en ayant préal­able­ment effec­tué un cer­tain nom­bre d’épreuves, de rites, sorte de brevet d’ad­mis­sion per­me­t­tant de com­mu­ni­quer avec l’au-delà. Ponette, afin de recréer ce cocon dans lequel elle vivait avec sa mère, accepte de suiv­re les direc­tives déli­rantes que lui impose la jeune fille. Sa dévo­tion est totale.

Mais le monde des morts et le monde des vivants sont bel et bien éloignés l’un de l’autre. Jouant avec des cama­rades à se cacher dans une grande poubelle, Ponette se révèle être inca­pable de rester enfer­mée plus de quelques sec­on­des. Cette expéri­ence de l’en­fer­me­ment est une expéri­ence du tombeau. Elle prend con­science qu’elle est inca­pable de vivre dans le même espace que sa mère, que la rup­ture est con­som­mée, que le lien est défini­tive­ment brisé.

En s’in­téres­sant à une jeune enfant, Doil­lon s’at­tache aux réac­tions et à la façon dont une enfant ayant l’âge de Ponette sur­monte une épreuve telle que la mort de sa mère. Si le film est si boulever­sant et si dur, c’est que l’âge de l’en­fant per­met à la douleur et au délire qu’elle engen­dre de se dévers­er sans nuance. Si, à un autre âge, cette douleur peut s’ex­primer de manière ambiguë, détourné et détaché, Doil­lon, avec Ponette, touche au nerf même de la souf­france causée par l’a­ban­don. Ponette peut à ce titre être con­sid­éré comme le chef d’œu­vre de Doil­lon : il va à l’essen­tiel, à la racine, au nerf orig­inel de la douleur.

La mère de Ponette étant par­tie acci­den­telle­ment, la rup­ture a donc été bru­tale, imprévue. Mal­gré son jeune âge, Ponette a l’im­pres­sion que quelque chose n’a pas été dit. Elle a besoin de faire son deuil, de dire un cer­tain nom­bre de choses avant d’en­vis­ager la sépa­ra­tion ultime. En cher­chant à déter­rer sa mère, Ponette souhaite lui par­ler afin que rien ne reste en sus­pend. De même, dans un film comme Le Petit Crim­inel, le jeune héros est à la recherche d’une vraie famille, mais aus­si de la vérité. Il y a un non-dit, un mys­tère, quelque-chose de caché, et ce volon­taire­ment ou pas. Quelque chose qu’il croit être en droit de savoir et qui con­cerne directe­ment ce qu’il est. Une mise en lumière de son passé afin d’en­vis­ager l’avenir : par­tir sur de nou­velles bases de façon à ce que les ques­tions du passé ne soient pas dans le présent un poids empêchant toute envolée. On ne peut donc pass­er d’un cocon à un autre. Si le deuil n’est pas fait, l’in­di­vidu risque de rester blo­qué sur ce trau­ma orig­inel qui l’emprisonne et le tient en retrait du monde. Car les per­son­nages de Doil­lon n’é­tant pas des révoltés, ils ont donc plus ten­dance à se recro­queviller sur eux-mêmes qu’à éclater à la face du monde en deman­dant des comptes.

La famille et la loi

Les familles de sub­sti­tu­tion sont éphémères. Elles sont vic­times d’une autorité supérieure, que cela soit les par­ents (Les Doigts dans la tête) ou tout sim­ple­ment la loi (La Drô­lesse, Le Petit Crim­inel). Il est cer­tain que le besoin qu’a l’in­di­vidu de se sen­tir dans une famille, dans un groupe, doit par tous les moyens pos­si­bles, légaux ou non, être sat­is­fait. La loi est obsolète à par­tir du moment où l’in­di­vidu ressent qu’un manque, qu’un besoin ou qu’un désir vital se font sen­tir. La loi est froide, gravée dans le mar­bre, là où l’in­di­vidu est en fusion, dépassé, sub­mergé par des affects et des besoins aux­quels il est obligé de se sous­traire.

Cette ambiguïté, présente dans La Drô­lesse, atteint un point cul­mi­nant avec Le Petit Crim­inel, puisque Ancon­i­na, qui inter­prète le rôle d’un flic, est partagé entre la com­préhen­sion et l’af­fec­tion qu’il a pour ce petit crim­inel, et le devoir qui devrait le pouss­er à met­tre un terme à cette escapade. Cette con­tra­dic­tion des affects qui tra­versent cet homme est presque comique, tant le frère et la sœur n’ont pas l’air de se ren­dre compte qu’il y a des lois, et que l’on ne peut pas faire ce que l’on veut. Ancon­i­na, parce qu’il con­naît ce petit crim­inel, sait qu’il a bon fond, que ce à quoi il aspire est juste, mais que les moyens qu’il compte met­tre en œuvre pour y par­venir sont tout sim­ple­ment illé­gaux. Car il est cer­tain que piquer cinq cents francs dans une par­fumerie en menaçant la vendeuse avec une arme, même si cet argent per­met de par­tir à la recherche d’une grande sœur que l’on n’a jamais vue, fait par­tie des choses qui ne se font pas.

Le désir de créer une famille dans laque­lle il soit pos­si­ble de vivre est au cen­tre des préoc­cu­pa­tions des per­son­nages de La Drô­lesse. Dans ce film, un jeune homme rejeté enlève une jeune fille et l’emmène dans la grange où il vit. Cette grange est en fait située dans la pro­priété de sa mère qui s’est remar­iée. Ce jeune homme n’ar­rive à vivre ni avec elle, ni avec son beau père et, pour sup­port­er cette prox­im­ité, décide donc de demeur­er à l’é­cart. Mais ne sup­por­t­ant pas la soli­tude qui est la sienne, il décide d’en­lever une jeune fille et la séquestre alors dans ce qui lui sert de «chez lui». Mais cette jeune fille est une sorte de Mouchette. Elle vit avec sa mère, n’a pas de copines et, à l’é­cole, se tient seule au fond de la classe. Elle est sauvage et, mal­gré son jeune âge, pos­sède un poten­tiel éro­tique fort. L’en­lève­ment est donc ambigu : à quoi cette jeune fille est-elle enlevée sinon à cette vie mis­érable et sans amour ? Le peu de résis­tance qu’elle oppose sem­ble sig­ni­fi­er que cet enlève­ment est en fait vécu comme une délivrance. Son ravis­seur l’a libérée. Cette grange n’est donc pas une cel­lule, une prison. Non, c’est le monde au dehors qui est une prison. Tous les deux ont donc la pos­si­bil­ité de “faire sem­blant” d’être une famille. Mais les rôles qu’ils doivent tenir sont flous : fille et père, frère et sœur, père et mère ?

Bien sûr, cette vie folle ne pour­ra pas dur­er. Et si le spec­ta­teur com­prend et se révèle être par­ti­c­ulière­ment con­cerné et touché par ce pourquoi ces deux jeunes gens agis­sent ain­si, la loi, quant à elle, est stricte, gravée dans le mar­bre et n’ac­cepte pas les nuances. La police qui recon­stitue l’en­lève­ment ne peut com­pren­dre que le mot même d’en­lève­ment, pronon­cé par la drô­lesse, n’a pas la même sig­ni­fi­ca­tion. N’y voy­ant qu’un cas juridique, il n’en­tend pas la jeune fille dire à son ravis­seur : «enlève-moi».

Mais, encore une fois, le fait que ces per­son­nages ne respectent pas la loi ne sig­ni­fie en aucun cas qu’ils soient des révoltés. Il s’ag­it de quelque chose de plus instinc­tif, de plus pri­maire, de plus ani­mal. Il y a, dans la révolte, un aspect réfléchi qui résulte d’une prise de con­science avancée de soi, de ses besoins, de ses désirs et de la façon dont ils peu­vent être sat­is­faits. Les per­son­nages chez Doil­lon ne sont pas du tout dans cette optique. Ils n’ont aucune con­science du sys­tème ou des faits qui sont respon­s­ables de ce qu’ils sont. Il n’y a aucune réflex­ion préal­able à leurs agisse­ments, mais bien quelque-chose d’aus­si pri­maire qu’une lou­ve défen­dant ses petits. Cet aspect instinc­tif explique le côté dérisoire ou déli­rant de l’ac­tion qu’ils mènent, et révèle du même coup leur absur­dité et leur bêtise.

Le bon­heur

Dans La Vie de famille, le père et sa fille tour­nent un petit film à par­tir d’un scé­nario écrit par la jeune enfant. Mais le père, un jour que sa fille dort sur la ban­quette arrière de la voiture, en prof­ite pour la filmer. En vision­nant avec elle ces plans, il dit con­sid­ér­er que ses images sont plus belles que celles qu’ils ont tourné à par­tir du scé­nario. Le ciné­ma sem­ble donc avoir un intérêt de par le sim­ple fait de saisir le monde et se révèle être capa­ble de filmer le rien qui con­te le temps du bon­heur. Il ne meurt donc pas à par­tir du moment où la famille est heureuse. Cette dernière s’empare de la caméra et lui redonne son rôle ini­tial, ce pourquoi les frères Lumière avaient créé cette machine : enreg­istr­er le réel, filmer ceux que l’on aime et con­serv­er des traces de ce qui a été.

Dans Elle a passé tant d’heures sous les sun­lights, le film de Philippe Gar­rel, ce dernier inter­roge Doil­lon et lui demande com­ment il s’y est pris pour filmer son enfant. En dehors de tout scé­nario et de tout enjeu dra­ma­tique, ces deux jeunes papas (le film date de 1982) par­lent sim­ple­ment de faire des images de leurs jeunes enfants, c’est à dire de ceux qui vien­nent de boule­vers­er leurs exis­tences. Gar­rel par­le de par­tir en 2CV avec son gosse et sa femme faire des plans dans la forêt. Alors, dans ce cas pré­cis, plus besoin de mon­tage, c’est à dire d’une con­struc­tion dra­ma­tique con­séc­u­tive à un trou­ble, à un sen­ti­ment de désunion. Filmer sa famille, c’est faire ce qu’on appelle un «tourn­er-mon­ter», c’est à dire refuser le mon­tage. L’u­nion et le bon­heur, c’est le retour au ciné­ma dans toute sa pureté pre­mière, c’est le plan-séquence, c’est filmer dans sa total­ité et refuser autant qu’il est pos­si­ble le mor­celle­ment, c’est-à-dire la sépa­ra­tion.

“Je pourrais faire trois-quatre films par an pendant mille ans. Tout m’intéresse.” (par Romain Lecler)

Tout au long de sa car­rière, les éti­quettes ont pour­suivi Jacques Doil­lon. Après son pre­mier long métrage en tant qu’au­teur – Les Doigts dans la tête (1974) – les cri­tiques le classent d’abord dans le courant du « nou­veau naturel », aux côtés de Col­ine Ser­reau ou de Pas­cal Thomas. Puis, dans les années 1980, il est sou­vent cat­a­logué comme un réal­isa­teur de « films de cham­bre », friand de huis clos tor­turés. Pire, il ferait des « films typ­ique­ment français » : intimistes, psy­chol­o­gistes, pes­simistes, nom­brilistes… Enfin, c’est, dit-on, un « cinéaste de la jeunesse », le seul capa­ble de par­ler de l’en­fance et de faire jouer des jeunes (voire très jeunes) comé­di­ens : les pro­tag­o­nistes de Ponette (1996) ont tous trois moins de cinq ans. Pour­tant, en trente ans et une trentaine de films, tout au long d’une car­rière assez dis­crète, Doil­lon a dévelop­pé, au-delà de ces éti­quettes, une façon tout à fait per­son­nelle de faire du ciné­ma. S’il a tra­vail­lé sur des thèmes-clé comme le lan­gage, le sen­ti­ment, la famille, il n’a cessé de gliss­er d’un milieu social à un autre, d’un âge à un autre, d’une région à une autre, met­tant en scène aus­si bien des comé­di­ens que des non-pro­fes­sion­nels. Cette var­iété de sujets et d’ap­proches, symp­to­ma­tique d’une curiosité renou­velée, est le pen­dant d’une cer­taine manière pour le cinéaste de con­cevoir un film. Depuis son écri­t­ure jusqu’au mon­tage, celui-ci se con­stru­it sur un aller-retour con­stant entre l’au­teur et ses ren­con­tres avec un univers, des per­son­nal­ités fortes, des imag­i­naires dif­férents. Doil­lon est une sorte de Robin des Bois du ciné­ma : il vole aux rich­es (ses inter­prètes) pour ren­dre aux pau­vres (les spec­ta­teurs).

Le jeu de l’amour et du bavard(age)

Une des évi­dences du ciné­ma de Doil­lon, c’est le tra­vail qu’il effectue sur le lan­gage. Le réal­isa­teur a ain­si cou­tume de dire qu’un film naît d’abord en lui par des bouts de dia­logues. Pas de syn­op­sis, pas de scé­nario : ce qui vient en pre­mier, ce sont les mots. Ce tra­vail sur le lan­gage s’ex­prime à plusieurs niveaux, le pre­mier étant l’ap­proche résol­u­ment théâ­trale à l’œu­vre dans la plu­part de ses films.

De fait, Doil­lon tourne de très nom­breux films dans des décors qua­si-uniques, sorte de scène de théâtre où tout se joue. Les Doigts dans la tête (1974) se déroule inté­grale­ment dans une cham­bre de bonne, La Femme qui pleure (1978) dans une mai­son des Alpes du Sud, La Drô­lesse (1978) dans le gre­nier d’une ferme nor­mande, Comédie ! (1986) dans une mai­son de Haute-Provence, La fille de quinze ans (1989) dans une vil­la d’Ibiza, La Vengeance d’une femme (1989) entre une cham­bre d’hô­tel et un apparte­ment parisien, Car­ré­ment à l’ouest (2000) dans une suite d’hô­tel, Raja (2003) dans une vil­la maro­caine.

Cer­taines expéri­ences dis­ent encore davan­tage le lien théâtre-ciné­ma con­sti­tu­tif de l’œu­vre de Doil­lon. En 1987, Chéreau con­fie à Doil­lon toute une rib­am­belle d’ac­tri­ces de son cours au théâtre des Amandiers. Cela don­nera L’Amoureuse, tourné dans un cot­tage nor­mand, avec Mar­i­anne Cuau (future Mar­i­anne Deni­court) ou Valéria Bruni-Tedeschi – un film choral qui pré­fig­ure ceux d’Ar­naud Desplechin ou Noémie Lvovsky. Doil­lon se sert des his­toires écrites par ses comé­di­ennes pour bâtir son intrigue et son film. De manière plus fla­grante encore, La Puri­taine (1986) organ­ise une con­fronta­tion père Pic­coli / fille Bon­naire dans l’en­ceinte même d’un théâtre. Quant à Pour un oui ou pour un non (1988), il s’ag­it tout bon­nement de l’adap­ta­tion ciné­matographique, avec André Dus­sol­lier et Jean-Louis Trintig­nant, d’une pièce de Nathalie Sar­raute – dont Doil­lon fera d’ailleurs un por­trait pour FR3 en 1995 dans la série Un siè­cle d’écrivains.

Dans ses films, Doil­lon s’en tient générale­ment à des duos (La Drô­lesse, La Pirate, La Vie de famille, La Fille prodigue, Comédie !, La Vengeance d’une femme, Mon­sieur Abel, L’Ar­bre, Du fond du cœur, La Puri­taine, Raja, Pour un oui ou pour un non), voire des trios (La Femme qui pleure, La Fille de quinze ans, Le Petit Crim­inel, Amoureuse, Car­ré­ment à l’ouest, Trop (peu) d’amour). Restent trois films à qua­tre (Les Doigts dans la tête, La Ten­ta­tion d’Is­abelle, Un homme à la mer), trois films choraux (L’Amoureuse, Petits Frères, Le Jeune Werther) et un film à un (Ponette). Bref, ce qui intéresse Doil­lon, c’est non seule­ment une con­fronta­tion de ses per­son­nages, mais aus­si et surtout une con­fronta­tion dia­loguée. Le réc­it pro­gresse par ce que cha­cun dit de soi et de l’autre. C’est un long dia­logue de deux heures avec Cécile (Isabelle Hup­pert), l’ac­cu­sant d’avoir poussé son mari à se don­ner la mort, qui con­duit Suzi (Béa­trice Dalle) au sui­cide dans La Vengeance d’une femme. La Vie de famille amène un père et une fille, au terme d’un long road-movie con­flictuel, à se con­fi­er l’un à l’autre par vidéo inter­posée. La Fille de quinze ans avance de la même manière, le drame se noue par séquences dia­loguées à deux ou trois : un père (Jacques Doil­lon) se prend à désir­er la petite amie (Judith Godrèche) de son fils (Melvil Poupaud). Parce que celle-ci aime sincère­ment le sec­ond, elle refuse qu’ils fassent l’amour. Par con­tre, pour se jouer du père, elle va entre­pren­dre de le séduire, avec la com­plic­ité plus ou moins con­sen­tante du fils. Mais elle se laisse pren­dre à son pro­pre jeu, provo­quant la jalousie et finale­ment une qua­si-rup­ture avec son véri­ta­ble petit ami.

De manière assez symp­to­ma­tique chez lui, cer­tains codes spé­ci­fique­ment théâ­traux refont même sur­face, comme le fameux per­son­nage du con­fi­dent. Ain­si des deux bonnes maro­caines de Fred (Pas­cal Greg­gory) dans Raja (2004), le dernier film en date du réal­isa­teur : il leur con­fie ses états d’âme et ses revire­ments sen­ti­men­taux au sujet de Raja, la jeune Maro­caine dont il s’éprend peu à peu pas­sion­né­ment. Dans Car­ré­ment à l’ouest, réal­isé qua­tre ans plus tôt, c’est un récep­tion­niste de l’hô­tel qui provoque les con­fi­dences de Fred (Lou Doil­lon) et Sylvie (Car­o­line Ducey). Deux ans plus tôt, c’é­tait à son pit­bull que Talia con­fi­ait ses secrets (Petits Frères, 1998).

Ce qui est cer­tain, c’est que les méan­dres du lan­gage, les détours et les chausse-trappes des dia­logues, le car­ac­tère équiv­oque des mots sert à exprimer un autre lan­gage, celui des sen­ti­ments. Il y a du jeu dans le lan­gage des mots, du jeu dans celui des sen­ti­ments, et du jeu entre ces deux lan­gages : ils ne se recou­vrent pas totale­ment. C’est peut-être Raja qui en apporte la preuve la plus évi­dente : les deux per­son­nages ne par­lent pas la même langue, tout en ne ces­sant de se par­ler, de s’avouer leurs sen­ti­ments. Ils ne se com­pren­nent pas au sens lit­téral du terme, mais le sim­ple fait de par­ler, de dia­loguer, fait par­tie du jeu de séduc­tion, reflète la com­plex­ité des liens amoureux qui se for­ment entre eux. Chez Doil­lon, il est très sou­vent ques­tion de lien amoureux, voire de lien fil­ial. Chez lui, le men­songe, la manip­u­la­tion, et la sincérité, la can­deur, sont finale­ment indis­so­cia­bles. Il y a là quelque chose de très sim­i­laire à du Mari­vaux (il s’en réclame), à du Beau­mar­chais.

Bref, Doil­lon cisèle ses dia­logues, qui si sou­vent parais­sent impro­visés, comme des dia­logues de théâtre. À la fin de Comédie !, après que Elle (Jane Birkin) a ten­té par tous les moyens d’ex­ac­er­ber sa jalousie vis-à-vis de Lui, son com­pagnon (Alain Sou­chon), ils se livrent à l’échange suiv­ant, tout en cir­con­vo­lu­tions, en garde-fous et en jeux de mots – un dia­logue exem­plaire du ciné­ma de Doil­lon :

Lui : Pré­pare-toi à enten­dre quelque chose de si sim­ple, de si pur, que tu vas en être tout embrasée.
Elle : Assez d’embrassade à la sauvette. Je suis prête.
Lui : Entre tous les types que tu détestes en moi et toutes les filles qui sont en toi et dont per­son­ne raf­fole. On s’en­tend plus ces derniers temps alors, alors là, main­tenant, je vais dire quelque chose qui redonnera un peu d’har­monie à ce con­cert plein de couacs ! Avec ma bouche je vais souf­fler des sons, et pour un instant le calme des pre­miers matins du monde sera retrou­vé… Rien que ça !
Elle : Avec toi, ça m’é­ton­nerait, mais con­tin­ue. T’as l’air un peu barge mais ça t’ar­rive si peu sou­vent que ça m’in­téresse. Et puis pour une fois que tu veux bien me regarder dans les yeux pour me dire quelque chose de vrai­ment sen­ti… de vrai­ment sen­ti­men­tal… c’est telle­ment inespéré que je t’é­coute.
Lui : Celui que j’aime le mieux va par­ler à celle que j’aime le plus.
Elle : Ca va pas être trop dur… pour toi ?
Lui : Non… mais fau­dra m’en­cour­ager. Si tout le tra­vail de ces deux-là, c’est de se laver tout le temps, alors il faut pas en finit sèche­ment.
Elle : Ah oui ! T’as rai­son ! Au grand air !
Lui : Non ! Dans la cham­bre… c’est la cham­bre… là au fond. La cham­bre de ma mai­son, ma cham­bre si tu préfères… elle te plaît ?
Elle : On doit s’y sen­tir bien.
Lui : On doit rien du tout… tu dis rien à per­son­ne.
Elle : Par­don, je me sens bien, je me sens bien, dans ta cham­bre, sur ton lit et puis j’aime bien quand tu veux me par­ler.
Lui : Je t’aime.
Elle : Tu m’aimes ?
Lui : Ben oui !
Elle : Et oui !
Lui : Oui, je t’aime.
Elle : Oui, tu m’aimes.
Lui : Oui.
Elle : Hhh ! Oui !… Oui… Oui… ou oui… non ?
Lui : Oh non !
Elle : Non !

On a sou­vent com­paré Doil­lon à Rohmer dont on retrou­ve, à tra­vers ce jeu sur l’amour et le lan­gage, cer­taines spé­ci­ficités. La dimen­sion morale n’est pas tout à fait absente par exem­ple des films de Doil­lon, comme on peut le devin­er à cer­tains titres : La Pirate, La Fille prodigue, La Ten­ta­tion d’Is­abelle, Le Petit Crim­inel. Mais c’est l’analyse des rap­ports humains qui prime dans son ciné­ma : qua­si­ment tous ses titres de films font référence à un ou plusieurs per­son­nages – un prénom, un surnom, une périphrase – autour du ou desquels s’or­gan­is­era le film dans sa total­ité. Les excep­tions con­fir­ment la règle : « car­ré­ment à l’ouest » est une expres­sion que lâche Alex au milieu du film pour exprimer son désar­roi face à Fred dont il est amoureux, la vie de famille fait allu­sion aux dif­fi­ciles rap­ports père/fille (Sami Frey et Mara Goyet) qui sont au cen­tre du film, trop (peu) d’amour met l’ac­cent sur le thème récur­rent de l’amour (cf. la red­ite L’Amoureuse en 1987 / Amoureuse en 1991). Il y a donc comme chez Bergman dont il se réclame, des con­fronta­tions très vives, faites d’at­trac­tions et de répul­sions, entre les per­son­nages. Comme chez Bergman aus­si, il y a une fas­ci­na­tion pour ce qu’­ex­pri­ment les corps et les vis­ages, sur lesquels Doil­lon greffe sa mise en scène. La caméra tourne autour des per­son­nages, recadre, zoome pour aller jusqu’aux expres­sions-clé, tan­dis que les per­son­nages tour­nent autour de la caméra, sor­tent du champ, le réin­tè­grent, changent d’échelle. Les per­son­nages sont rarement face à face, sou­vent l’un der­rière l’autre, ou l’un con­tre l’autre, inscrits dans le même plan, dansant les uns autour des autres, comme Fred, Alex et Sylvia dans la cham­bre d’hô­tel, effec­tu­ant des va-et-vient entre le lit, le canapé et le couloir, comme Juli­ette, Thomas et Willy, se chas­sant et s’ap­prochant tour à tour dans les cham­bres, sur le toit, sur la plage dans La Fille de quinze ans, ou comme Suzi et Cécile s’enser­rant l’une l’autre dans La Vengeance d’une femme.

Par con­tre, une des grandes car­ac­téris­tiques de Doil­lon est qu’il aime inscrire dans ces con­fronta­tions et ces rap­ports humains une rel­a­tive fragilité. Pour les comé­di­ens, cela sig­ni­fie qu’il doit les entraîn­er aux fron­tières de l’épuise­ment. Il est ain­si très célèbre pour le nom­bre inso­lite de ses pris­es : au min­i­mum une quin­zaine, par­fois deux ou trois fois plus. C’est que, comme il le dit sou­vent, il cherche à aller au-delà de la prise par­faite, pour obtenir une cas­sure, une brisure au-delà du réglé. Ses tour­nages sont ain­si réputés pour être érein­tants, et cer­tains acteurs ont très mal sup­porté cette façon de tra­vailler, comme Sami Frey ou San­drine Bon­naire, qui a affir­mé après le tour­nage de La Puri­taine : « Doil­lon est un excel­lent met­teur en scène. Je pense qu’au­jour­d’hui je ne me lais­serais pas faire parce que le principe du film entier réal­isé avec l’épuise­ment des acteurs, c’est un état d’e­sprit qui relève de la manip­u­la­tion. Ce n’est plus du jeu.»[1] Il sem­ble cepen­dant que ce principe soit au fonde­ment du ciné­ma de Doil­lon. L’épuise­ment est déter­mi­nant parce qu’il dit la fragilité, non seule­ment de l’ac­teur évidem­ment qui finit par en oubli­er son jeu, mais aus­si des êtres. Dans Raja par exem­ple, on voit le per­son­nage joué par Pas­cal Greg­gory pass­er d’une sit­u­a­tion de maîtrise à un état de désar­roi et d’af­faisse­ment nerveux. En fait, dans la mesure où le tour­nage est chronologique, l’ac­teur vit le même par­cours que son per­son­nage : en sit­u­a­tion de maîtrise de jeu, on observe con­crète­ment la fatigue l’a­bat­tre pro­gres­sive­ment. Aus­si bien, ce principe d’épuise­ment con­cerne égale­ment le son : si le dia­logue est essen­tiel pour Doil­lon, il le rend sou­vent très proche du chu­chote­ment, du mur­mure, ou à l’in­verse, de la sat­u­ra­tion et de l’é­tran­gle­ment. Plus générale­ment, on pour­rait dire la même chose des sujets mêmes de ses films : le sen­ti­ment, au cœur du ciné­ma de Doil­lon, est pré­cisé­ment ce par quoi l’hu­main se rend vul­nérable à autrui. La perte de la mère aimée plonge Ponette dans une incom­préhen­sion dés­espérée. Celle d’un ami sui­cidé désem­pare les ados du Jeune Werther. Les deux amants de La Drô­lesse se don­nent peu à peu l’un à l’autre parce qu’ils sont seuls au monde – mais ce don d’eux-mêmes passe par un apprivoise­ment réciproque douloureux et par­fois vio­lent. C’est un peu pareil dans Le Petit Crim­inel, dont les trois per­son­nages sont cha­cun en quête d’une famille pour combler leur soli­tude : mais celle qu’ils parvi­en­nent tant bien que mal à se fab­ri­quer de bric et de broc – le flic – la grande sœur – le petit délin­quant – ne peut être qu’un rêve bien vite éva­poré. Sys­té­ma­tique­ment, les per­son­nages de Doil­lon sont en sit­u­a­tion de manque ou de besoin d’autrui : vul­nérables, frag­iles, donc. Au fond, ce qui intéresse Doil­lon, c’est bien ce moment priv­ilégié où un per­son­nage est en sit­u­a­tion de perte de soi.

Para­doxale­ment, les per­son­nages de Doil­lon sont entêtés. Ils iront jusqu’au bout de leur com­bat con­tre le patron (Les Doigts dans la tête racon­te com­ment un appren­ti boulanger se bar­ri­cade dans sa cham­bre de fonc­tion pour pro­test­er con­tre un licen­ciement abusif), de leur vengeance (La Vengeance d’une femme), de la quête d’une sœur incon­nue (Le Petit Crim­inel) ou d’un chien volé (Petits frères), d’un deuil (Ponette), ou, la plu­part du temps, de leur pas­sion amoureuse, mor­bide (Mon­sieur Abel), inces­tueuse (La Fille prodigue), fruste (La Drô­lesse), jalouse (La Ten­ta­tion d’Is­abelle, Comédie !, Amoureuse). À ce pro­pos, on peut not­er que les femmes, bien plus que les hommes, sont les décidées des films de Doil­lon, et donc les moteurs de l’ac­tion… C’est d’ailleurs le car­ac­tère entier de Judith Godrèche qui avait décidé le cinéaste à faire un film sur et avec elle. Cela est devenu La fille de quinze ans, où on voit l’ac­trice naître à l’écran en même temps que Melvil Poupaud, sous le regard pro­tecteur de Jacques Doil­lon acteur. Il y a donc dans ses per­son­nages un mélange d’en­tête­ment et de fragilité, d’ob­ses­sion et de brisure : dis­ons une sorte de fièvre.

Cette atten­tion à la voix, à sa tes­si­ture est absol­u­ment déter­mi­nante. Doil­lon se définit sou­vent comme un musi­cien. Effec­tive­ment, il conçoit ses dia­logues comme des par­ti­tions sym­phoniques où chaque voix est abor­dée comme un instru­ment à part entière : avec son rythme, son débit, sa tonal­ité, sa sonorité pro­pres. Écouter la scène est aus­si impor­tant que la visu­alis­er. Chaque voix vient se posi­tion­ner par rap­port à une autre, avec ses spé­ci­ficités, son jeu. C’est prob­a­ble­ment une des raisons qui pousse Doil­lon à approcher divers milieux soci­aux : Car­ré­ment à l’ouest mélange l’ac­cent de la haute de Fred (Lou Doil­lon), l’ac­cent pop­u­lo de Sylvia, et l’ac­cent « racaille du 19e » d’Alex. Petits frères joue sur la ryth­mique, le débit haché et très rapi­de de l’ac­cent des ban­lieues. Raja enfin s’at­taque car­ré­ment à une langue étrangère, la langue maro­caine : s’il ne la com­prend pas, Doil­lon dit « l’en­ten­dre », pour avoir passé de longues vacances au Maroc. Si enten­dre la langue suf­fit, alors c’est que ce que dit une parole est moins exprimé dans ce qu’elle con­tient de sens que dans la façon dont elle est dite, dans l’ac­cent, l’é­mo­tion, le ton avec lequel elle est pronon­cée. Il y a une fas­ci­na­tion de Doil­lon pour l’in­car­na­tion : incar­na­tion d’un sen­ti­ment dans un dia­logue, incar­na­tion d’un rap­port humain dans des corps et des vis­ages, incar­na­tion d’un milieu social dans une dic­tion et, au terme de tout cela, incar­na­tion d’un comé­di­en dans un per­son­nage.

Dis­cours de la méth­ode

Doil­lon soumet son ciné­ma à un cer­tain nom­bre de principes directeurs, qui com­man­dent une cer­taine procé­dure, plus ou moins respec­tée tout au long de sa car­rière. Cette procé­dure guide la réal­i­sa­tion d’un film depuis le cast­ing et l’écri­t­ure jusqu’au mon­tage.
1 - D’abord vient le sujet, et avec lui un pre­mier jet d’écri­t­ure.
2 - Presque de manière con­comi­tante s’ef­fectue le choix des inter­prètes. Qu’il s’agisse ou non de pro­fes­sion­nels, le résul­tat est le même : l’au­teur réécrit les dia­logues et les per­son­nages en fonc­tion de ces inter­prètes, de ce qu’ils lui racon­tent, lui offrent. Si ce sont des comé­di­ens pro­fes­sion­nels, Doil­lon organ­ise quelques lec­tures, mais la plu­part du tra­vail s’ef­fectue au moment du tour­nage. La seule fois où le réal­isa­teur avait voulu pra­ti­quer d’in­tens­es répéti­tions – à l’oc­ca­sion de L’Amoureuse –, Chéreau avait libéré ses comé­di­ens du théâtre des Amandiers trop tard pour que ce soit pos­si­ble. Si ce sont des non pro­fes­sion­nels, Doil­lon procède à un cast­ing de longue haleine, puis, lorsque son choix s’est porté, de manière défini­tive, sur cer­taines per­son­nes, il ini­tie et entre­tient des rap­ports de con­fi­ance durant une longue péri­ode avant le début du tour­nage. Le but est que le per­son­nage du film soit au plus près de la per­son­ne qui va l’in­ter­préter. Par exem­ple, Doil­lon utilise dans La Vie de famille des bouts d’his­toire écrits par sa jeune inter­prète, Mara Goyet (dont il emploie juste­ment le papa comme scé­nar­iste) : ces mini-scé­nar­ios sont tournés en vidéo par le père (Sami Frey), et gon­flés en 35 mm pour être insérés dans le film même.
3 - Le tour­nage, d’une durée moyenne de trois semaines, est sys­té­ma­tique­ment effec­tué de façon chronologique. Le scé­nario peut ain­si être réécrit au fur et à mesure du tour­nage – par exem­ple pen­dant celui de La Fille de quinze ans, Doil­lon finalise les textes des séquences du lende­main avec son acolyte Jean-François Goyet, puis les glisse à minu­it sous la porte de ses acteurs. Pire (ou mieux) encore, la fin de La Vie de famille n’est con­coc­tée qu’à la fin du tour­nage, au vu de ce qui s’y est déroulé, et là aus­si avec l’aide de Goyet.
4 - Pour chaque séquence, le réal­isa­teur com­mence par met­tre en place les déplace­ments avec les inter­prètes. C’est seule­ment une fois cette mise en place décidée, que l’équipe tech­nique (aux lumières, à la caméra et au son) peut effectuer son tra­vail. Puis Doil­lon, comme on l’a vu, mul­ti­plie le nom­bre des pris­es, ne s’in­ter­dis­ant pas de par­ler aux comé­di­ens pen­dant une prise, pour les guider, les diriger. Là encore, ce tra­vail au tour­nage va con­sis­ter à accorder les voix, les rythmes et les humeurs des inter­prètes. Doil­lon ne va pas con­tre eux, mais va au bout de ce qu’ils peu­vent lui don­ner, et joue dessus. Une séquence fameuse d’Un sac de billes, qui racon­te les aven­tures de deux jeunes juifs en fuite sous l’Oc­cu­pa­tion (d’après le roman de Joseph Jof­fo), est à cet égard exem­plaire. Le père entre­prend de faire men­tir ses deux enfants sur leur reli­gion. « Tu es juif ? » demande-t-il à Joseph. Comme ce dernier répond « oui », son père le gifle. Or, au tour­nage, Richard Con­stan­ti­ni, le jeune inter­prète ne par­ve­nait pas à pren­dre au sérieux cette scène de gifle : Doil­lon demande donc au père de lui don­ner une vraie gifle. « Il le fait. Richard Con­stan­ti­ni est éton­né et surtout vexé de la force du geste. Il a même envie de pleur­er mais s’en sort en riant, ce qui pro­duit un “entre-deux” extrême­ment con­va­in­cant. L’ef­fet était donc voulu par Jacques Doil­lon, mais il l’ob­tient en jouant sur la sur­prise de son comé­di­en qui con­fère à la scène le ton juste d’une prise enreg­istrée sur le vif.»[2]
5 - Grâce aux plans-séquences, le mon­tage est assez naturel. Le gros du tra­vail va con­sis­ter à effectuer le tri dans la masse des rush­es. On com­prend le réal­isa­teur quand il explique que pour tourn­er un film il y a seule­ment deux postes de dépense sur lesquels il refuse de rogn­er : le cast­ing et la pel­licule – les deux postes où pour lui tout se joue, c’est-à-dire où se fait le choix puis la direc­tion des inter­prètes.

Les films de Doil­lon respectent ain­si au moins deux principes d’élab­o­ra­tion :
1 - Le respect d’un sujet. C’est le sujet qui décide du pre­mier jet du scé­nario, du choix des comé­di­ens, de la tonal­ité du film, des choix fin­aux de mon­tage. Un sujet, c’est par exem­ple un fait divers pour La Drô­lesse, un lieu, la cité, pour Petits frères, ou encore une pho­togra­phie de jeune Maro­caine en équili­bre sur un mur pour Raja.
2 - La pri­mauté de l’in­ter­prète. La per­son­nal­ité des inter­prètes guide les réécri­t­ures du film, et l’ensem­ble du tour­nage.

Ces deux principes expliquent au moins deux car­ac­téris­tiques du ciné­ma de Doil­lon. D’abord, les films du réal­isa­teur entrent directe­ment dans le vif du sujet : Chris se fait licenci­er pour son retard au début des Doigts dans la tête. Mado se fait enlever dès le début de La Drô­lesse. La Fille de quinze ans s’ou­vre sur le ren­dez-vous des amoureux (Juli­ette et Thomas) à la sor­tie des cours, comme au début de Car­ré­ment à l’ouest devant Paris III (Fred et François), à la dif­férence que ce ren­dez-vous est con­trar­ié par l’ir­rup­tion de Fred venu récupér­er l’ar­gent qu’il a prêté. Raja débute sur une par­tie de cartes entre Raja et ses amies de mis­ère, à la suite de laque­lle elles sont envoyées tra­vailler dans la vil­la du Français Fred. Ils en sor­tent de façon égale­ment abrupte : la crise est à peine dénouée que les fins de Doil­lon restent ouvertes. Juli­ette et Thomas, dans La Fille de quinze ans, vont-ils par­venir à se réc­on­cili­er ? Fred et Alex, ou Raja et Fred, ou même Talia et Iliès dans Petits frères, vont-ils se revoir et par­venir à s’aimer ? Si l’on entre et l’on sort dans le vif du sujet – de la crise –, c’est pré­cisé­ment que le cinéaste se refuse à toute fior­i­t­ure scé­nar­is­tique ou ciné­ma­tique. Le film se résume à son sujet, et tient sur lui, pro­gres­sant de façon linéaire, rigoureuse­ment, sans dis­tor­sion aucune.

Car­o­line Cham­peti­er, dev­enue une chef-opéra­trice régulière du cinéaste, décrit les plans-séquences de Doil­lon comme des « plans sans cou­ture ». Elle met de fait le doigt sur une deux­ième autre car­ac­téris­tique du cinéaste : sa mise en scène, autrement dit ses mou­ve­ments de caméra et son découpage, ne se voient pas. Ses plans n’ont pas de cou­tures appar­entes. Par exem­ple, il y a dans le dernier épisode de Du fond du cœur (qui retrace les vicis­si­tudes de la liai­son entre Mme de Staël et Ben­jamin de Con­stant) un long plan-séquence de vingt min­utes, lors duquel les deux amants rompent leur rela­tion et par­courent en tous sens les chemins d’un parc. La caméra épouse l’ensem­ble de leur déplace­ment. Le petit crim­inel pro­pose égale­ment, dans sa pre­mière par­tie, un long aller-retour sous les arbres d’une allée par lequel Marc (Ger­ald Thomassin) con­va­inc sa grande sœur Nathalie (Clotilde Courau) de l’ac­com­pa­g­n­er. Calqué sur ce déplace­ment, la caméra effectue donc un long trav­el­ling latéral aller-retour. L’ex­pli­ca­tion de ces mou­ve­ments est sim­ple : de même que le film adhère totale­ment à son sujet, la mise en scène adhère totale­ment aux déplace­ments des comé­di­ens – c’est une con­séquence du sec­ond principe.

Doil­lon a été l’un des pre­miers réal­isa­teurs français à utilis­er le com­bo – un écran dans lequel on peut con­trôler ce qui est en train d’être tourné. Il s’est aus­si accou­tumé à utilis­er deux caméras au lieu d’une seule. On le voit, s’il a inté­gré des pro­grès tech­niques, c’est pour être au plus proche de son tra­vail : le com­bo ou les deux caméras per­me­t­tent de diriger les inter­prètes et la mise en scène avec encore davan­tage d’acuité.

Il se trou­ve que les trois chefs d’œu­vre de Doil­lon se sont bâtis sur le même mod­èle : La Drô­lesse en 1976, Le Petit Crim­inel en 1990, Ponette en 1996. Sur La Drô­lesse, Dominique Besne­hard – devenu depuis un très célèbre agent – s’est chargé du cast­ing, auquel le film doit beau­coup. Le film racon­te « la ren­con­tre de deux lais­sés-pour-compte, de deux êtres fous de soli­tude : une fille de onze ans et un garçon de vingt ans que l’on a mis à l’é­cart… Petit à petit, les rap­ports entre les deux per­son­nages vont se com­pli­quer car le garçon joue mal son rôle de geôli­er et la pris­on­nière sait vite com­ment s’échap­per du gre­nier où il l’a enfer­mée, mais où elle reste cepen­dant. Et cha­cun, dif­fi­cile­ment, mal­adroite­ment, com­mence à don­ner à l’autre un peu de son immense amour. »[3] Les deux inter­prètes sont tous deux des enfants de fer­miers de la Manche. Pour mémoire, Madeleine Des­de­vis­es (Mado), qui a treize ans au moment du tour­nage, décède deux ans plus tard d’une mal­adie géné­tique. Quant à Claude Hébert (François), qui avait déjà un peu fait le comé­di­en, il devient prêtre et part pour Tahi­ti. Le des­tin des deux per­son­nages, deux soli­taires « entrés en résis­tance » [4], est rejoint par celui des acteurs eux-mêmes. C’est sans doute la plus ter­ri­ble des coïn­ci­dences film-réel du ciné­ma de Doil­lon.

Mais ce qu’on peut appel­er la « méth­ode Doil­lon » a sans doute été poussé jusqu’à son terme dans Ponette (1996). Reprenons une à une les étapes ci-dessus évo­quées :
1 - Le sujet de Ponette, c’est le rap­port de la petite enfance à la mort. Une petite fille apprend à vivre avec le trau­ma­tisme de la mort de sa mère, à un âge de la vie où l’on n’a pas encore con­science de la mort.
2 - Pour le cast­ing, Doil­lon envoie une dizaine d’as­sis­tants dénich­er des enfants de trois ans dans toutes les mater­nelles de province. La ville de Paris a refusé son con­cours parce qu’elle estime le sujet du film trop dur. L’opéra­tion va dur­er dix mois : par con­séquent, le bud­get du film dépasse les 10 mil­lions habituels du cinéaste – il est vrai que le film sera un des plus gros suc­cès du cinéaste. Les assis­tants deman­dent aux enfants de dessin­er la mort : toutes ces images per­me­t­tent à Doil­lon d’écrire un pre­mier jet de son texte. Le choix des enfants se fait naturelle­ment : Ponette sera Vic­toire Thivi­sol. Lorsque Doil­lon lui rend vis­ite chez ses par­ents, elle n’a pas encore qua­tre ans, elle lui prend la main et l’emmène directe­ment dans sa cham­bre, don­nant un aperçu de sa déter­mi­na­tion : il n’ap­par­tient qu’à elle de décider de sa par­tic­i­pa­tion au film.
3 - Le tour­nage a lieu de manière chronologique, une séquence le matin et une autre l’après-midi. Les enfants ont à tout moment le droit de ren­tr­er chez eux – ce qu’ils ne fer­ont pas. Le texte est appris par cœur par les inter­prètes, qui ne savent pas encore lire.
4 - La mise en scène s’adapte absol­u­ment aux inter­prètes. Comme Doil­lon filme les enfants en con­tre-plongée, Car­o­line Cham­peti­er passe son temps sur les genoux, ou dans des tranchées qui ont été spé­ciale­ment creusées ! Les adultes, eux, sont coupés du champ ou y ren­trent comme ils peu­vent – il leur faut se met­tre à hau­teur des enfants. Comme Doil­lon ne cesse de par­ler aux enfants pen­dant les pris­es, les ingénieurs son enreg­istrent sur un six pistes con­stam­ment ouvertes. Les par­ents de Vic­toire Thivi­sol divor­cent au moment du tour­nage : Doil­lon utilise la souf­france, la grav­ité de l’en­fant pour com­pos­er avec elle le per­son­nage de Ponette. Yoy­otte, la poupée de Ponette, est naturelle­ment celle de l’in­ter­prète elle-même.
5 - Le mon­tage, surtout du son, néces­site un énorme tra­vail de rebri­co­lage.

Plus que pour tout autre film, Ponette repose sur le « plan sans cou­ture » dont par­lait Car­o­line Cham­peti­er. La caméra épouse les déplace­ments des enfants lorsqu’ils jouent au chat, ou sur un tobog­gan, qu’ils se lais­sent gliss­er le long d’une balustrade, qu’ils se lais­sent pen­dre de leur lit super­posé. Une des pre­mières séquences sub­limes d’un film qui en compte tant mon­tre Ponette cher­chant à com­pos­er avec la souf­france de son père et qui grimpe puis redescend le long du capot de la voiture, avec en fond le paysage mag­nifique des som­mets d’Alpes du Sud. La caméra suit tout le mou­ve­ment par des panos.

Plus que dans tout autre film aus­si, Ponette flirte avec une dimen­sion méta­physique. La mort est con­crète­ment présente pen­dant tout le film : le plâtre de Ponette, la voiture, la terre du cimetière sont autant de rap­pels physiques de la mort de la mère. C’est par des bribes de reli­gion que les adultes ten­tent de faire apprivois­er la mort à Ponette. Les enfants, eux, recourent à quelque chose qui se rap­proche davan­tage de la magie : « épreuves pour devenir enfant de Dieu », mots de passe pour faire revenir les morts (« tal­i­tak­ou »), isole­ment dans l’ob­scu­rité d’une poubelle. N’empêche que de toutes les manières, Ponette approche une cer­taine idée de la grâce : elle caresse avec dévo­tion les joues d’une effigie de Jésus Christ, elle fait des prières au moment de s’en­dormir, elle lève très haut les bras vers le ciel en marchant en équili­bre sur des rondins de bois, comme un ange qui étendrait ses ailes. Elle con­jugue une vail­lance et une souf­france, un entête­ment et une grav­ité. La réap­pari­tion de Marie Trintig­nant, qui revient finale­ment de la mort, le temps d’un après-midi, pour con­sol­er sa fille, est peut-être le point cul­mi­nant de la fas­ci­na­tion de Doil­lon pour l’in­car­na­tion. Les couleurs et le paysage changent : on passe soudain de teintes froides, bleutées, vertes, aux couleurs chaudes et sèch­es d’un coteau rocailleux. C’est la toute-puis­sance de l’en­fance qui fait se réin­car­n­er éphémère­ment la maman dis­parue. De fait, Ponette refuse cette mort de toutes ses forces. Mais Marie Trintig­nant exige de sa fille qu’elle se réc­on­cilie avec la vie et com­pose avec sa mort : Ponette va pou­voir s’éloign­er du déni pour com­mencer son deuil.

Inhibé par son admi­ra­tion pour Welles, Bergman, Bres­son, Doil­lon s’est autorisé à se rêver réal­isa­teur en voy­ant Adieu Philip­pine de Jacques Rozi­er en 1963 (il a dix-neuf ans). Pour son pre­mier long métrage, L’An 01, il se met au ser­vice du tal­ent de Gébé, le dessi­na­teur de Char­lie Heb­do et Hara-Kiri, et met en scène un film aux accents lib­er­taires, com­posé de saynètes fan­tai­sistes imag­i­nant une société qui renonce en bloc à la rou­tine, à l’au­torité, au pro­grès tech­nique et aux con­traintes de marché pour se con­sacr­er pleine­ment aux idéaux de Mai 68. Le film est drôle, son cast­ing déli­rant – en font par­tie Coluche, Miou-Miou, Depar­dieu, toute la troupe du Splen­did, Romain Bouteille…le neveu à Poirot-Delpech, et surtout toute une flopée de non pro­fes­sion­nels dégot­tés aux qua­tre coins de la France, qui accueil­lent quelques jours l’ensem­ble de l’équipe pour le tour­nage de chaque séquence. C’est seule­ment pour son sec­ond long que Doil­lon ose pass­er à la réal­i­sa­tion en tant qu’au­teur. Toute sa vie, il s’en­toure, au moins pour l’équipe tech­nique (il retra­vaille seule­ment de façon excep­tion­nelle avec les mêmes inter­prètes), d’une famille de tour­nage dont on retrou­ve les noms à de nom­breux génériques : au mon­tage, Noëlle Bois­son (mère de Lola Doil­lon), Cather­ine Que­se­mand ; au son, Jean-Claude Lau­reux, Jean-Pierre Duret, Dominique Hen­nequin ; à l’im­age, William Lubtchan­sky, Christophe Pol­lock, Car­o­line Cham­peti­er ; au scé­nario, Jean-François Goyet. Il tra­vaille même avec sa pro­pre famille : ses par­ents appa­rais­sent dans L’An 01, Lola est son assis­tante, Lou, son autre fille, joue pour lui dans deux films (Trop (peu) d’amour, Car­ré­ment à l’ouest), de même que la mère de Lou, Jane Birkin (La Fille prodigue, Comédie !), qui est d’ailleurs scripte sur La Fille de quinze ans, et dont la pro­pre fille, Char­lotte Gains­bourg, est l’héroïne d’Amoureuse. C’est grâce à cette famille, au sens pro­pre comme au sens fig­uré, que Doil­lon peut s’im­merg­er dans des milieux, des his­toires et des lieux très dif­férents les uns des autres. Ce n’est pas un hasard si le thème de la famille ou du cocon sim­ili-famil­ial sont si prég­nants chez lui. La famille, les proches sont une façon de con­jur­er la cor­ro­siv­ité du monde. Au fond, si l’on devait accol­er une éti­quette au réal­isa­teur, on pour­rait le décrire comme un cinéaste de l’an­goisse : angoisse par rap­port aux sen­ti­ments, aux rap­ports humains, à la mort. Les moments de res­pi­ra­tion, de fan­taisie, qu’il ménage en de nom­breuses occa­sions dans ses films, en sont une com­pen­sa­tion. Comme ses pro­pres per­son­nages, l’au­teur est à la fois entêté (il monte ses pro­jets de films en dépit des nom­breux obsta­cles financiers), assuré, et vul­nérable, angois­sé.

Ouvrage de référence :
PREDAL René, Jacques Doil­lon, traf­ic et topolo­gie des sen­ti­ments, Paris, edi­tions du Cerf, Condé-sur-Noireau, édi­tions Cor­let, 2004.

Jacques Doillon, cinéaste aux mains nues (par Alain Bergala)

En parte­nar­i­at avec la Ciné­math­èque Française

Jacques Doil­lon appar­tient à une généra­tion (c’est aus­si celle de Philippe Gar­rel et de Jean Eustache) qui prend nais­sance dans le ciné­ma français à un moment très incon­fort­able et qui a érigé cet incon­fort en morale de ciné­ma. C’est la généra­tion de ceux qui arrivent dix, quinze ans après la Nou­velle Vague, et qui ne seront jamais recon­nus comme des fils par ceux qui les ont précédés et qui avaient eu, eux, la chance d’ar­riv­er au bon âge, au bon moment et au bon endroit, d’être par­faite­ment syn­chrones avec la sor­tie de l’après-guerre et le boule­verse­ment général des valeurs et des modes de vie des années 1960.

Ces cinéastes, nés dans les années 1940, ont été élevés, si j’ose dire, avec les films de Godard, Truf­faut, Riv­ette, Rohmer, tout en sachant qu’il leur serait très dif­fi­cile de trou­ver une place à eux dans la généalo­gie du ciné­ma français comme cela se passe plus aisé­ment quand il y a une vraie dif­férence de généra­tion et que les nou­veaux venus peu­vent se détach­er des pères, quitte à con­stru­ire quelque chose con­tre eux. Le seul choix qu’il leur restait était de se con­stituer en fratrie de qua­si-orphe­lins, ou en tout cas d’en­fants délais­sés pas des pères trop jeunes et trop soucieux de ne pas vieil­lir. Ils ont fait le choix d’as­sumer cet incon­fort, plutôt dans la soli­tude, en croisant de loin en loin leurs frères en ciné­ma, pas très nom­breux, jamais con­sti­tués en groupe ou en école, et essayant comme eux, tant bien que mal, de sur­vivre en faisant mal­gré tout des films selon leur morale du ciné­ma, c’est-à-dire les films de la sit­u­a­tion dans laque­lle ils sont arrivés dans l’his­toire et dans le ciné­ma, même si elle n’é­tait ni bonne ni très por­teuse. Arriv­er au moment où la vague se retire et où une autre n’est pas encore prête à défer­ler aura été le sort de cette fratrie à laque­lle appar­tient Doil­lon, qui est resté obstiné­ment fidèle à cette morale de l’in­con­fort, même lorsqu’il aurait pu inté­gr­er, après cer­tains suc­cès, un ciné­ma plus indus­triel et nor­mé.

Jacques Doil­lon – et d’une cer­taine façon il l’a tou­jours payé et le paie encore aujour­d’hui – n’a même pas choisi le « con­fort dans l’in­con­fort » que donne le statut d’au­teur-artiste. La reven­di­ca­tion d’un style, surtout s’il est rad­i­cal, pro­tège d’une cer­taine façon le cinéaste par un statut d’artiste qui per­met à la longue, même aux plus impa­tients et aux plus inat­ten­tifs, de le recon­naître, à tous les sens du terme. Rien de tel chez Doil­lon qui n’a jamais cher­ché à cap­i­talis­er quoi que ce soit d’une image de mar­que ou d’un style qui le car­ac­téris­erait pos­i­tive­ment comme auteur repérable. Il n’a jamais cher­ché à cap­i­talis­er quelques signes aisé­ment repérables de son autorité, à l’in­verse de tous les cinéastes qui cherchent à revendi­quer à peu de frais un statut médi­a­tique d’au­teur. Il n’a jamais eu voca­tion à faire un ciné­ma de l’au­torité, à tous les sens du terme, et a tou­jours refusé le con­fort d’une car­rière label­lisée.

J’ai envie de dire de lui que c’est un cinéaste aux mains nues, qui recom­mence à chaque film et à chaque plan, avec la même humil­ité de créa­teur, l’ex­péri­ence pre­mière du ciné­ma qui est la sienne. Au cœur de son acte de créa­tion, il y a cette remise en jeu per­ma­nente et émer­veil­lée de ce qui se joue entre lui et d’autres êtres qui ont fait le choix d’être là, ensem­ble et avec lui, pour quelques semaines, et de se lancer à chaque nou­veau plan dans une recherche com­mune, d’é­gal à égal. Il le fait sans se don­ner les garanties préal­ables d’une pri­mauté de la mise en scène sur ce qui va se pass­er de vivant au cœur de la prise. La mise en scène n’est jamais exhibée ni même pre­mière dans son geste ciné­matographique. D’où le sen­ti­ment, déval­orisant aux yeux de la cri­tique, qu’il n’y aurait pas un «style Doil­lon». Pour par­tir à la recherche de ce qui lui importe, Doil­lon pense que toute forme déter­minée en amont, ou a pri­ori, est un hand­i­cap quant à l’émer­gence de cette justesse des êtres qu’il recherche. Dans ses films, ni le scé­nario ni le cadre ni la mise en espace des fig­ures ne doivent oblitér­er la recherche à main nue de la vérité dans la sit­u­a­tion inter­hu­maine qui est celle du tour­nage. Le style sera le résul­tat de cette recherche vivante, pas son car­can.

Son tra­vail ne relève en rien de l’im­pro­vi­sa­tion au sens ordi­naire du terme. Cette recherche est un tra­vail sérieux, exigeant, tenace, aus­si sérieux que celui du sculp­teur qui revient mod­el­er jour après jour la terre glaise qui est sa matière pre­mière pour ren­dre compte de l’ap­parence et de l’essence d’un homme ou d’une femme dont il a fait son mod­èle. Doil­lon écrit minu­tieuse­ment ses scé­nar­ios et ses dia­logues, répète longue­ment les scènes avec ses comé­di­ens et tourne sou­vent plus de vingt pris­es pour chaque plan, mais tout ce tra­vail se fait dans un cli­mat de mise en risque et de recherche per­ma­nentes, comme si pour lui tout con­fort, toute « instal­la­tion », était l’en­ne­mi prin­ci­pal de la sincérité et de la justesse de cette recherche. Au début de chaque plan de Doil­lon, on sent qu’il se jette dans le vide, que le film recom­mence à zéro, que tout est remis en jeu, qu’au­cune vérité n’est jamais acquise, que rien ne s’est cap­i­tal­isé qui serait de l’or­dre d’une assur­ance que les choses sont sur des rails à cause des plans précé­dents.

Cette vérité qu’il recherche gît pour l’essen­tiel dans ce qui se passe de tou­jours frag­ile et fugace dans et avec les acteurs, à chaque prise. L’ac­teur comme être humain (qu’il soit novice ou pro­fes­sion­nel) est à la fois l’en­jeu et le médi­um prin­ci­pal de sa recherche, la voie royale pour com­pren­dre lui-même, dans sa rela­tion à l’ac­teur, les sen­ti­ments dans lesquels il essaie d’y voir plus clair grâce à l’outil ciné­ma conçu dans sa voca­tion de révéla­teur. Pour saisir le moment où cet éclair de vérité sur­git, il faut que tous les mem­bres de l’équipe soient dans le même état d’at­tente et de recherche que lui et ses comé­di­ens, afin que rien ne vienne écras­er la ten­sion et la fragilité de la quête. Un tour­nage de Doil­lon passe d’abord par la créa­tion de ce cli­mat de quête fiévreuse partagée par tous les présents, quelle que soit leur place dans l’habituelle hiérar­chie des équipes de ciné­ma plus mil­i­tarisées.

Il y a une méth­ode Doil­lon qui est à ses yeux plus impor­tante que la recon­duc­tion d’un style car c’est d’elle que dépend que chaque plan, que chaque film, tou­jours sur la corde raide, tou­jours en dan­ger de ratage, finisse par aboutir à une œuvre où le vivant de la recherche l’emportera sur la rigid­ité des struc­tures de scé­nario, de découpage, de cadrage et de com­po­si­tion des plans. Ses films sont aus­si soigneuse­ment char­p­en­tés, sinon plus, et à tous les niveaux, que ceux des cinéastes réputés plus con­struc­teurs tout sim­ple­ment parce qu’ils lais­sent plus vis­i­ble la char­p­ente (du plan, de la scène, du scé­nario) dans le film fini. Il a tou­jours eu le tal­ent et l’ex­trême élé­gance de nous laiss­er le sen­ti­ment, en par­courant le chemin sin­ueux du film, que la vie de ses per­son­nages se déroulait sans être trop pré-organ­isée par une main de maître, la sienne, qui en opprimerait la lib­erté et en réduirait arti­fi­cielle­ment la con­tin­gence. Son ciné­ma échappe à l’un des péchés majeurs de notre ciné­ma nation­al où tout est trop sou­vent « instal­lé », où la place des acteurs est déter­minée par le cadre, où le cadre est déter­miné par le découpage, et le découpage par la fonc­tion de la scène dans le scé­nario. Doil­lon a tou­jours pris à revers, avec courage, cette pau­vre logique déduc­tive pour la rem­plac­er par son exact con­traire, une logique du refus d’in­staller ce qui a été pour­tant minu­tieuse­ment pré­paré.

Une méth­ode, même sin­gulière, ne saurait suf­fire à con­stituer une série de films en œuvre. Si Doil­lon, mal­gré son refus du con­fort lié à ce statut, est un auteur au sens fort du terme, c’est qu’il tra­vaille depuis ses débuts une ques­tion qu’il lui apparte­nait d’ex­plor­er, celle du rap­port des sen­ti­ments au corps et au lan­gage. Doil­lon est depuis trente ans un grand cinéaste de l’ex­plo­ration des sen­ti­ments, mais cette explo­ration n’a jamais pris chez lui la forme d’un fil­mage illus­tratif de sen­ti­ments déjà figés dans le scé­nario. J’ai envie de dire qu’il s’est emparé du ciné­ma comme d’un instru­ment idéal pour chercher à déchiffr­er les sen­ti­ments à tra­vers les évi­dences mais aus­si les hia­tus entre les corps et le lan­gage. La caméra et le mag­né­to­phone de Doil­lon lui ser­vent à tra­quer en direct, avec les acteurs, ce qui se glisse de faus­seté et de vérité, de sincérité et d’hypocrisie, de pos­es et de naturel, entre les mots (qu’il a écrits) et les corps (qu’il a choi­sis) pour essay­er de démêler ce qui se joue de con­tra­dic­toire et de simul­tané, d’ex­tra­or­di­naire­ment labile et indé­cid­able, dans les sen­ti­ments qui lient les êtres les uns aux autres dans le présent d’une scène, dans la vie comme dans ses films. Il a eu à deux repris­es le courage de se met­tre lui-même en jeu, en tant que corps devant subir l’épreuve du ciné­ma comme pierre de touche, dans des films qui par­laient de toute évi­dence de sen­ti­ments dans lesquels il était empêtré, comme tout un cha­cun, dans sa pro­pre vie.

Doil­lon n’est pas seule­ment un cinéaste qui con­naît depuis longtemps son cher sujet, les sen­ti­ments, et qui s’y tient. Il est aus­si han­té, de façon plus obses­sion­nelle, par une struc­ture de rela­tion entre les êtres qui s’im­pose à la plu­part de ses scé­nar­ios et de ses films. Tout se passe comme s’il avait été con­damné à tourn­er dans toute son œuvre autour de ce noy­au dur des rela­tions inter­sub­jec­tives : le 2 + 1. Il a été immé­di­ate­ment attiré et fasciné par la struc­ture duelle pure et dure (celle de La Drô­lesse, de La Fille prodigue et de La Vie de famille) en ce qu’elle est idéale pour filmer à l’é­tat pur la con­fu­sion native des sen­ti­ments, sans qu’une intrigue quel­conque ne vienne faire écran ou diver­sion entre ce qui sur­git entre les êtres et le fil­mage des corps et des mots. Cette struc­ture duelle – où se jouent sans dra­maturgie oblig­ée le sur­gisse­ment con­fus, tumultueux et chao­tique, des sen­ti­ments, était en quelque sorte appelée par l’essence même du ciné­ma de Doil­lon. Mais il a com­pris très tôt qu’il y avait un grand dan­ger pour sa créa­tion de s’en­fer­mer dans cette struc­ture for­cé­ment répéti­tive et trop proche de son désir de ciné­ma pour que celui-ci ne s’en trou­ve pas rapi­de­ment asphyx­ié. Là où tant de cinéastes emprun­tent la struc­ture ter­naire (1 + 1 + 1) qui per­met toutes les vari­a­tions scé­nariques clas­siques, Doil­lon a eu l’in­tu­ition qu’il lui reve­nait d’ex­plor­er la struc­ture 2 + 1, qui est celle de ses films les plus déliés et sou­vent les plus réus­sis comme La Femme qui pleure ou La Fille de 15 ans. Il a redé­cou­vert en ciné­ma ce que Lacan avait analysé en psy­ch­analyse, c’est que dans le 2 + 1 – con­traire­ment à la sit­u­a­tion ter­naire du cou­ple et de l’a­mant de la dra­maturgie clas­sique – le lien entre deux êtres ne peut tenir que par le troisième comme dans le nœud bor­roméen où les trois anneaux sont entrelacés de telle sorte que bris­er l’un d’en­tre eux, quel qu’il soit, sépare les deux autres. On peut d’ores et déjà dire de Doil­lon qu’il a été le cinéaste du nœud bor­roméen et de la for­mule lacani­enne qui lui est con­jointe : « Je te demande de refuser ce que je t’of­fre parce que ce n’est pas ça. »

Jacques Doil­lon, enfin – et j’ai envie de dire surtout – est un grand cinéaste de l’en­fance, qui est le ter­ri­toire où il ne cesse de venir régénér­er son ciné­ma et son rap­port aux acteurs. Per­son­ne avant lui n’a eu une telle con­fi­ance dans sa capac­ité à faire un film d’é­gal à égal avec un enfant, que ce soit une petite fille de qua­tre ans (dans Ponette, qui est une œuvre mirac­uleuse et unique dans l’his­toire du ciné­ma), une fil­lette (dans La Drô­lesse ou La Vie de famille) ou des ado­les­cents (dans La Fille de 15 ans ou Le Petit Crim­inel). Tout se passe comme si dans ces com­mence­ments – de vies, de jeu d’ac­teur – Doil­lon retrou­vait la source de son désir de filmer, loin de toute rhé­torique, de tout sys­tème, de tout dan­ger de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion de son ciné­ma.

Notes

Notes
↑1 S. Bon­naire, entre­tien avec F. Audé et Michel Ciment, « Des principes, la vie et le romanesque », Posi­tif n°495, mai 2002, pp.35–40 (39–40), cité dans PREDAL [2004].
↑2 PREDAL [2004], p.56.
↑3 J. Doil­lon, dossier de presse, cité dans PREDAL [2004].
↑4 PREDAL [2004] (p.315).