Doil­lon ne cesse de vis­iter les ater­moiements du cou­ple et les états d’âme de l’enfance. Amoureux du dia­logue, de la prise longue, de l’épuisement de l’acteur, il com­pose une valse lan­goureuse dans Un enfant de toi, où les men­songes des adultes sont décousus par l’innocence fac­tice de l’enfant. On retrou­ve le meilleur de son ciné­ma dans ce film, dont la longueur et la ver­bosité annu­lent pour­tant des qual­ités cer­taines.

Aya (Lou Doil­lon) vit avec Vic­tor (Malik Zidi) et Lina (Olga Mil­shtein), une fille de sept ans qu’elle a eu avec Louis (Samuel Benchetrit). Aya veut faire un autre enfant, mais ne sait pas avec qui : Vic­tor, le den­tiste raisonnable, ou Louis, l’éternel ado­les­cent ? Aya joue un mari­vaudage las­cif pour définir les con­tours de sa famille et de son cou­ple, au-delà des con­cepts socié­taux et d’après son cœur. À l’heure où l’on com­mence à dire timide­ment qu’une famille ce n’est pas tou­jours « un papa, une maman, un/plusieurs enfants(s) » et que ce mod­èle-là peut être autant dys­fonc­tion­nel que d’autres, Doil­lon explore la famille recom­posée, ou plutôt décom­posée. Dans le rôle de Lina, la jeune Olga Mil­shtein can­ni­balise le film de son énergie et de son naturel. Ses dia­logues sont peut-être les mieux écrits, dans leur sim­plic­ité con­ster­nante, prête à faire explos­er un trio qui n’en finit plus de se chercher. Doil­lon sait écrire pour les enfants et les diriger : cette qual­ité s’impose encore une fois à l’écran. Si l’assertion paraît évi­dente, elle mérite d’être rap­pelée, car les cinéastes sont peu nom­breux capa­bles de réus­sir ce tour de force avec autant de finesse. Chez Doil­lon, la liste des films qui son­dent cette péri­ode de la vie où tout est encore pos­si­ble mais sem­ble inac­ces­si­ble est bien longue. Le réal­isa­teur du Petit Crim­inel, de Ponette et de Petits frères sait regarder et com­pren­dre tous les âges de l’enfance et de l’adolescence avec sen­si­bil­ité et respect, sans com­plai­sance. Mais cette acuité rare ne parvient pas tou­jours à pren­dre une forme ciné­matographique qui dépasse la sim­ple admi­ra­tion de ces êtres dont l’immaturité est mon­trée chez Doil­lon comme un ver­nis fri­able. Sim­ple con­struc­tion sociale définie par des par­ents sou­vent per­dus dans leur pro­pre quête de repères, l’innocence sup­posée de l’enfant est démen­tie par tout le ciné­ma de Doil­lon. Lina en est sûre­ment le plus bel exem­ple, tant elle par­ticipe à la valse hési­tante d’adultes aux réac­tions enfan­tines.

Tout en mon­trant la per­spi­cac­ité d’une enfant dont l’intelligence vive est celle de son âge, le cinéaste donne à enten­dre un dia­logue flot­tant plus qu’il ne con­stru­it des sit­u­a­tions. Le verbe paral­yse le mou­ve­ment de per­son­nages dont les con­sid­éra­tions devi­en­nent désuètes. Dans Un enfant de toi, le regard de Lina n’est pas le seul prisme de lec­ture des ater­moiements adultes. Les « grands » sont par­fois filmés entre eux et c’est peut-être le tort d’un film qui n’assume pas son idée de dis­posi­tif. On ne peut s’empêcher de penser à la petite Maisie d’Henry James dans Ce que savait Maisie, un roman où tout est écrit selon le point de vue d’une enfant de divor­cés, bien en peine pour don­ner un sens à la com­plex­ité des rap­ports adultes. Le regard unique de Maisie per­me­t­tait de sig­ni­fi­er toute la vio­lence, l’ironie, la stu­pid­ité des adultes dans ce roman de 1897. Sans cette rad­i­cal­ité, l’inconstance des adultes finit par lass­er chez Doil­lon. La mère, le père et l’amant font éta­lage d’une incon­séquence d’abord jouis­sive (oui, les par­ents peu­vent être indignes, et alors ?), mais versent très vite une super­fi­cial­ité pesante. Le délite­ment du point de vue con­duit à la dis­so­lu­tion de la forme. La caméra, omni­sciente par sa mul­ti­plic­ité et boulim­ique par sa capac­ité d’enregistrement numérique, dessert le pré­ten­du naturel du jeu de l’acteur, per­du dans la vacuité d’un ver­biage répéti­tif. La prise de vue à deux caméras, dev­enue habituelle chez Doil­lon, per­met un gain de temps au tour­nage, mais elle empris­onne aus­si le corps de l’acteur dans la longueur d’une sit­u­a­tion inerte. Le cinéaste refuse l’ellipse et la syn­cope d’une écri­t­ure et d’un mon­tage trop con­trac­tés, se repaît de plans-séquences pour laiss­er le temps au temps sur le plateau. Mais il ne s’interdit pas de com­bin­er ces longs plans pour redé­couper le film au mon­tage, lui offrant une béquille ryth­mique pour mas­quer la longueur de scènes.

La théâ­tral­ité est de mise dans ce film où les per­son­nages sont enfer­més dans leurs intérieurs à la déco­ra­tion stérile ou paralysés à la ter­rasse d’un café dont l’environnement a cessé pour eux d’exister. Mais la théâ­tral­ité de l’écriture n’a pas le brio d’un échange claudélien et s’entend unique­ment sur le plan de la joute dia­loguée. Les bonnes inten­tions de Doil­lon (don­ner une place cen­trale à la voix et au texte, favoris­er le naturel sans plonger dans le nat­u­ral­isme) se noient dans l’inconsistance du pro­pos d’un film replié sur lui-même. Évidem­ment, le cinéaste brouille les cartes : il mêle sci­em­ment quête de naturel et arti­fi­cial­ité volon­taire dans la direc­tion de ses acteurs. Le titre du film est chargé d’ironie, reprenant celui d’une chan­son niaise des années 1980. Mais voilà un jeu bien périlleux que de vouloir mul­ti­pli­er à out­rance les actes d’une comédie de remariage et instiller l’effet frag­ile de degrés de lec­ture mul­ti­ples. Film sur l’incertitude, Un enfant de toi nous laisse lui-même dans l’incertitude quant au regard à pos­er sur un objet oscil­lant entre habileté et plat­i­tude. Il faut aimer très fort le ciné­ma de Jacques Doil­lon pour aimer vrai­ment ce film-là.