La pos­si­bil­ité don­née par Tamasa de revoir en copie restau­rée Mouchette (1967) fait hon­neur à l’importante postérité[1] du film de Bres­son qu’elle per­met de mesur­er à l’aune d’au­jour­d’hui, film à pro­pos duquel Tarkovs­ki, grand admi­ra­teur de ce dernier, par­lait d’un véri­ta­ble « pou­voir de fas­ci­na­tion », prophéti­sant : « Et je suis cer­tain que dans plusieurs décades, ce film sera tout aus­si boulever­sant qu’au pre­mier jour »[2]. La fig­ure de jeune fille qu’est Mouchette, héroïne du livre de Bernanos Nou­velle his­toire de Mouchette (1937), s’appréhende comme une fig­ure mythique, en rai­son de l’universalité de sa fig­ure hum­ble et trag­ique et de son sac­ri­fice en pure perte.
Mouchette s’insère entre Au hasard Balt­haz­ar (1966) et Une femme douce (1969), pro­posant une con­ti­nu­ité entre l’humble ani­mal qu’est l’âne Balt­haz­ar, la jeune fille Mouchette et la jeune femme « Elle » : ces trois êtres for­ment une com­mu­nauté de fig­ures trag­iques et sac­ri­fiées ; quand l’âne meurt gra­tu­ite­ment, malen­con­treuse­ment, pare-feu de con­tre­bandiers, les fig­ures féminines sont des sui­cidées.
Si Bres­son s’est pronon­cé lors d’un entre­tien avec Georges Sadoul en 1967 sur Au hasard Balt­haz­ar et Mouchette qui n’en est pas la suite, il a quand même for­mulé leur prox­im­ité : alors que le pre­mier est une protes­ta­tion con­tre la cru­auté, la bêtise, la sen­su­al­ité, le sec­ond met en évi­dence la cru­auté et la mis­ère sur lesquelles on est aveu­gle.
Bres­son choisit en tout cas ici comme là au cœur d’un drame trag­ique, sans grand spec­ta­cle mais acca­blant, la fig­ure d’un petit, au ser­vice d’un ciné­ma certes de protes­ta­tion, mais à voca­tion hypocoris­tique[3] : si le terme désigne une appel­la­tion affectueuse envers les enfants notam­ment avec le recours, par exem­ple, au suf­fixe diminu­tif – ain­si, le prénom Mouchette, par ailleurs appelée « Petite » par le bra­con­nier Arsène –, il a aus­si le sens d’une inten­tion cares­sante qui a voca­tion à atténuer.

« Trois jours et je vous donne un monde » : histoire tragique de Mouchette

Mouchette est une tragédie sociale ordon­née autour du chiffre 3, ain­si définie par son réal­isa­teur : il s’agit de « lancer une petite fille dans une action ter­ri­ble­ment dure et même méchante, et voir ses réac­tions ». Celle-ci incar­née par Nadine Norti­er a des sabots trop grands, et porte la mis­ère du monde : elle est en train de per­dre sa mère, a un petit frère bébé dont elle doit s’occuper, un frère acolyte d’un père alcoolique. Elle pour­voit à tout à la mai­son, tra­vaille au café du vil­lage pour gag­n­er un peu d’argent pour son père, va à l’école mal­gré tout, s’amuse un peu par­fois, mais seule quand les autres petites filles de l’école sont en bande.
Trois par­ties sont con­sacrées à la vie de Mouchette : celle d’avant et celle d’après la séquence noc­turne dans la forêt avec le bra­con­nier Arsène qui la vio­le, cen­tre du film. Ce mou­ve­ment général ter­naire se retrou­ve dans les trois scènes de chas­se : celle qui ouvre le film (avec les colombes) et celle qui le clôt (avec les lièvres), avec en son cœur, Mouchette prise au piège par Arsène – et c’est bien le terme « piège » qui déclenche la scène de viol. Ce sera aus­si son sui­cide, en forme de jeu para­dox­al, néces­si­tant deux essais avant que le troisième ne soit fatal.
En somme, comme dans la comp­tine apprise par Mouchette à l’école où il est dit « trois jours et je vous donne un monde », Bres­son, à par­tir de l’ouvrage de Bernanos, nous livre un aperçu du monde comme en trois jours, même si avec le jeu sur le temps on est au-delà, monde qui est celui de la cam­pagne française des années 1960 (ain­si en témoignent par exem­ple les tracteurs cohab­i­tant avec les vélo­mo­teurs, la musique rock à la fête foraine), mais qui est aus­si uni­versel, anachronique : c’est un univers clos où la seule échap­pa­toire, le seul acte de lib­erté est le sui­cide, qui prend ici son sens éty­mologique puisque Mouchette, lit­térale­ment, se fait tomber, elle se fait rouler, dévale une pente jusqu’à être immergée dans l’étang.
C’est l’issue, pour­tant imprévis­i­ble (d’où le para­doxe de ce trag­ique), que sol­de une série d’humiliations, répétées, subie par la fil­lette (par l’institutrice, ses cama­rades d’école, les garçons sur le chemin de l’école, son père, Arsène, l’épicière, la veilleuse de morts), par­cours qui était aus­si celui de Balt­haz­ar : Mouchette ne cesse d’être bal­lot­tée et mal­menée, à l’image de la scène d’auto-tamponneuses à la fête foraine. Si c’est une scène de jeu et de plaisir, qui est aus­si une scène de pour­suite amoureuse, seule scène libéra­toire dans le film où Mouchette prend part empathique­ment à une réal­ité col­lec­tive grâce à un pur acte de bon­té (une incon­nue lui offre un tick­et), elle se rejoue néan­moins pour le pire, engageant l’existence, dans les autres scènes de pour­suite, celles de chas­se dont les ani­maux, comme elle, font l’objet. Pour Bernanos, Mouchette était com­parée à un tau­reau dans l’arène.
Elle est aus­si une petite mouche, non pas une déesse trag­ique infer­nale comme les Érinyes – appelées les « Mouch­es » par Sartre –, et dont les trois femmes (l’épicière, la femme du garde et la veilleuse de morts qui au moment de la mort de la mère de Mouchette, mal­gré une com­pas­sion pre­mière, achèvent de la mal­traiter) sont ain­si appelées par Bres­son, mais une petite bête qu’on écrase, fig­ure pathé­tique s’exprimant par les larmes : elle pleure à trois repris­es tout d’abord à l’école après l’humiliation par l’institutrice, puis à la fête foraine après celle infligée par son père lorsqu’elle sourit à un garçon, et enfin, après avoir été vio­lée, lorsqu’elle tient son petit frère entre ses bras pour le con­sol­er et le nour­rir. Ces larmes refer­ont sur­face à son réveil, les séchant au moyen du lange du bébé.
« Sous le soleil de Satan » – c’est le titre de l’ouvrage de Bernanos en 1926, dont le pro­logue relate la triste des­tinée de la pre­mière Mouchette –, Mouchette fait fig­ure d’héroïne d’un trag­ique social et chré­tien reposant sur une fig­ure hypocoris­tique où le terme « hupo » prend son sens lit­téral et plein.

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« Espérez plus d’espérance » : la flamme fragile

C’est un univers noir dépeint par Bres­son, à l’image des fon­dus au noir util­isés lors de la séquence cen­trale dans la forêt. Le temps y passe de façon ellip­tique, mais aus­si poé­tique, comme lors du plan don­nant à voir la lune perçant par­mi l’obscurité et la brume. L’histoire de Mouchette invite pour­tant à espér­er plus d’e­spérance, comme l’énonce la comp­tine apprise à l’é­cole, car là où il n’y a en apparence pas d’espoir il peut y avoir l’e­spérance : si les mod­u­la­tions de la lumière éclairent de façon incom­pa­ra­ble le vis­age de Mouchette, c’est parce que son prénom exprime aus­si bien la flam­mèche qui a été coupée de la bougie pour pou­voir mieux brûler, qu’une par­tie d’un vit­rail dont les con­tours for­ment une flamme, et, par­tant, requérant de la lumière pour être révélé dans sa mag­nif­i­cence.
Mouchette est donc cette flamme mod­u­lante, frag­ile, ce vit­rail tour à tour dans l’ombre et la lumière, reposant sur une espérance, celle que le feu se ranime, que la lumière refasse sur­face. Comme l’a for­mulé Bres­son, le sui­cide de Mouchette n’est pas vu par Bernanos, pas plus que par lui, comme une fin mais comme un com­mence­ment : « Dans le roman, elle s’y glisse lente­ment, l’eau la recou­vre. (…) Je ne mon­tre pas Mouchette entrant dans l’eau. On l’entend et on voit les ronds s’agrandir à la sur­face. Cet escamo­tage, c’est la mort. (…) ». Sa mort est donc un com­mence­ment – la colombe de la scène de chas­se inau­gu­rale n’a‑t-elle pas été libérée ? –, elle acquiert une valeur bap­tismale alors que Mouchette s’est drapée dans une belle robe blanche et qu’émerge le Mag­ni­fi­cat de Mon­tever­di, répons à l’ouverture qui le don­nait à enten­dre au sein d’une église : l’onction du can­tique mêle ici la douceur aux larmes selon un par­cours qui va de la vie à la mort, et récipro­que­ment.
Que ce soit un chant sacré de style haut, le Mag­ni­fi­cat cares­sant et pro­pre à atténuer la douleur en l’honneur de la Vierge, ou la comp­tine apprise à l’école par Mouchette et qui la chantera à Arsène, soit une chan­son pour enfants de style bas pou­vant aus­si se lire dans une per­spec­tive méta­physique, la musique a ici une voca­tion hypocoris­tique.
Bres­son fait sienne l’humble ten­dresse de la Vierge, que ce soit avec Marie cares­sant l’âne Balt­haz­ar et rejouant une Vierge à l’enfant au moment de la Nativ­ité, ou Mouchette con­solant Arsène après sa crise d’épilepsie, et cares­sant son petit frère bébé qui pleure. Mal­gré la souf­france, la déchirure, à l’im­age de cette même robe qui a été déchirée par des bran­chages dans le final, demeure une présence empathique au monde, con­solante, dont la douceur du vis­age de Mouchette est l’icône ou le « mod­èle », et dont l’image bres­son­ni­enne, pour­tant austère, offre para­doxale­ment une émo­tion char­nelle, une sen­suelle et récon­for­t­ante présence. Bres­son réalise ici un ciné­ma de l’ordre de la caresse et un art de l’atténuation, comme en rend compte le recours à la litote (asso­ciée aux ellipses par exem­ple), fig­ure priv­ilégiée à l’hyperbole comme il le con­fes­sait à Georges Sadoul.
Enfin, ce n’est bien sûr pas un hasard que Bres­son ait choisi le pas­sage du Mag­ni­fi­cat dans les Vêpres de la Vierge où il est for­mulé l’humilité et la petitesse : « Depo­suit potentes de sede, et exal­tavit humiles » (« Il a ren­ver­sé les puis­sants de leurs trônes et élevé les hum­bles »). Plus pré­cisé­ment, Bres­son frag­mente le ver­set, plaçant en ouver­ture de film la deux­ième par­tie du ver­set, et en fer­me­ture la pre­mière, comme si celui-là était le sous-titre du film, son pro­gramme, et celui-ci son effet.

C’est bien par la tragédie sociale d’une his­toire sim­ple que Bres­son accède au spir­ituel et que Mouchette relève d’un trag­ique chré­tien[4]. Bres­son, sans nul doute comme Bernanos, est un révolté, nous faisant par­ticiper à cette révolte, qui s’exprime pour l’écrivain dans un mou­ve­ment de con­fi­ance envers la Grâce : « À l’une et à l’autre [les deux Mouchette] que Dieu fasse mis­éri­corde ! »
Comme à l’issue de Au hasard Balt­haz­ar, le monde est en pièces parce qu’un petit est à terre : la détresse nous révolte pour nous ren­dre peut-être meilleurs, c’est-à-dire capa­bles de mis­éri­corde, d’un cœur sen­si­ble à la pitié, com­patis­sant, un cœur de chair muant celui de pierre – celui-là même qui expri­mait la douleur mater­nelle prélim­i­naire : « Sans moi que devien­dront-ils ? Ça me tient jusqu’au milieu de la poitrine, on dirait qu’au-dedans c’est de la pierre. »
Si Bres­son recourt à une cathar­sis vio­lente qu’il parvient à oin­dre – comme l’en­veloppe­ment donc de Mouchette au moment de son sui­cide dans une robe déchirée, image d’un corps blessé et trans­fig­uré –, c’est qu’il y va, pour cha­cun d’entre nous, d’en répon­dre : une fois Mouchette engloutie dans l’étang et sous­traite à notre vue, à la vie, il ne peut en effet plus en être de même.

Notes

Notes
↑1 Voir par exem­ple celles qu’on peut con­sid­ér­er comme ses petites sœurs (Rozenn dans Chan­son d’Ar-Mor (1934) ou Soiz­ic dans L’Or des mers (1932) de Jean Epstein) et ses grandes sœurs (Estike dans Sátán­tangó (1994) de Béla Tarr, Tsili dans le film homonyme (2015) d’Amos Gitaï).
↑2 Andreï Tarkovs­ki, Le Temps scel­lé, Paris, Cahiers du Ciné­ma, 1995, p. 142.
↑3 Le terme vient du grec tardif « hupoko­ris­tikos » (cares­sant), issu de l’adjectif « hupoko­rizesthai » (par­ler avec des diminu­tifs), com­posé de « hupo » (sous, au-dessous) et de « korizesthai » (cajol­er), dérivé de « korê » (jeune fille). Le terme nous sem­ble par­ti­c­ulière­ment appro­prié pour la fig­ure de jeune fille qu’est Mouchette asso­ciée à l’humilité mais aus­si à la caresse.
↑4 Rap­pelons que le film avait reçu le Prix de l’Office Catholique Inter­na­tion­al du Ciné­ma et de l’Audiovisuel au Fes­ti­val de Cannes.