Près de 60 ans sépar­ent le film d’Amos Gitaï Tsili présen­té à la précé­dente édi­tion de la Mostra du drame de la Shoah, traité par la fig­ure d’une jeune fille juive réfugiée dans la forêt, soit par une sorte de gros plan et de con­trechamp. Dans Rabin, the Last Day, seuls 20 ans sépar­ent l’assassinat du pre­mier min­istre israélien le 4 novem­bre 1995 par Ygal Amir, extrémiste juif (aile droite du sion­isme), au Kings of Israel Square de Tel-Aviv (depuis lors renom­mé « Rabin Square ») de la recon­sti­tu­tion qu’en donne Amos Gitaï. Cet acte ter­ror­iste pur fut per­pétré par un étu­di­ant en droit lors d’un rassem­ble­ment pour la paix.

Le dernier film d’Amos Gitaï s’attache à traiter ciné­matographique­ment l’histoire récente, avec les prob­lèmes que cela peut pos­er en ter­mes de recul suff­isant d’analyses. Dès la fin de la séquence d’ouverture du film est posée l’orientation du réal­isa­teur israélien avec l’idée que si Rabin n’avait pas été assas­s­iné, la sit­u­a­tion israé­lo-pales­tini­enne serait actuelle­ment plus sta­ble. C’est donc à un plaidoy­er pro Rabin que s’attache Gitaï, à une forme d’apologie, tout en inscrivant implicite­ment la ques­tion d’un phénomène négatif, dra­ma­tique et ter­ror­iste, dans une plus vaste que celle de l’histoire d’Israël.
C’est bien sûr à des­sein que nous employons le terme « ciné­matographique­ment » puisqu’il ne s’agit pas en tant que tel d’un film-dossier juridi­co-fac­tographique sur le cas Rabin mais d’une forme hybride mi-doc­u­men­taire, mi-fic­tion recon­sti­tuée. Le film a pour­tant tous les atours d’un film « Dossiers de l’écran » trai­tant par tous les moyens le « dossier Rabin » dans une veine très atten­due : le film s’ouvre sur un entre­tien en champ-con­trechamp et s’achève par un homme arpen­tant les rues d’une Tel-Aviv mod­erne ; vues api­cales pour présen­ter la géo­gra­phie du drame, images d’archives et scènes de foule au gré d’une musique gron­dante ; série d’entretiens et de recon­sti­tu­tions dont les artic­u­la­tions ne sont pas tou­jours très lis­i­bles et qui sont plus ou moins heureuses.
Il faut ici cepen­dant rap­pel­er que l’originalité du dossier Rabin est, si l’on peut dire, ciné­matographique puisque son assas­si­nat a été cap­té : on se doute là que Gitaï y a vu une matière prop­ice à inter­roger la ques­tion de la cap­ta­tion, du footage d’un événe­ment dra­ma­tique et toute l’horreur qui y est asso­ciée, ain­si que celle du rôle de témoin de la caméra comme du réal­isa­teur. Ain­si, la caméra qui est per­tur­bée présen­tant des mou­ve­ments oscil­la­toires (« wob­ble »), signe qu’elle dépend de celui qui la tient.

Or, si cette fac­togra­phie recon­sti­tuée est sou­vent et heureuse­ment vraisem­blable, elle ne con­va­inc pas tou­jours, Amos Gitaï péchant comme déjà dans Tsili par une forme de sur-théâ­tral­i­sa­tion à maintes repris­es. Le symp­tôme de cela est dans le recours à la musique gron­dante évo­quée qui s’achève par la mise à feu pétaradant sur Rabin. Aus­si par ailleurs le recours à des sac­cades d’images mimant la mise à feu. Autre procédé qu’on trou­vait égale­ment dans Tsili : l’émergence pro­gres­sive du trau­ma et/ou sa répéti­tion, ici avec la répéti­tion de l’événement trau­ma­tique au cœur du film. Mais c’est le même procédé de fon­dus au noir entre les séquences qui empêche ici aus­si le film de pro­duire des rac­cords sig­nifi­ants.
La meilleure idée reste celle, implicite, présen­tée dans une salle d’interrogatoire dans la pre­mière par­tie du film où der­rière l’interrogé se trou­ve l’écran dans une forme de split-screen et à côté une salle d’archives : en d’autres ter­mes, com­ment l’écran s’articule entre deux témoins (celui qui a filmé et celui qui regarde), et com­ment l’archive, le fait, y a valeur de preuve. Par ailleurs, sig­nalons une autre belle idée qui se lit implicite­ment mal­gré un lourd arse­nal et une longueur éprou­vante : un mes­sage paci­fique à tra­vers l’histoire d’Abner et de Joab dans l’Ancien Tes­ta­ment (Livre de Samuel) lue par l’assassin de Rabin dans un temps précé­dant la cat­a­stro­phe. Rap­pelons qu’Abner con­tribua à soumet­tre le roy­aume d’Israël du côté de David. Il tua Asaël, puis sera vengé par le frère de celui-ci, Joab, tuant Abn­er. Or, il est dit dans le texte hébraïque qu’Abner est inno­cent. L’histoire biblique se lit, en creux, à l’aune de l’histoire d’Israël, avec le rôle joué par ailleurs par Benyamin Netanya­hou dans le cas Rabin. C’est aus­si l’idée prin­ci­pale du témoignage de la femme de Rabin énonçant que si elle éprou­ve une grande peine, elle n’a en revanche aucune colère.

C’est de cette façon paci­fiste que Gitaï revient sur les dessous de l’humiliation pales­tini­enne, sur la ques­tion du schisme nation­al, sur la rad­i­cal­i­sa­tion juive, le sion­isme, en faisant émerg­er par les images et les paroles peu à peu la fig­ure de Rabin dans la toute dernière par­tie du film.
Le film sort sur les écrans israéliens le jour de l’anniversaire du drame. Amos Gitaï se fait le porte-dra­peau du dossier Rabin comme porte-parole paci­fique, le réha­bil­i­tant rel­a­tive­ment à ses détracteurs : il le cor­rige et le dis­culpe donc procé­dant à l’ex­pur­ga­tion d’un purgé par un acte ter­ror­iste (la purge est l’élim­i­na­tion par voie d’au­torité de per­son­nes gênantes, d’op­posants, notam­ment dans un par­ti poli­tique ou au sein du pou­voir en place). Si Gitaï a une volon­té péd­a­gogique mais aus­si apologé­tique, il a néan­moins réal­isé ce qu’il faut bien appel­er une épreuve – une sorte de purge – pour le spec­ta­teur.