Ana Ara­bia présente une dou­ble sin­gu­lar­ité dans la fil­mo­gra­phie d’Amos Gitaï. Dans ses explo­rations de la société israéli­enne et de son lien à la terre, le cinéaste ne s’est jamais autant approché de la com­mu­nauté arabo­phone. Surtout, aucun de ses autres films n’a ressem­blé à ce point à un film de per­for­mance formelle. Long d’une heure et vingt-qua­tre min­utes, il a en effet été tourné en un unique plan-séquence, à la manière de L’Arche russe de Sok­ourov[1]. Comme dans ce dernier, le par­ti pris a un assez bon pré­texte pour ne pas pass­er pour un tour de force auto-sat­is­fait : il se présente comme l’adoption d’un point de vue limpi­de et mod­este, celui d’un témoin invis­i­ble suiv­ant comme son ombre le per­son­nage prin­ci­pal en vadrouille dans un lieu cir­con­scrit.

Led­it per­son­nage prin­ci­pal est une jour­nal­iste israéli­enne, venue dans un quarti­er pales­tinien de Jaf­fa pour inter­roger la famille et l’en­tourage d’un cou­ple mixte dont l’épouse vient de mourir (elle était juive, il est musul­man). Cir­cu­lant dans les ruelles de ce petit espace, entre l’in­térieur d’une mai­son, un jardin, une ter­rasse et un trot­toir, elle passe d’un inter­locu­teur à l’autre, recon­sti­tu­ant au fil des témoignages l’his­toire de ce cou­ple qui niait toute fron­tière inter-con­fes­sion­nelle, et un peu d’âme de ces habi­tants attachés à leur quarti­er et leur mode de vie, mal­gré (ce que révè­lent les dernières sec­on­des, où la caméra s’élève en sur­plomb des toits) l’encer­clement par la grande ville à majorité juive.

L’art de redire

Si le dis­posi­tif de Gitaï peut présen­ter un car­ac­tère de forçage, c’est dans cette inten­tion de col­lecte appliquée si lit­térale­ment par le film-plan : il est évi­dent que cette his­toire d’in­ter­view n’est qu’un pré­texte un peu grossier pour align­er, dans un mou­ve­ment voulu comme con­tinu, les scènes de dia­logues dialec­tiques sur la vie d’Arabo-Israéliens endurant leur sort avec philoso­phie et sans vio­lence, sur la pos­si­bil­ité d’échanges – certes con­trar­iés – entre com­mu­nautés opposées. D’autre part, il n’est pas sûr que le résul­tat soit si con­clu­ant : on anticipe vite le dis­cours d’ensem­ble for­mulé par les his­toires édi­fi­antes et les con­stats qui en ressor­tent, dis­cours entre espoir, esquive des clichés déter­min­istes et désil­lu­sion déjà for­mulé par ailleurs (et par Gitaï entre autres). Ceci dit, si le cinéaste n’ap­pro­fon­dit guère ce qu’il a pu dire précédem­ment, on sent bien qu’il s’ef­force de le réaf­firmer et non de l’ânon­ner machi­nale­ment – que dans son exer­ci­ce didac­tique, il a envie de con­tin­uer à croire en cette vision du monde. Et si Ana Ara­bia ne con­stitue pas une nou­velle et ren­ver­sante propo­si­tion sur le sujet, il témoigne d’une ténac­ité dif­fi­cile à dén­i­gr­er.

Notes

Notes
↑1 On ignor­era le faux film-plan de Hitch­cock, La Corde.