Les habitués du ciné­ma de Quentin Dupieux s’étonneront de ne trou­ver guère de trace de la pro­pre musique de l’artiste touche-à-tout dans son nou­veau film, Real­ité [1]. Les com­po­si­tions pour le moins dis­so­nantes du réal­isa­teur de Rub­ber ont en effet lais­sé place à une sim­ple boucle com­posée par Philip Glass et répétée ad nau­se­am. Pas un hasard : la struc­ture même du film, savante mécanique visant au chaos et à la sus­pen­sion de tout sens, épouse une tra­jec­toire glassi­enne dans son envol – une petite suite de notes qui gagne en ampleur et richesse à mesure qu’elle se répète. Cette musi­cal­ité que développe le film, à la fois grinçante et ver­tig­ineuse, fait de Réal­ité le long-métrage le plus ambitieux de Dupieux, en cela qu’elle témoigne d’une con­ver­sion du mantra du cinéaste (le « no rea­son », un principe arbi­traire vecteur de rup­tures de tons mais qui se révèle par­fois un peu trop volon­tariste dans sa quête d’absurde – cf. Wrong Cops) en un véri­ta­ble moteur struc­turel par­fois impres­sion­nant de vir­tu­osité (et même, osons le mot, de moder­nité) bien que ter­ri­ble­ment éprou­vant, tant l’emballement de la machine s’accompagne d’un incon­fort qui vire à l’asphyxie dans le dernier tiers de l’œuvre. Gageons que le con­stat qui suit n’est guère sus­cep­ti­ble d’inciter les spec­ta­teurs à ten­ter l’expérience, mais il s’impose pour­tant comme une évi­dence : l’éreintant et pas­sion­nant Réal­ité est de ces films peu plaisants à voir mais que l’on est heureux d’avoir vus.

Car Réal­ité parvient juste­ment à étanch­er la soif de Dupieux pour le dérè­gle­ment de la norme sans tomber dans les habituelles lim­ites de son ciné­ma (une ten­dance à la pose fan­tai­siste, à la fois sale et cool, bruyante mais au fond charmeuse) grâce à la frénésie de son mon­tage. Sans dévoil­er le cœur de la chose, dis­ons sim­ple­ment que Réal­ité ressem­ble à un décalque tumultueux et retors d’Incep­tion, où la ver­ti­cal­ité des emboite­ments (un film B dans un film A, un film C dans un film B, etc) est tro­quée con­tre une explo­sion des espaces-temps, qui com­mu­niquent entre eux sans toute­fois souscrire à un ordre logique ou cor­re­spon­dre à un motif iden­ti­fi­able – con­traire­ment, par exem­ple, à Lost High­way et son ruban de Möbius. Si le film demeure toute­fois une comédie (cer­taines scènes sont des joy­aux d’absurde), l’entrechoc des dif­férentes intrigues et fig­ures comiques ne pro­duit plus cette fois-ci seule­ment de l’étrangeté mais aus­si un malaise, d’abord latent, puis de plus en plus étouf­fant. Lorsqu’Alain Cha­bat (génial, vrai­ment, de douceur et d’hébétude) déclare à son pro­duc­teur, calme­ment et posé­ment, qu’il ne peut pas rem­plir ses oblig­a­tions parce qu’il est prob­a­ble­ment « coincé dans un cauchemar », Dupieux sem­ble enfin touch­er au but tant recher­ché depuis Non­film : la pein­ture dif­forme d’une réal­ité où l’illusion d’un ordre est abolie. Tout cela pour­rait toute­fois n’être qu’un petit numéro d’épate nar­ra­tive, si la dyshar­monie du mon­tage ne pro­dui­sait une angoisse réelle, plus qu’un plaisir ludique face au spec­ta­cle de ces cir­con­vo­lu­tions inces­santes. Si cer­tains ne man­queront pas de con­sid­ér­er cette nou­velle pierre à l’édifice de Dupieux comme le coup de force d’un petit malin, l’inventivité de Réal­ité est vec­trice d’un souf­fle méta­physique, par­faite­ment sincère et fort heureuse­ment vierge de tout esprit de sérieux. On ressort lessivés de ce film fou, vor­tex ani­mé par l’irrésistible force de l’anarchie.

Notes

Notes
↑1 Dupieux est aus­si un musi­cien élec­tron­ique qui sévit sous le pseu­do­nyme de Mr Oizo.