Du 14 au 19 octo­bre 2010 a eu lieu la 9ième édi­tion du Fes­ti­val Inter­na­tion­al du Film de La Roche-sur-Yon. La pro­gram­ma­tion, ent­hou­si­as­mante et cohérente, était d’au­tant plus riche que plusieurs cinéastes étaient là pour l’ac­com­pa­g­n­er. De Math­ieu Amal­ric à Jacques Rozi­er, d’A­bel Fer­rara à Monte Hell­man et Alain Guiraudie, en pas­sant par les cinéastes de la com­péti­tion, la disponi­bil­ité, le réel désir de par­ler de ciné­ma, d’échang­er avec le pub­lic, ont éclairé ces quelques jours de décou­vertes intens­es.

Après une année d’in­ter­rup­tion, le fes­ti­val de La Roche-sur-Yon, anci­en­nement appelé « En route vers le monde » revient cette année avec une riche pro­gram­ma­tion. Emmanuel Bur­deau y a pro­gram­mé huit films en com­péti­tion inter­na­tionale, dont la plu­part des réal­isa­teurs étaient présents pour échang­er avec le pub­lic. Le Jury, présidé par Monte Hell­man, dont les films ont égale­ment été pro­jetés (y com­pris son dernier, Road to Nowhere, en avant-pre­mière), était com­posé de Lau­rence Fer­reira Bar­bosa, André S. Labarthe, Nathalie Richard, Noëlle Pujol et Pietro Mar­cel­lo. Invité d’hon­neur, Math­ieu Amal­ric, dont nous avons pu (re)voir les qua­tre longs métrages, de Mange ta soupe (1997) au récent Tournée (prix de la mise en scène cette année à Cannes), et cer­tains des courts, auquel le Fes­ti­val a pro­posé une carte blanche et qui a évo­qué son tra­vail lors d’une dis­cus­sion ani­mée par François Begaudeau. Abel Fer­rara était égale­ment là, pour présen­ter ses qua­tre derniers films encore inédits. Au pro­gramme encore, une rétro­spec­tive de Kathryn Bigelow (pour la pre­mière fois en France), récem­ment récom­pen­sée d’un oscar pour Démineurs. C’est autour du thème « Ville-cam­pagne » que François Bégaudeau a con­stru­it sa pro­gram­ma­tion, d’Eisen­stein à Pierre Cre­ton ou Alain Guiraudie en pas­sant par Rohmer, Kiarosta­mi et Jia Zhangke. Le FID Mar­seille a sélec­tion­né quelques doc­u­men­taires de sa précé­dente édi­tion (dont Le Tra­vail des machines, Grand Prix du FID, et His­toire racon­tée par Jean Dougnac, prix GNCR). Trois écrivains en rési­dence ont choisi, dans le cadre d’une carte blanche que leur a pro­posé Medi­a­part, de présen­ter De l’in­flu­ence des rayons gam­ma sur le com­porte­ment des mar­guerites de Paul New­man, des extraits d’Histoire(s) du ciné­ma et de la série The Wire. Le jeune pub­lic a pu décou­vrir des films d’an­i­ma­tion de Folim­age ou des stu­dios d’art de Shang­hai. Un pro­gramme riche et éclec­tique donc, d’au­tant plus pas­sion­nant que les films étaient pour la plu­part accom­pa­g­nés, par les réal­isa­teurs, par des pro­gram­ma­teurs ou des cri­tiques.

Mathieu Amalric – rétrospective et rencontre

Acteur majeur du ciné­ma con­tem­po­rain, Math­ieu Amal­ric nav­igue en toute aise du ciné­ma le plus pointu (Odoul, Moul­let, Biette, Bonel­lo, Klotz…) au plus pop­u­laire (Spiel­berg, James Bond, Besson), en pas­sant par des auteurs français que l’on pour­rait situer entre les deux (Desplechin, les Lar­rieu…). Ça n’est pour­tant pas le méti­er d’ac­teur que Math­ieu Amal­ric désir­ait exercer au départ, mais celui de réal­isa­teur. Com­mençant à fréquenter les plateaux à 17 ans, attiré par l’aspect arti­sanal du ciné­ma, à l’in­star d’un Polan­s­ki, d’un Ios­seliani, il a appris à touch­er un peu à tout, au son, au décors, à la régie… Plus tard, c’est en regar­dant des comé­di­ens au café, et en éprou­vant l’ir­ré­sistible désir d’ex­plor­er leur va et vient entre la vie et la scène, qu’il est lui-même mon­té sur les planch­es. L’ex­plo­ration de l’en­droit et de l’en­vers du décors, la ques­tion de l’ar­tic­u­la­tion entre la vie et la créa­tion (com­ment faire du ciné­ma tout en con­tin­u­ant à vivre ? com­ment utilis­er sa vie pour faire du ciné­ma ?) sont récur­rents dans les films qu’il a réal­isés et qu’il nous a été don­né de voir à La Roche-sur-Yon : Mange ta soupe, Le Stade de Wim­ble­don, La Chose publique et Tournée, ain­si que cer­tains de ses courts-métrages. Lors de sa ren­con­tre avec François Bégaudeau au Fes­ti­val, c’est davan­tage de son expéri­ence de réal­isa­teur qu’il a été ques­tion.

Désir­ant éviter toute posi­tion de dom­i­na­tion, de maîtrise, Math­ieu Amal­ric aime se sou­venir qu’en anglais, « to real­ize » sig­ni­fie « se ren­dre compte ». Lors du tour­nage, il dit ten­ter de se met­tre dans un état d’hyp­nose, faire en sorte que les choses, aux­quelles il a beau­coup réfléchi en amont, lui échap­pent. Pour lâch­er prise sur son film, il en dis­sémine les sujets. Parce qu’une pen­sée de vient jamais seule, que le réel ne se résume pas à une idée, le cinéaste injecte dans son réc­it une foule d’élé­ments qui en élar­gis­sent l’hori­zon, désor­donne son pro­jet pour que le chaos l’en­richisse. Il évite ain­si de domin­er un sujet qu’il imposerait au spec­ta­teur mais pro­pose à ce dernier un ensem­ble com­pos­ite qu’il reste libre d’in­ve­stir. Math­ieu Amal­ric dit être dépourvu d’ob­ses­sions, don­ner vie à une œuvre privée de fil con­duc­teur, et en viendrait à douter qu’il est bien un auteur, ce dernier étant cen­sé se définir par des prob­lé­ma­tiques qu’il explore de films en films. Ses films font pour­tant appa­raître une indé­ni­able cohérence.

Mange ta soupe

Mange ta soupe, d’abord conçu pour être un court-métrage et tourné en 1997, est le pre­mier long de Math­ieu Amal­ric. Comme un pas­sage obligé pour tout jeune cinéaste français, l’au­teur, dans un réc­it auto­bi­ographique, y met en scène la famille, sinon pour régler ses comptes, du moins pour faire un point, dire où il en est par rap­port à elle. Mange ta soupe est loin de provo­quer l’ex­as­péra­tion que l’on ressent par­fois devant des films qui sem­blent con­cern­er unique­ment leur auteur, qui ne pro­posent rien d’autre qu’une expres­sion brûlante à la pre­mière per­son­ne et se soucient peu de la forme adop­tée. Citant une phrase de Crimes et Dél­its de Woody Allen, « Com­e­dy is tragedy plus time », le cinéaste dit avoir voulu, dans ce pre­mier long, trans­former une tragédie famil­iale en comédie de ciné­ma. Pour point de départ, une image som­bre, celle du lit de sa mère ayant dis­posé un tas de livres à la place du mari qui est par­ti. Com­ment racon­ter cette his­toire avec légèreté ? Math­ieu Amal­ric tourne chez sa mère, tra­duc­trice let­trée dont l’ap­parte­ment, fasci­nant, est totale­ment envahi par les livres. Le pro­tag­o­niste, inter­prété par Jean-Yves Dubois, dont le jeu rap­pelle forte­ment celui de Math­ieu Amal­ric, revient pour quelques jours habiter chez sa mère (Adri­ana Asti). Et il s’arrange comme il peut, avec l’ex­cen­tric­ité de cette dernière, avec l’ac­cu­mu­la­tion de ces ouvrages dont il tente de se débar­rass­er, avec son père (Lás­zló Szabó), avec la vis­ite de sa sœur (Jeanne Bal­ibar) qui élève seule son bébé. Le trag­ique est bien là : parce que la mère vieil­lit toute seule, qu’elle est par­fois exas­pérante et détestable, parce que la douleur provo­quée par le sui­cide du troisième enfant demeure pour tous indélé­bile. Pour autant, seuls les livres sont asphyxi­ants, et c’est la légèreté qui pré­domine. La musique de Bach, inter­prétée con­for­mé­ment à la ver­sion enlevée de Glenn Gould, s’har­monise par­faite­ment avec la vivac­ité du mon­tage (Amal­ric n’avait pas alors la con­fi­ance et le temps qu’il a eu dans Le Stade de Wim­ble­don ou Tournée), avec l’en­chaîne­ment des dia­logues sou­vent drôles. Par le jeu de Jean Yves Dubois, on retrou­ve l’é­tat d’en­tre-deux qui car­ac­térise bon nom­bre de pro­tag­o­nistes mas­culins inter­prétés ou créés par Amal­ric, entre présence et absence, atten­tion et dis­trac­tion, action et obser­va­tion. Le cast­ing est ici excel­lent, les dif­férences entre les qua­tre acteurs den­si­fi­ant leur inter­ac­tion (Adri­ana Asti vient du théâtre, Lás­zló Szabó de la Nou­velle Vague, tous ont un accent, une façon de par­ler, par­ti­c­uliers). Si le ton monte par­fois entre la mère et ses enfants, si un sen­ti­ment de haine sem­ble envahir ces derniers, une grande ten­dresse émane aus­si de leur regard sur elle. Rap­pelant Gena Row­lands dans cer­tains films de Cas­savetes, le per­son­nage inter­prété par Adri­ana Asti a la force de ces êtres que l’im­pos­si­bil­ité à vivre dans la norme rend à la fois inviv­ables, exas­pérants, et incroy­able­ment attachants, émou­vants (voir ici la très belle scène finale, où per­son­ne n’in­ter­rompt la mère chan­tant en arrosant, en même temps que ses plantes, la table d’un repas finis­sant). Mange ta soupe n’est pas unique­ment riche de son intri­ca­tion de tonal­ités con­traires et de la jouis­sance ryth­mique qu’il pro­cure. Ce film sem­ble aus­si être un état des lieux du rap­port que Math­ieu Amal­ric entre­tient à ce moment là au ciné­ma. Par le biais de son pro­tag­o­niste, qui tente de se débar­rass­er des livres, le cinéaste pour­rait bien exprimer son désir de dis­tance vis à vis de l’écrit, du texte, du figé. Aujour­d’hui, il dit regret­ter que ce pre­mier film soit trop bien fait, trop écrit, trop découpé, trop théâ­tral. Nous nuançons un tel point de vue, tant le film nous paraît emprunt de fraîcheur. Mais, comme le pro­pose judi­cieuse­ment Cyril Neyrat dans un texte écrit pour le cat­a­logue du Fes­ti­val, en con­sid­érant son film suiv­ant, Le Stade de Wim­ble­don, Mange ta soupe appa­raît bien comme un pre­mier pas fait vers le ciné­ma, via la mise à mal de la lit­téra­ture (qui cul­mine dans une scène jouis­sive où une bib­lio­thèque bondée s’ef­fon­dre).

Le Stade de Wimbledon

Cinq ans plus tard en effet, Math­ieu Amal­ric ressent le com­plexe du français qui ne sait pas racon­ter d’his­toires. Il prend alors un livre au hasard dans sa bib­lio­thèque et décide de l’adapter. Dans ce livre, Le Stade de Wim­ble­don, de Daniele Giu­dice, il ne se passe rien. Porté entre autres par Dans la ville blanche d’Alain Tan­ner, Amal­ric part avec une équipe très réduite à Tri­este, dans laque­lle il filme Jeanne Bal­ibar déam­buler. Comme par jeu, il fait endoss­er un imper à la comé­di­enne et il la fait courir, pour faire croire en une pos­si­ble dimen­sion poli­cière du film. Mais la trame (la pro­tag­o­niste part sur les traces d’un intel­lectuel décédé qu’elle tente de com­pren­dre) n’est bien qu’un pré­texte, ce qui importe ici au cinéaste étant, à l’in­star d’un Philippe Gar­rel, de filmer un être aimé, dans ses déplace­ments, dans la lumière qui baigne sa sil­hou­ette. Amal­ric ne fera pas autre chose dans le récent Tournée, où le réc­it se dis­sout dans la con­tem­pla­tion des danseuses de cabaret.

Mange ta soupe a été acclamé par Godard, cinéaste que Math­ieu Amal­ric dit avoir par­faite­ment assim­ilé et dont on sent par­fois la présence. Dis­so­nances dans le plan, lorsque par exem­ple dans Mange ta soupe, le frère et la sœur, en pre­mier plan, ont une con­ver­sa­tion douloureuse sur le sui­cide de leur frère tan­dis que der­rière eux des invités s’a­musent en dansant. Opac­ité du lan­gage, con­ver­sa­tions qui relèvent davan­tage d’une suc­ces­sion de solil­o­ques que de dia­logues, échanges ratés, impos­si­bil­ité pour les per­son­nages d’as­sim­i­l­er la façon de raison­ner de l’autre, paroles dites au mau­vais moment, trop tôt, trop tard… Le désir de Math­ieu Amal­ric de filmer Jeanne Bal­ibar peut rap­pel­er celui de Godard de filmer Anna Kari­na, la cul­ture livresque par­courant l’œu­vre des deux cinéastes étant en out­re un autre élé­ment de rap­proche­ment. La Chose publique, troisième long métrage, peut aus­si rap­pel­er Godard à divers titres.

La Chose publique

Ce film est une com­mande de Pierre Cheva­lier à Arte. Il s’agis­sait, pour les cinéastes sol­lic­ités (Lau­rence Fer­reira Bar­bosa, Cather­ine Breil­lat, Ursu­la Meier…), de tourn­er en vidéo, autour du thème « mas­culin-féminin ». Math­ieu Amal­ric choisit une mise en abîme, en racon­tant l’his­toire d’un réal­isa­teur (Jean Quentin Châtelin) devant répon­dre à la même com­mande que celle d’Arte. Pour éviter de par­ler de son intim­ité, notam­ment de la crise de cou­ple qu’il tra­verse (sa femme – Anne Alvaro – lui annonce qu’elle a ren­con­tré quelqu’un), le réal­isa­teur fait un film poli­tique en prof­i­tant de la récente loi sur la par­ité, qui lui per­met de rester dans le thème imposé « mas­culin féminin ». Il fait tourn­er Michèle Laroque, qui inter­prète une coif­feuse recrutée par un poli­tique (Bernard Ménez) pour l’as­sis­ter dans sa cam­pagne élec­torale (poli­tis­er les femmes fait gag­n­er de l’ar­gent au par­ti). Math­ieu Amal­ric ne fait pas de cast­ing, d’au­di­tions, d’es­sais, con­sid­érant qu’il s’y joue un rap­port de forces qu’il cherche à éviter. Ce qui a présidé ici son choix des comé­di­ens est son désir de faire jouer des gens aux reg­istres dif­férents : le théâtre clas­sique pour Anne Alvaro, le ciné­ma pop­u­laire pour Michèle Laroque et Bernard Ménez. Mélange qu’il dit admir­er chez Jacques Rozi­er, dont il a choisi de nous mon­tr­er, dans le cadre de sa carte blanche, Fifi Mar­tin­gale (dans lequel joue entre autres Jean Lefeb­vre). Il y a donc un jeu à observ­er l’in­ter­ac­tion d’êtres por­teurs de con­no­ta­tions divers­es. Quelques beaux por­traits doc­u­men­taires sont égale­ment dressés, le réal­isa­teur deman­dant à des femmes choisies au hasard de dire ce que représente pour elles le mas­culin et le féminin, notions qu’A­mal­ric s’a­muse aus­si à déclin­er (inscrip­tion sur la vit­rine d’un salon de coif­fure, isoloirs ros­es et bleus…). Il y a jeu encore lorsqu’il colle sur des car­tons des éti­quettes reflé­tant les pen­sées du pro­tag­o­niste tan­dis qu’il est au télé­phone avec sa femme (en quoi l’on pense là aus­si à Godard), le comique du procédé con­trastant avec le trag­ique de la con­ver­sa­tion. Il y a jeu, enfin, parce qu’il varie les sup­ports de l’im­age (Béta­cam, 8 mm, 16 mm et 35mm, vidéo), en explore les pos­si­bles. Ses expéri­men­ta­tions rejoignent celles de son pro­tag­o­niste, ou plutôt celles de son mon­teur par le regard duquel nous est mon­tré le film dans le film. La ques­tion qui se pose à eux est celle de l’ar­tic­u­la­tion entre la fic­tion poli­tique et le doc­u­men­taire sur la fail­lite d’un cou­ple. En effet, comme à son insu, le réal­isa­teur voit s’in­viter des moments de sa vie per­son­nelle dans la fic­tion qu’il tourne, comme si la réal­ité devait inévitable­ment s’in­fil­tr­er dans le ciné­ma. Dans une scène qui n’est pas sans rap­pel­er À nos amours, Amal­ric, via son pro­tag­o­niste, sur­prend ses comé­di­ens en train de jouer le tour­nage d’une scène du film dans le film, en faisant entr­er Anne Alvaro (qui appar­tient à la réal­ité) à la place de Michèle Laroque (qui inter­prète un rôle) sans les avoir prévenus. Façon de jouer encore de l’in­ter­ac­tion de deux reg­istres opposés. La fic­tion de com­mande, au ton plutôt comique, ryth­mée, pré­cisé­ment mise en scène, coex­iste ain­si avec la tragédie intime, com­plexe, qui résiste à l’ex­pli­ca­tion, vécue par le réal­isa­teur. L’his­toire de ce cou­ple, en pleine sépa­ra­tion mais encore plein d’amour, est belle et triste. Amal­ric a filmé la dernière scène du film, où les deux per­son­nages se retrou­vent après un moment de sépa­ra­tion, en 35mm. For­mat dont la den­sité est par­faite­ment adap­tée à l’am­pleur des sen­ti­ments qui se déploient, à la beauté de la scène et à la force des émo­tions qu’elle véhicule. Arte n’a apparem­ment pas aimé La Chose publique et l’a mal pro­gram­mé. Si le film a ensuite été sélec­tion­né à Cannes, Math­ieu Amal­ric regrette qu’il n’ait pas pu être vu comme il le con­ce­vait, c’est à dire en famille ou en cou­ple, à la mai­son.

Lors de la ren­con­tre au Fes­ti­val a égale­ment été pro­jeté un extrait de L’Il­lu­sion comique, récent film de com­mande de La Comédie française pour lequel les con­traintes étaient fortes : tourn­er en 12 jours, hors les murs, avec un bud­get lim­ité, une pièce du réper­toire clas­sique avec des comé­di­ens de l’A­cadémie. Amal­ric a fait regarder Tournée à ces derniers pour les aider à être moins figés que sur les planch­es. L’im­pres­sion don­née par l’ex­trait est en effet celle d’une libéra­tion du texte de Corneille, d’une revi­tal­i­sa­tion par le ciné­ma de la lit­téra­ture.

Si, en tant que cinéaste, Math­ieu Amal­ric, citant Faire un film de Felli­ni, n’ig­nore rien des doutes du créa­teur, de l’an­goisse provo­quée par le tour­nage, c’est l’idée de jouis­sance et de jeu qui domine lorsqu’il par­le de son expéri­ence de comé­di­en. Il dit avoir accep­té de tourn­er dans Quand j’é­tais chanteur de Xavier Gian­no­li pour le plaisir de don­ner la réplique à Gérard Depar­dieu, dans Munich de Spiel­berg par curiosité pour un tour­nage à gros bud­get.

Math­ieu Amal­ric – carte blanche

C’est en pleine pro­mo­tion de Tournée que Math­ieu Amal­ric a choisi les films de sa carte blanche. Sa sélec­tion n’est pas con­sti­tuée de ses films de chevet, mais de ceux qui l’ont tra­vail­lé lors de la créa­tion de Tournée. Presque tous met­tent en scène un homme lié au monde du spec­ta­cle. Au pro­gramme : French Can­can (Jean Renoir), Go Go Tales (Fer­rara), Meurtre d’un book­mak­er chi­nois (Cas­savetes), Lenny (Bob Fos­se), Le Plaisir (Max Ophuls), Man on the Moon (Milos For­man), Le Suc­cès à tout prix (Jerzy Skolimows­ki), Molière (Ari­ane Mnouchkine), Honky­tonk Man (Clint East­wood), Sur la plage de Belfast (Hen­ri-François Him­bert), The King of Mar­vin Gar­dens (Bob Rafel­son).

Jacques Rozi­er, enfin, est venu présen­ter deux de ses films. Son pre­mier, Ren­trée des class­es (1956, 24 min­utes) est un film solaire dans lequel nous suiv­ons un petit garçon faisant l’é­cole buis­son­nière, et ressen­tons avec lui la jouis­sance que lui pro­cure une baig­nade dans la lumière, une danse avec un orvet, une roulade dans l’herbe… par­cours sen­soriel auquel la musique de Dar­ius Mil­haud, mon­tée judi­cieuse­ment, con­fère un rythme ent­hou­si­as­mant. Son dernier, Fifi Mar­tin­gale, tourné en 2001 et remon­té en 2010 grâce aux dis­trib­u­teurs d’Ex­térieur Nuit, a été très peu vu, suite à un mau­vais accueil à la Mostra de Venise. Dans ce film, un auteur et met­teur en scène de théâtre de boule­vard renonce au Molière qu’il vient de recevoir et entre­prend de réécrire sa pièce à suc­cès, l’Œuf de Pâques. Cette entre­prise l’ex­pose, lui et sa troupe, à quelques décon­v­enues. Fifi Mar­tin­gale (dans lequel on retrou­ve des prin­ci­pautés ori­en­tales imag­i­naires inspirées par celles de Lubitsch, admiré par Rozi­er) est un jeu, avec les mots, les langues, un délire pou­vant faire penser à celui des Marx Broth­er et qui en arrive sou­vent au non sens. On peut ne pas entr­er dans cet univers, rester à dis­tance du comique ver­bal, de sit­u­a­tion et d’in­ter­pré­ta­tion. Mais pour qui se sent bien dans ces règles du jeu, Fifi Mar­tin­gale peut être vrai­ment jouis­sif. On sent que Rozi­er s’a­muse, à faire tourn­er Jean Fefeb­vre, à inven­ter des dia­logues, à met­tre ses comé­di­ens dans des sit­u­a­tions cocass­es pour voir ce qu’ils sont en mesure de lui don­ner. Assis­tant sur French Can­can de Jean Renoir, Rozi­er dit avoir retenu de ce dernier l’en­vie de s’a­muser, avec les comé­di­ens, de les filmer parce qu’il les aime, d’ob­serv­er avec curiosité et en toute con­fi­ance leur façon de réa­gir, mots que l’on trou­ve égale­ment dans la bouche de Math­ieu Amal­ric. Lorsque les spec­ta­teurs l’in­ter­ro­gent sur le sens de son film, Rozi­er répond qu’il n’avait pas d’in­ten­tion par­ti­c­ulière, qu’il a créé instinc­tive­ment et que c’est aux cri­tiques de dégager d’éventuelles lignes direc­tri­ces. Citant Renoir encore, il con­sid­ère que le monde est un chaos qui, dénué de sens, nous invite à prof­iter du seul instant présent. C’est bien une telle invi­ta­tion que l’on ressent devant Fifi Mar­tin­gale, désor­dre de deux heures dix qui, au fil de sa pro­gres­sion, nous décourage de toute ten­ta­tive d’in­tel­lec­tu­al­i­sa­tion au prof­it de notre atten­tion à l’in­stant présent.

Ferrara par quatre fois

Mary est le dernier film d’A­bel Fer­rara à être sor­ti en salles. C’é­tait en 2005. Depuis, le cinéaste en a tourné qua­tre, qui n’ont pas été dis­tribués et que le Fes­ti­val nous a per­mis de décou­vrir. Abel Fer­rara était présent pour accom­pa­g­n­er l’événe­ment, ain­si que Shanyn Leigh, jeune actrice qu’il a sou­vent fait jouer et qui est aus­si sa com­pagne.

Go Go Tales

Go Go Tales (2007) fait par­tie des films choi­sis par Math­ieu Amal­ric dans le cadre de sa carte blanche, et qu’il n’avait pas encore vus. Rien d’é­ton­nant, lorsque l’on sait l’im­por­tance de Meurtre d’un book­mak­er chi­nois de Cas­savetes pour le cinéaste français, et le lien de ce film avec celui de Fer­rara. Go Go Tales (présen­té à Cannes en 2007) se con­cen­tre sur un lieu, un chic cabaret dans le down­town de Man­hat­tan, « Le Par­adis de Ray Ruby ». Ray Ruby, c’est le patron, inter­prété par Willem Dafoe, et qui aurait pu, aux dires de Fer­rara, tout aus­si bien être joué par Ben Gaz­zara (pro­tag­o­niste de Meurtre d’un book­mak­er chi­nois). Ray Ruby est un gérant, mais il est surtout un rêveur, un pas­sion­né qui con­sacre sa vie à son club. Or, sa fail­lite est immi­nente : il ne paie plus le loy­er, que lui réclame une pro­prié­taire acar­iâtre et très drôle (dans le rôle de laque­lle on aurait pu imag­in­er Gena Row­lands aujour­d’hui), il ne paie presque plus ses danseuses, qui le men­a­cent de faire grève. Refu­sant de s’avouer vain­cu, Ray con­tin­ue à jouer au loto de façon com­pul­sive. Un jour, il gagne, mais il perd son bil­let. Fer­rara excelle ici (de même que dans les trois autres films inédits) dans la pein­ture qu’il fait d’un lieu don­né, de son ambiance, de son rythme. Nous ne quit­tons pas le cabaret (décors con­stru­it à Cinecit­tà), et le film se passe évidem­ment de nuit. Fer­rara dit avoir voulu tourn­er, comme dans La Corde de Hitch­cock, en un seul plan séquence de deux heures. Il ne l’a pas fait, mais la sou­p­lesse avec laque­lle la caméra nous restitue les divers flux qui par­courent le club per­met notre immer­sion totale. L’ar­gent, l’al­cool, les corps, cir­cu­lent ici, dans la jouis­sance de l’in­stant. On ressent autant l’én­ergie des clients, exaltés par les danseuses (envers lesquelles ils se doivent de rester cor­rects) que celle de ces dernières. La plu­part sont inter­prétées par des non actri­ces (excep­tées notam­ment Asia Argen­to et Lou Doil­lon) et des non danseuses (cer­taines sont pianistes, d’autres magi­ci­ennes…). Toutes ont une spé­ci­ficité qui les dote d’un charisme par­ti­c­uli­er (couleur de cheveux, nation­al­ité, numéro exé­cuté, parure…), et l’au­ra qu’elles déga­gent, mise en évi­dence par la caméra qui les frôle, les rend envoû­tantes. Le corps est au cen­tre du film, la lumière est util­isée pour qu’il joue avec elle, la musique pour qu’il danse avec elle. Cette dernière ne cesse qua­si­ment jamais, parce qu’il en est ain­si dans les cabarets. À cer­tains moments pour­tant, Fer­rara la coupe, ce qui se joue alors gag­nant en inten­sité à se pass­er dans le silence. C’est bien à un par­adis que le club ressem­ble : les clients, le patron, s’y enfer­meraient pour fuir la laideur du monde. Les filles, elles, exer­cent leur méti­er pour gag­n­er de quoi vivre, mais leurs aspi­ra­tions sont autres (l’une veut devenir cinéaste, l’autre danseuse clas­sique…). Il y a de la noblesse dans l’usage qu’elles font de leur corps, et leur rap­port aux hommes n’est jamais glauque. Fer­rara voulait tourn­er une comédie, mais en dévelop­pant son his­toire il s’est ren­du compte qu’elle n’é­tait pas si drôle que cela. Si l’on rit tout de même assez sou­vent, le per­son­nage de Dafoe relève égale­ment du trag­ique : com­plète­ment dépassé par tout événe­ment, il a la grandeur des êtres qui ne renon­cent pas à leurs idées fix­es. Il a leur ridicule aus­si, lorsque son atti­tude est déplacée par rap­port à la réal­ité. Charis­ma­tique, il est un per­son­nage émou­vant.

Chelsea on the Rocks

Go Go Tales est une fic­tion mais son approche est en par­tie doc­u­men­taire, en tant que le cinéaste tente de capter l’én­ergie des êtres et les flux qui cir­cu­lent entre eux sans chercher à les con­trôler. Dans son opus suiv­ant, Chelsea on the Rocks (2008, égale­ment présen­té à Cannes), il joue égale­ment de la fron­tière entre doc­u­men­taire et fic­tion. Hom­mage au célèbre hôtel new-yorkais dans lequel ont vécu de nom­breux artistes (Den­nis Hop­per, Andy Warhol, Adam Gold­berg, Jack Ker­ouac, Allen Gins­berg…), le film est com­posé à la fois de témoignages de gens ayant tra­ver­sé la péri­ode et de scènes inspirées par ces derniers et rejouées par des comé­di­ens. Tan­tôt grâce aux images men­tales qu’il imag­ine à par­tir de ce qu’on lui racon­te, tan­tôt grâce aux scènes rejouées, le spec­ta­teur est immergé dans ce lieu mythique. Alcool et drogue con­som­més à l’ex­cès, sex­u­al­ité décom­plexée, débauche, folie, super­sti­tion… étaient le quo­ti­di­en de ces artistes dont les cri­tiques n’avaient pas encore recon­nu le tal­ent, qui vivaient dans la pré­car­ité mais jouis­saient d’une vraie sol­i­dar­ité entre eux. L’hô­tel que filme Fer­rara est peu­plé de ces fan­tômes et rend présente la péri­ode qu’ils rap­pel­lent. Leur aura est d’au­tant plus prég­nante que l’on sait tout cela révolu, les nou­veaux pro­prié­taires de l’hô­tel Chelsea en ayant restreint l’ac­ces­si­bil­ité aux plus aisés.

Napoli Napoli Napoli

Même alter­nance de moments doc­u­men­taires et de moments fic­tifs dans Napoli Napoli Napoli (2009). Ici, ce sont les con­séquences désas­treuses de l’emprise de la mafia que Fer­rara évoque. Pour ce faire, il se rend dans une prison et y inter­roge des femmes. La plu­part sont con­damnées pour vol ou traf­ic de drogue (que presque aucune ne con­somme), et c’est en tant que vic­times qu’elles appa­rais­sent. Lorsqu’on naît dans cer­tains quartiers de Naples (à Sci­ampa notam­ment, que le cinéaste filme égale­ment), on naît déjà en prison tant il n’y a d’autre issue pour sur­vivre que de com­met­tre cer­tains larcins et tant les autorités mafieuses ont intérêt à ce que l’on y soit. L’am­pleur des peines car­cérales par rap­port à la grav­ité des fautes com­mis­es fait appa­raître avec évi­dence l’iniq­ui­té des procès. La suc­ces­sion des por­traits de femmes, leurs vis­ages sur lesquels se lit une grande douleur et leurs réc­its, qui se ressem­blent tous, nous plonge bien dans l’hor­reur. On appré­cie à cet égard que Fer­rara les ait filmées dans le jardin de la prison, devant un arbuste : nous avons suff­isam­ment en tête les intérieurs glauques des bâti­ments car­céraux, point n’est besoin de les mon­tr­er de nou­veau pour que nous ressen­tions à quel point il est dif­fi­cile d’y vivre. Les inter­views d’autres per­son­nes, en lib­erté, com­plè­tent ces témoignages féminins : ça n’est pas par choix qu’ils vivent à Naples, qu’ils quit­teront dès qu’ils pour­ront, ils ne s’y sen­tent pas en sécu­rité, ils ne savent pas quoi faire du fort taux de chô­mage, qui touche 70 % des jeunes, ils savent qu’ils cau­tion­nent la mafia par le seul fait de pay­er un café dans un bar, que l’ar­gent sale atter­rit dans les caiss­es d’en­tre­pris­es légales… Troisième approche de son sujet, comme dans Chelsea on the Rocks, Fer­rara fait jouer par des comé­di­ens des scènes inspirées des témoignages. Shanyn Leigh inter­prète une pros­ti­tuée déam­bu­lant dans les rues avant de retrou­ver un homme qui la dégoûte, d’autres sont mis­sion­nés pour aller tuer l’un des leurs qui s’est révélé être un traître. Napoli Napoli Napoli réus­sit à nous faire sen­tir l’am­pleur d’un dés­espoir, le sen­ti­ment d’im­passe, d’inéluctabil­ité, qui envahit les napoli­tains. On regrette en revanche de ne pas en appren­dre davan­tage sur le sujet, ce qui est dit ici de la Camor­ra n’al­lant pas beau­coup plus loin que ce que n’im­porte qui sait déjà. Des ques­tions plus com­plex­es, des infor­ma­tions moins con­nues, méri­taient sûre­ment d’être évo­quées.

Mul­ber­ry Str

Le dernier film présen­té, Mul­ber­ry Str (2010), est le por­trait d’une rue de New York dans laque­lle a vécu Fer­rara et qu’il filme lors d’un moment par­ti­c­uli­er, la pré­pa­ra­tion puis la fête de San Gen­naro. Là encore, nous retrou­vons l’in­croy­able capac­ité du cinéaste (qui appa­raît ici à l’écran) à nous immerg­er dans un lieu, à en faire ressen­tir les flux, les éner­gies, les ambiances. Pro­tag­o­niste, la rue Mul­ber­ry per­met aus­si de dress­er une galerie de por­traits cocass­es et intri­g­ants.

La cohérence de cette pro­gram­ma­tion des qua­tre derniers films de Fer­rara n’est pas unique­ment due au fait qu’ils sont tous inédits. Les cor­re­spon­dances entre eux font appa­raître cer­taines lignes de recherch­es du cinéaste aujour­d’hui (son util­i­sa­tion du numérique, son approche du doc­u­men­taire), dont l’in­térêt rend vrai­ment regret­table l’ab­sence de vis­i­bil­ité des films.

Compétition internationale – Poursuite, Marina Deak (France)

Pre­mier film français de Mari­na Deak, Pour­suite sus­cite quelques appréhen­sions. D’in­spi­ra­tion auto­bi­ographique, le film, dont la cinéaste inter­prète la pro­tag­o­niste, racon­te l’his­toire d’Au­drey. Divor­cée, cette dernière a un petit garçon dont elle a con­fié la garde à sa mère. C’est la vie d’Au­drey qui nous est décrite : les rap­ports qu’elle a avec son fils, sa mère, son amant, son ex mari, et la place qui est la sienne dans la société. Nous sommes à Paris, sou­vent dans des apparte­ments, où les êtres ten­tent d’être ensem­ble du mieux qu’ils peu­vent. La fic­tion laisse une grande place au réel, que capte la caméra en mou­ve­ment. A pri­ori, nous pou­vons crain­dre de retrou­ver dans Pour­suite cer­tains défauts récur­rents dans les pre­miers films français (sujet trop proche du réal­isa­teur pour pou­voir intéress­er les autres, prob­lé­ma­tiques exis­ten­tielles faisant fi du monde qui évolue autour des per­son­nages, impro­vi­sa­tion pas for­cé­ment employée à bon escient, influ­ence trop revendiquée de la Nou­velle Vague…). Mais Mari­na Deak s’en sort bien. Son jeu d’abord, est en totale justesse avec son per­son­nage. La spé­ci­ficité de ce dernier dicte aus­si judi­cieuse­ment leurs principes à la mise en scène et au mon­tage. Audrey n’ar­rive pas à entr­er dans un cadre, ou plutôt n’en a aucune envie. Si elle con­fie son fils à sa mère, c’est qu’elle ne veut pas d’un quo­ti­di­en avec lui et des con­traintes qu’il entraîn­erait. Elle veut être libre, même si elle ne sait vis­i­ble­ment pas trop quoi faire de sa lib­erté. Elle n’a pas l’in­ten­tion de con­stru­ire une rela­tion solide avec son amant (elle n’aime pas qu’il soit là quand elle se trou­ve avec son fils). Intéri­maire, on sent bien le rejet qu’elle éprou­ve quand on lui décrit le tra­vail de bureau qu’elle va devoir accom­plir. Lorsqu’elle décou­vre la vie de famille rangée du frère de son amant, lorsqu’elle croise une anci­enne amie dev­enue mère et épouse comblée, c’est du dégoût qu’elle ressent. Préférant ne pas avoir de place, sociale, famil­iale, Audrey ne s’in­tè­gre pas har­monieuse­ment dans le cadre. Elle est sou­vent au bord, et sem­ble jouer un trou­ble jeu avec la caméra qui la suit. La vie d’Au­drey n’a pas de point cen­tral, pas de but défi­ni, elle est une suc­ces­sion de moments que seule la présence de la pro­tag­o­niste relie. La décon­nex­ion des séquences nous per­met d’être pleine­ment atten­tifs à ce qui se joue dans l’in­stant : danse dans laque­lle Audrey essaie d’in­viter son fils, dont la durée met mal à l’aise, échec pathé­tique de com­mu­ni­ca­tion entre la mère de la jeune femme et son ex beau fils, ten­sion suf­fo­cante lors d’une crise de l’en­fant con­tre sa mère… Le sujet de Pour­suite aurait pu don­ner lieu à bien des stéréo­types, et le dés­espoir qui l’im­prègne à des lour­deurs. Le flot­te­ment, la sus­pen­sion, l’é­tat d’en­tre deux, l’hu­mour par­fois, avec lesquels sont traités his­toire et per­son­nages, sont au con­traire suff­isam­ment intéres­sants pour que l’on adhère sans mal à un tel rythme.

Rétrospective Kathryn Bigelow – The Loveless (1982)

C’est l’i­n­ac­tion qui règne dans le pre­mier film de Kathryn Bigelow, The Love­less (1982). Désir­ant se ren­dre à une course de voitures, un motard (Willem Dafoe) tout juste sor­ti de prison s’ar­rête dans une petite ville de Floride, où ses com­pères finis­sent par le rejoin­dre. Que font-ils donc ? Qua­si­ment rien. Ils restent assis dans un café pen­dant des heures, ils écoutent les tubes dif­fusés par la radio, ils regar­dent autour d’eux, ils atten­dent. Les dia­logues sont rares, les plans sont longs, nous avons donc tout loisir de ressen­tir, avec les per­son­nages, la den­sité du temps qui passe. Au cen­tre de ce désœu­vre­ment général, une sen­su­al­ité très prég­nante. Dafoe en par­ti­c­uli­er, est autant sujet qu’ob­jet de désir, pour la serveuse du café, pour une brunette s’ar­rê­tant pren­dre de l’essence. Kathryn Bigelow imprègne son film de sym­bol­es sex­uels assez lourds et surtout trop récur­rents. Ils ne sem­blent pas néces­saires, le jeu des acteurs, leurs corps, l’in­do­lence de la mise en scène… suff­isant à nous faire ressen­tir l’am­pleur de la charge éro­tique. On peut penser à Une vraie jeune fille, pre­mier film de Cather­ine Breil­lat (1976), dans lequel la jeune pro­tag­o­niste ne cesse d’er­rer dans la mai­son de ses par­ents à la cam­pagne, écoute de la musique à la radio, sem­ble dénuée de tout pro­jet, de tout cen­tre d’in­térêt, si ce n’est le jeune ouvri­er de son père sur lequel elle fan­tasme et avec lequel elle établit un trou­ble jeu de séduc­tion. Ce dernier nous sem­ble amené avec plus de finesse chez Breil­lat que chez la cinéaste améri­caine. The Love­less parvient par con­tre à nous faire forte­ment ressen­tir un dés­espoir général­isé. Parce que l’in­er­tie l’emporte, et parce que les per­son­nages sont, comme le titre l’indique, « sans amour ». La serveuse, veuve, subit son lieu de vie qu’elle trou­ve détestable, la brunette venue pren­dre de l’essence et avec laque­lle Dafoe a une brève aven­ture est vio­lée par son père pos­ses­sif et a per­du sa mère qui s’est sui­cidée. Le vide dont est imprégnée cette his­toire est ain­si chargé de la vio­lence de la mis­ère affec­tive. Cette vio­lence se man­i­feste égale­ment de façon plus pal­pa­ble, lorsque le groupe de motards est mon­tré du doigt. Leur aspi­ra­tion à la lib­erté, leur absence de con­formisme, font d’eux des dan­gers pour les citoyens améri­cains con­ser­va­teurs. À la fin du film, cer­tains de ces derniers passent à l’at­taque. Et si tragédie il y a, elle sem­ble être un mal néces­saire pour que quelque chose finale­ment advi­enne. Le sujet comme le traite­ment de The Love­less ne nous sem­ble aujour­d’hui pas très orig­i­nal. Mais à le replac­er à l’époque de sa créa­tion, au début des années 1980, qui plus est par une femme, ce qu’il pro­pose paraît plutôt auda­cieux. Ce qu’il réus­sit surtout, c’est à camper un rythme par­ti­c­uli­er, à nous immerg­er dans un tem­po aus­si engour­dis­sant que dés­espérant.

Programme « ville-campagne »

François Bégaudeau a choisi une pro­gram­ma­tion thé­ma­tique, « ville-cam­pagne », dans le cadre de laque­lle ont été pro­posés La Ligne générale (Eisen­stein), L’Homme de la plaine (Antho­ny Mann), Le Déje­uner sur l’herbe (Jean Renoir), L’Ar­bre, le maire et la médiathèque (Éric Rohmer)… À la cam­pagne (Manuel Poiri­er), Le vent nous emportera (Abbas Kiarosta­mi), Plat­form (Jia Zhang-ke), Bord de (Camille Lot­teau). Alain Guiraudie est venu présen­ter Le Roi de l’é­va­sion (2009) et son pre­mier long métrage, Pas de repos pour les braves (2003). Dans ce dernier, le cinéaste a mis tout ce dont il avait envie, en toute lib­erté. Il s’a­muse notam­ment à mélanger les gen­res, pas­sant de la chronique sociale dépeignant de façon nat­u­ral­iste un sud ouest indo­lent au film de genre ou à l’onirisme, qu’il dit avoir explorés par crainte d’être trop région­al­iste. Tout est per­mis dans Pas de repos… Guiraudie s’a­muse à recréer les nuits irréal­istes qu’il aime dans La Nuit du chas­seur, il se per­met des tran­si­tions inat­ten­dues, auda­cieuses, il fait fi des codes d’in­tel­li­gi­bil­ité du réc­it. Le spec­ta­teur finit par ne plus savoir ce qui relève du rêve, des délires des per­son­nages, et ce qui relève de leur réal­ité. C’est donc en lâchant prise par rap­port au sens, que par réflexe nous recher­chons, que nous entrons le mieux dans le réc­it. Au lieu de s’y repér­er, il s’ag­it bien de s’y laiss­er couler.