« C’est une femme qui ne vit pas sa vie, elle se la racon­te avant tant de force qu’elle finit par y croire. » Iné­gal, le nou­veau film de Math­ieu Amal­ric repose toute­fois sur une idée aus­si sim­ple que belle : pour filmer Bar­bara, com­pren­dre son essence, la nature secrète du per­son­nage, alors il faut la filmer comme une actrice. D’où un dis­posi­tif volon­taire­ment affiché par lequel Amal­ric met en scène Brigitte (ou sim­ple­ment : Jeanne Bal­ibar) jouant Bar­bara, sous les yeux d’Yves (ou sim­ple­ment : Math­ieu Amal­ric), réal­isa­teur d’un biopic sur la chanteuse mais aus­si pre­mier spec­ta­teur de ce sim­u­lacre. Le film tient avant tout par sa manière de don­ner à jouer à une comé­di­enne la matière pre­mière de son tra­vail : saisir tel geste, l’intégrer dans une choré­gra­phie, plac­er ou repren­dre tel mot dans un phrasé, trou­ver le point d’équilibre à par­tir duquel l’incarnation se fond dans l’image d’origine. C’est ain­si qu’il faut com­pren­dre le jeu de Bal­ibar, qui cherche moins à imiter par­faite­ment la chanteuse qu’à se fray­er un chemin, dans les meilleures séquences du film, au milieu d’images d’archives où l’originale et la copie font comme se don­ner la réplique. Reste que le film d’Amalric, s’il trou­ve dans cette mise en abyme une forme de sim­plic­ité expéri­men­tale (plus qu’un alliage entre fic­tion et doc­u­men­taire, le film prend la forme d’un ate­lier de jeu où s’enchaînent les exer­ci­ces), peine peut-être à trou­ver un sec­ond souf­fle.

Le per­son­nage d’Yves illus­tre bien cette lim­ite : dépeint (l’idée est au demeu­rant très belle) comme un cinéaste qui aurait la nos­tal­gie de ce qu’il n’a jamais vécu (assis­ter aux con­certs de Bar­bara, être aux pre­mières loges de telle ou telle con­ver­sa­tion), il se retrou­ve pro­gres­sive­ment can­ton­né, une fois le secret de sa pas­sion révélé, à incar­n­er la fas­ci­na­tion que provoque la fan­tasque inter­prète. Cette déférence un brin raide, ce fétichisme pour les traits et la voix de Bar­bara, finit par vider le film de l’intérieur, jusqu’aux dix dernières min­utes où Amal­ric sem­ble rajouter sans réelle néces­sité un appen­dice à son exer­ci­ce, pour le plaisir de filmer encore un peu Brigitte, Jeanne et Bar­bara.