Le Fes­ti­val Européen du Film Fan­tas­tique de Stras­bourg (dont Critikat avait déjà ren­du compte il y a deux ans) prend de plus en plus d’ampleur au fil de ses édi­tions. Après Roger Cor­man, c’était cette année au tour d’un autre mon­stre sacré du ciné­ma de genre, George Romero, de présider le jury et de recevoir les hon­neurs de la cap­i­tale alsa­ci­enne avec une rétro­spec­tive con­sacrée à sa saga des morts vivants. Mais au-delà de sa capac­ité à attir­er des grands noms, c’est surtout grâce à sa pro­gram­ma­tion per­ti­nente que le fes­ti­val s’impose petit à petit comme un véri­ta­ble événe­ment, avec par exem­ple ses nou­velles sec­tions « mid­night extreme » – dont le sim­ple titre fait office de pro­gramme – ou « crossovers » – qui explore l’un des sil­lons les plus créat­ifs du ciné­ma d’aujourd’hui, celui où le genre infuse d’autres formes filmiques – sou­vent pour le meilleur – en met­tant la puis­sance de ses codes au ser­vice d’un ciné­ma riche et inven­tif. C’est dans cette dernière sec­tion que nous avons décou­vert le dernier Jeff Nichols (Take Shel­ter, égale­ment présen­té à la Semaine de la Cri­tique can­noise) ou l’enthousiasmant Bell­flower d’E­van Glodell, qui mérite – pour une fois – ses galons de petit phénomène indé de l’été aux États-Unis.

Au niveau du pal­marès, c’est The Woman de l’Américain Lucky McK­ee qui emporte l’Octopus d’Or du meilleur film inter­na­tion­al et Hide­aways de la Française Agnès Mer­let le Mélies d’Argent du meilleur film européen. Ce dernier choix nous laisse un peu per­plexe, car le film nous a paru aus­si intéres­sant dans sa phase d’exposition – orig­i­nale et décalée – que vain, mal­adroit et con­venu dans sa deux­ième par­tie ultra-roman­tique, dont la sym­bol­ique très lit­térale étouffe le film de redon­dances inutiles.

Quelques mots sur Take Shel­ter, le nou­veau Jeff Nichols, qui fait office de com­plé­ment par­fait à son beau pre­mier film, Shot­gun Sto­ries. Dans Shot­gun Sto­ries, le passé (l’histoire famil­iale et les réflex­es issus de la cul­ture cow-boy) rav­ageait le quo­ti­di­en de deux fratries. Dans Take Shel­ter, c’est la peur du futur qui détru­it le présent, un père de famille per­dant pied à cause de visions hal­lu­ci­na­toires d’une tor­nade géante, sa chute étant pré­cip­itée par la rudesse du sys­tème cap­i­tal­iste. Pour Jeff Nichols, la classe ouvrière améri­caine est donc écrasée entre le poids de son passé – à la fois glo­rieux et tour­men­té – et son incom­pat­i­bil­ité crois­sante avec les pra­tiques du libéral­isme mon­di­al­isé. Elle est prise au piège dans le présent et n’a d’autres choix que de nav­iguer à vue entre autode­struc­tion (la guerre famil­iale dans Shot­gun Sto­ries, la dérive dans la démence de Take Shel­ter) et réflexe de survie (l’élan sal­va­teur qui arrête le mas­sacre dans Shot­gun Sto­ries, la con­struc­tion d’un bunker dans Take Shel­ter). L’autre apport de Take Shel­ter est de tra­vailler sans relâche la ques­tion de la per­cep­tion. Entre les hal­lu­ci­na­tions du per­son­nage de Michael Shan­non et la sur­dité de sa fille, il s’agit con­stam­ment de savoir qui voit, qui ne voit pas, qui entend et qui n’entend pas. Jeff Nichols parvient qua­si­ment à nous con­va­in­cre que l’acte man­qué du père – qui perd son assur­ance san­té au moment où sa fille allait pou­voir béné­fici­er d’une pro­thèse audi­tive – s’apparente à un acte d’amour, dans ce monde dans lequel il vaut mieux se pro­téger de la réal­ité. Et mal­gré une pro­gres­sion nar­ra­tive rel­a­tive­ment lente et quelque peu répéti­tive (on com­prend rapi­de­ment que le père est atteint de trou­bles psy­chologiques et les enjeux du réc­it restent rel­a­tive­ment figés), la beauté inquié­tante et réma­nente de Take Shel­ter a fini par faire son trou dans nos psy­chés de spec­ta­teurs.

Nous souhaitions égale­ment revenir sur la belle décou­verte de ce fes­ti­val, Bell­flower, sorte de teen-romance aux accents nihilistes, où un groupe de post-ados s’emploie de façon qua­si-exclu­sive à ingur­giter des litres d’alcool et à con­stru­ire des gad­gets lance-flammes afin de s’assurer un rôle de caïd en cas d’apocalypse. La pre­mière réus­site du film est de ren­dre ses per­son­nages extrême­ment attachants en par­venant à con­ver­tir leurs pro­fils de beaufs-red­necks-adeptes-de-tun­ing en geeks de la mécanique beau­coup plus sym­pa­thiques. Servi par un cast­ing remar­quable et quelques trou­vailles génialis­simes (la voiture qui dis­tribue du whisky), le film s’applique dans sa pre­mière heure à enchaîn­er des sit­u­a­tions de lose extrême, à la lim­ite du masochisme, avec une effi­cac­ité assez jouis­sive pour le spec­ta­teur. Le héros n’hésite ain­si pas à avaler des insectes, à échang­er sa superbe voiture con­tre une vieille moto pour­rie ou à faire 2000 miles pour emmen­er sa petite amie manger dans le restau­rant le plus crade du Texas. Pro­fondé­ment ancré dans son époque – tant par sa forme (image et rythme de séries télé) que par son back­ground cul­turel (savant mélange de jack­ass, de binge drink­ing, de cul­ture geek et de non­sense) – la grande par­tic­u­lar­ité de Bell­flower est d’assumer sa con­tem­po­ranéité tout en prenant à con­tre-pied cer­tains réflex­es de la nou­velle comédie améri­caine. Ain­si, en per­me­t­tant à son per­son­nage prin­ci­pal de s’extraire d’une romance idyllique pour requérir avec panache le droit d’être un los­er, Bell­flower ren­verse le sché­ma récur­rent des comédies actuelles, où les reven­di­ca­tions provo­ca­tri­ces (du cul, rien que du cul) finis­sent par laiss­er place à un cer­tain con­formisme (vive le grand amour et/ou le mariage). Glodell s’offre égale­ment une fin magis­trale, où il parvient dans un même mou­ve­ment à se pay­er ce qu’il évite : le jeu de mas­sacre 100% genre, pro­gram­ma­tique et sans inspi­ra­tion. Sorte d’héritier de Macadam à deux voies – dont il reprend le con­texte (la pas­sion de la mécanique) et le mes­sage nihiliste qu’il décline de manière un peu plus incar­née et ouverte vers l’avenir –, Bell­flower a tout pour con­quérir lui aus­si le statut de film culte d’une nou­velle généra­tion de slack­ers qui – ironie de l’histoire – a vraisem­blable­ment plus à per­dre que celle des années 1970.