Le Fes­ti­val Européen du Film Fan­tas­tique de Stras­bourg – 2ème du nom mais héri­ti­er du Ham­mer Film Fes­ti­val et du Spec­tre Film Fes­ti­val – pro­po­sait cette année une pro­gram­ma­tion alléchante, avec sept films en com­péti­tion, une rétro­spec­tive Roger Cor­man, des courts métrages, un hom­mage à Georges Fran­ju ain­si que quelques autres gâter­ies pour les fans du genre (séances spé­ciales, films hors com­péti­tions, expos, con­cours et ren­con­tres). Nous pro­posons de vous don­ner ici un petit aperçu de la man­i­fes­ta­tion à tra­vers la chronique de trois de ses films.

Les Yeux sans visage de Georges Franju (1959)

Superbe œuvre dont la répu­ta­tion flat­teuse n’est pas usurpée, Les Yeux sans vis­age – pro­jetés dès le lende­main de l’ouverture – ont con­sti­tué une entrée en matière par­faite dans ce fes­ti­val. Fran­ju y expose l’histoire d’un chirurgien fou, le Pr Génissier, qui cap­ture des jeunes filles afin de prélever leurs vis­ages pour les gref­fer sur sa fille Chris­tiane, défig­urée par un acci­dent dont il est respon­s­able. Pour cacher son vis­age mutilé, cette dernière porte un masque de cire qui lui fige les traits, et dont les seuls élé­ments vivant sont ses yeux. L’approche très orig­i­nale de Fran­ju con­siste à laiss­er se fis­sur­er au fil du film un point de vue clin­ique et rigoureux pour libér­er un lan­gage poé­tique et allé­gorique.

Fran­ju déploie son film avec une mise en scène maîtrisée et pré­cise, par­faite­ment appar­iée au car­ac­tère de Génissier. On retient en par­ti­c­uli­er la mag­nifique séquence d’images fix­es mon­trant la dégra­da­tion pro­gres­sive du vis­age d’Édith Scob lors du rejet de greffe, accom­pa­g­née d’un com­men­taire médi­cal imper­son­nel et glaçant. Mais la véri­ta­ble réus­site de la mise en scène tient à ce qu’elle se refuse à mon­tr­er. Le vis­age défig­uré n’est jamais révélé frontale­ment, mais tou­jours dis­simulé sous un masque, par le flou du réveil ou par un plan de dos. Fran­ju évite ain­si plusieurs écueils (ceux du gore pur et du pathé­tique) et mul­ti­plie la force de ses effets qui se trou­vent inten­si­fiés par l’imagination des spec­ta­teurs. Il a égale­ment l’intelligence de ne pas mon­tr­er le vis­age de Chris­tiane avant l’accident. On se trou­ve donc con­fron­té à la beauté effrayante du vis­age gref­fé sans savoir s’il faut en retenir l’évidente beauté plas­tique ou une prob­a­ble altéra­tion par rap­port à l’original. Le vis­age trou­blant et atyp­ique d’Édith Scob entre­tient par­faite­ment cette ambiguïté.

Fran­ju can­tonne – avec rai­son – l’enquête poli­cière au sec­ond plan et laisse légère­ment fil­tr­er l’humanité de ses per­son­nages : la renais­sance de Chris­tiane est pré­fig­urée par les lèvres de son masque qui s’animent d’infimes mou­ve­ments et Génissier se laisse trahir par de petites hési­ta­tions. Le film se con­clut sur un ter­rain pure­ment sym­bol­ique, dans une dernière scène lyrique où Nature et Lib­erté pren­nent leur revanche en défig­u­rant à leur tour le Pr Génissier. Le mes­sage final est d’une extrême mélan­col­ie : il faut se per­dre soi-même pour recou­vr­er sa lib­erté.

Moon de Duncan Jones (2009)

La com­péti­tion avait cette année un vis­age très éclec­tique, avec un thriller psy­chologique (Tri­an­gle de Christo­pher Smith), une comédie gore (Dead Snow du Norvégien Tom­my Wirko­la, qui a emporté le prix du pub­lic), un film his­tori­co-fan­tas­tique (Batho­ry du maître slo­vaque Juraj Jaku­bis­co), un film d’anticipation ani­mé (Metropia de Tarik Saleh), ain­si que le nou­v­el opus de Cather­ine Breil­lat, Barbe Bleue. Mais c’est du côté de la sci­ence-fic­tion qu’il fal­lait chercher le grand vain­queur du fes­ti­val. Moon, de Dun­can Jones – déjà présen­té à Sun­dance cette année et auréolé de lau­ri­ers au fes­ti­val d’Édimbourg – a été récom­pen­sé par l’Octopus d’or du meilleur film fan­tas­tique européen. The Chil­dren, film d’horreur dont la sor­tie nationale est pro­gram­mée pour le 21 octo­bre 2009, s’est quant à lui vu récom­pen­sé par une men­tion spé­ciale du jury, qui était cette année présidé par Roger Cor­man.

Moon s’ouvre sur un spot pub­lic­i­taire ven­tant les mérites de la multi­na­tionale Lunar qui ali­mente la terre en énergie pro­pre à par­tir « d’hélium 3 » qu’elle importe de la lune. Puis on suit le quo­ti­di­en de Sam Bell, employé de Lunar qui gère avec l’aide de son robot Ger­ty la sta­tion lunaire et les moisson­neuses géantes qui sil­lon­nent la sur­face de la lune pour récolter l’hélium 3. Dès les pre­mières min­utes, l’ambiguïté envahit les con­ver­sa­tions par­fois anodines entre Sam et son robot, et l’esprit de 2001, l’odyssée de l’espace infil­tre sub­tile­ment le film (à ceci prêt que HAL, ça sonne quand même un peu mieux que « Ger­ty »). Dun­can Jones con­tin­ue d’alourdir le cli­mat qui règne dans la base lunaire en y intro­duisant un « dou­ble » de Sam Bell et en brouil­lant les repères spa­tio-tem­porels des spec­ta­teurs par un petit tour de passe-passe scé­nar­is­tique bien maîtrisé. On ne sait alors plus vrai­ment s’il s’agit d’une hal­lu­ci­na­tion, ni qui est le « vrai Sam » ou même quand la scène se déroule. On finit peu à peu par com­pren­dre, au terme de cette pre­mière par­tie très promet­teuse, le vrai sujet du film : met­tre face à face deux être iden­tiques en tout point, c’est-à-dire deux clones qui ont exacte­ment le même vécu. Mais le film s’englue alors dans des réflex­es de grosse pro­duc­tion sans âme et dévoile son manque d’ambitions ciné­matographiques. Il ne pro­pose plus qu’un traite­ment grossier de la rela­tion entre les deux Sam et un enchaîne­ment de scènes qua­si mécanique qui sem­blent plus guidé par la néces­sité d’offrir aux spec­ta­teurs une pale réplique des grands space-operas et un dénoue­ment à la dernière sec­onde (compte à rebours à l’appui) que par celle de laiss­er cette rela­tion – poten­tielle­ment pas­sion­nante – se dévelop­per à son rythme. On com­mence alors aus­si à déplor­er l’imagerie futur­iste dénuée de toute orig­i­nal­ité, qui sem­ble plus tenir de la sim­ple copie que de la sub­li­ma­tion en forme d’hommage de celles des films de sci­ence-fic­tion des années 1960 et 70. La décep­tion est d’autant plus sévère que les promess­es portées par Moon étaient grandes. On préfér­era donc en retenir la vio­lente attaque con­tre le cap­i­tal­isme sauvage, et espér­er un remake qui se con­cen­tr­erait sur les per­spec­tives escamotées par Dun­can Jones. Une dernière chose pour être tout à fait com­plet au sujet de Moon : on a trou­vé qu’il était tout à l’honneur de Dun­can Jones (ou à celui des organ­isa­teurs du fes­ti­val), de ne pas men­tion­ner dans la brochure et dans le dossier de presse qu’il était le fils de David Bowie.

Machine-Gun Kelly de Roger Corman (1958)

Petite incur­sion en dehors du fan­tas­tique dans la rétro­spec­tive de Roger Cor­man, avec Machine-Gun Kel­ly (Mitrail­lette Kel­ly en ver­sion française), film de gang­sters tourné en quelques jours, qui fut inspiré par la vie de George Kel­ly, brig­and ayant con­nu son heure de gloire avec le kid­nap­ping du mag­nat du pét­role Charles F. Urschel dans les années 1930. Le générique se crible d’impacts de balles au rythme d’une bat­terie jazz, s’ensuit un hold-up très styl­isé (seules les ombres des gar­di­ens appa­rais­sent), puis une fuite ryth­mée et vire­voltante à tra­vers la foret envi­ron­nante, où les mem­bres de la bande changent de voitures, se débar­rassent de leurs armes et con­fient leur butin à un com­plice selon une choré­gra­phie très minu­tieuse. Puis, peu à peu, le pro­fes­sion­nal­isme du gang, sur lequel le film insiste encore pen­dant la pré­pa­ra­tion du sec­ond braquage, fait place à un ama­teurisme fla­grant. Kel­ly se fait envahir par la peur, et il ne parvient plus qu’à gér­er la pres­sion et l’adversité par des irrup­tions de vio­lence ou des crises d’impuissance.

Cor­man s’appuie – avec un savoir-faire évi­dent – sur bon nom­bre de « stan­dards » du film de gang­ster : sec­onds rôles de cartes postales, dis­pute entre gang­sters à pro­pos du partage du butin, enquête poli­cière reléguée au sec­ond plan, ten­sion lors des ren­con­tres impromptues avec les forces de l’ordre qui risquent de démas­quer les mem­bres du gang… Film de gang­ster présen­tant la par­tic­u­lar­ité de dévoil­er les faib­less­es et la couardise de son per­son­nage prin­ci­pal, Machine-Gun Kel­ly est un diver­tisse­ment solide, dont la char­p­ente, bien que rel­a­tive­ment clas­sique, est tra­ver­sée par quelques ful­gu­rances de mise en scène (les vingt pre­mières min­utes) et par quelques idées bien sen­ties (comme la sta­tion-ser­vice qui exhibe des ani­maux dan­gereux). Cor­man réalise – une fois n’est pas cou­tume – un film dont la qual­ité est bien supérieure aux moyens mod­estes qui étaient à sa dis­po­si­tion, avec en prime un Charles Bron­son effi­cace dans le rôle titre.