Le ciné­ma français ne fait pas de fan­tas­tique, c’est con­nu. Ou, quand il en fait, il le rate. Désavoué, certes rarement, mais régulière­ment, par les faits, ce lieu com­mun a la vie dure – comme per­siste la légende des Yeux sans vis­age de Georges Fran­ju en tant que référence unique du ciné­ma d’épouvante français. Une légende qui, quant à elle, est pleine­ment jus­ti­fiée. Réal­isatrice et enseignante, Pas­cale Ris­teruc­ci livre, avec son analyse du film chez Yel­low Now, une vision intéres­sante, et per­son­nelle.

Hyp­no­tique révéla­tion, dans le pre­mier chapitre de l’analyse par Pas­cale Ris­teruc­ci des Yeux sans vis­age : Fran­ju n’aurait accep­té – et encore, que de mau­vaise grâce – l’étiquette de « film d’épouvante » pour son film que si cette « épou­vante » était celle, lit­térale, des spec­ta­teurs ter­ror­isés par L’Arrivée d’un train en gare de la Cio­tat[1]. Les Nuits rouges, La Tête con­tre les murs ou surtout Le Sang des bêtes don­nent déjà à com­pren­dre la ter­reur ressen­tie recher­chée par Fran­ju, une ter­reur sans affect, vis­cérale, pri­male, le lien direct de l’image à l’émotion, « l’émotion esthé­tique »[2].

Lorsque l’artisan de cette épou­vante choisit de s’exprimer via la fic­tion pure, et le film de genre – les pro­duc­teurs des Yeux sans vis­age voulaient un gial­lo[3] – c’est la ques­tion formelle qui est posée. Dans un pre­mier chapitre tout à fait pas­sion­nant et bien doc­u­men­té, Pas­cale Ris­teruc­ci replace le film dans son époque, dans le flot cul­turel. L’onde de choc ressen­tie à l’époque par la cri­tique trou­ve son écho dans la répu­ta­tion sul­fureuse, dans la fas­ci­na­tion exer­cée aujourd’hui par le film. L’auteur replace le film dans le mou­ve­ment auquel il est pro­fondé­ment lié : le sur­réal­isme.

La porte entrou­verte par Pas­cale Ris­teruc­ci sur le sur­réal­isme des Yeux sans vis­age restera ain­si – comme une promesse ensor­ce­lante dont on ignore la suite, comme le dessin des con­tours d’un poème poly­mor­phe. Car, analyser, c’est choisir d’ouvrir cer­taines portes, au détri­ment d’autres. Celles ouvertes par l’auteur sont agencées avec appli­ca­tion, présen­tant une thèse argu­men­tée qui veut soulign­er la sci­ence de la com­po­si­tion, la maîtrise de son cadre, de son arrière-plan par Georges Fran­ju. Cette thèse, déclinée sur la majeure par­tie de l’ouvrage, offre des pistes de réflex­ion fasci­nantes sur le film en tant qu’œuvre formelle, isolée du reste de la fil­mo­gra­phie de son auteur. Les propo­si­tions de Pas­cale Ris­teruc­ci, aus­si ent­hou­si­as­mantes que par­fois exces­sives, bril­lent surtout lorsqu’elles main­ti­en­nent ouvert le champ des pos­si­bles. « (…) Edna sans vis­age prend corps lors de sa fuite, et vient nous rap­pel­er le corps de Simone “nue sous un man­teau d’homme”. Cepen­dant Paulette se révèlera habil­lée sous ses draps opéra­toires. Pourquoi la pre­mière a‑t-elle été retrou­vée nue ? À quoi joue-t-on avec les corps ? » Ain­si, ce pas­sage, relatif aux dif­férentes vic­times, laisse en sus­pens son inter­ro­ga­tion, ouvre des pistes inter­pré­ta­tives fasci­nantes… et libres !

Pas­cale Ris­teruc­ci s’est forgé des clés pour appréhen­der Les Yeux sans vis­age : à nous lecteurs, main­tenant, de les saisir pour en faire notre usage, pour con­tem­pler à nou­veau le miroir noir ten­du par Georges Fran­ju.

Notes

Notes
↑1 Film de 1895, des frères Lumière, mon­trant, assez logique­ment, un train arrivant en gare de la Cio­tat. Cette Arrivée étant filmée de façon à ce que le train paraisse venir directe­ment vers les spec­ta­teurs, la légende veut que ceux-ci, ter­ri­fiés, se soient pré­cip­ités au fond de la salle, voire hors de celle-ci, pour échap­per au péril immi­nent.
↑2 « Moi, quand j’ai fait mon pre­mier film, Le Sang des bêtes, com­bi­en de fois m’a‑t-on dit après (…) : “Ah, si c’était en couleurs !” Si c’était en couleurs, ce serait un film répug­nant, tout sim­ple­ment. Ce que recevraient les gens, c’est une sen­sa­tion physique. Alors que, comme ce n’est pas en couleur, que c’est en noir et blanc (…), l’émotion que reçoivent les gens, c’est une émo­tion, je l’espère, esthé­tique. » Georges Fran­ju, in Ciné­ma de notre temps.
↑3 Mais sans sang, ni cru­auté envers les ani­maux, ni savant fou, selon Fran­ju dans Ciné parade en 1982, respec­tive­ment pour ménag­er les cen­sures français­es, bri­tan­niques et alle­man­des (« parce que ça leur rap­pelait de mau­vais sou­venirs »).